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Sahara. Des indépendantistes à la barre
Eric Goldstein. Il faut juger les responsables des années de plomb
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Santé. Sus à la douleur !
Mémoire. Le champion des années cyclisme
Ambiance. Vernissage et mondanités
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Driss Bennani

Exclusif.
Sahara. Des indépendantistes à la barre


Ambiance surchauffée
au tribunal (DR)
Des chants à la gloire du Polisario et de Abdelaziz en plein tribunal, un détenu qui traite le juge d'occupant et le drapeau de la RASD brandi sous le portrait de Mohammed VI… Minutes exclusives d'un procès peu anodin.


Depuis que les sites du Polisario ont été interdits au Maroc (privant plusieurs sahraouis de leur dose quotidienne d'infos sensationnelles en provenance du front), beaucoup ont coché la date sur leur agenda. Le rendez-vous était “trop important” pour être raté. Après un premier report du dossier (sur une requête de la défense), le procès des 14
sahraouis accusés d'implication dans “les événements de mai” s'ouvrait enfin, ce mercredi 30 novembre 2005. Les accusés ? Plusieurs jeunes anonymes (entre 18 et 25 ans) et quatre têtes d'affiche, indépendantistes ou polisariens notoires. Mohamed Moutawakil, véritable idéologue du mouvement indépendantiste, arrêté chez lui, à Casablanca. Ali Salem Tamek, cueilli à sa descente d'avion à Laâyoune. Aminatou Haidar, pasionaria féminine de la cause indépendantiste, prise à l'intérieur de l'hôpital de Laâyoune et Hmad Hammad, délogé de force d'un bâtiment consulaire espagnol. Les quatre, en plus de dix jeunes hommes sont accusés de “constitution de bande criminelle” et “d'actes de vandalisme” lors des émeutes qu'a connues la ville de Laâyoune en mai dernier. La veille, en début de soirée, des observateurs internationaux, mandatés par leurs organisations pour assister au procès, ont fait discrètement le tour de la ville. RAS. Dans un communiqué, Amnesty International, représentée par un avocat tunisien, dit élégamment, “soupçonner que certains accusés aient été arrêtés à cause de leurs opinions politiques”. Bref, le procès qui s'ouvrait ce mercredi matin n'avait rien d'anodin. La présence militaire autour du tribunal non plus.
Côte à côte, des éléments de la police, des services secrets, des GUS et de l'armée filtrent l'entrée. “Deux proches par accusé, pas plus”, la consigne est stricte mais difficile à appliquer. Au Sahara, les noms et prénoms se ressemblent tellement… Résultat, près d'une demi-heure avant l'ouverture de la séance, la salle du tribunal est pleine à craquer. Hommes d'un côté, femmes de l'autre. 170 personnes, au bas mot. Les avocats sont également venus en nombre. De Laâyoune bien sur, mais également de Marrakech, Agadir et Casablanca.
“Mahkama”, la séance est ouverte au nom de Sa Majesté. Mais les dossiers des “14 héros” de la journée attendront. “Les accusés ne sont pas encore arrivés au tribunal”, explique le juge. La prison n’est pourtant qu’à quelques minutes. Un avocat de la défense fait remarquer que “des avocats viennent de très loin et ont des engagements qui ne leur permettent pas de passer la soirée à Laâyoune”. Noté, sans plus. Une banale séance de tribunal démarre alors. Ce jour-là, un juge irréprochable (sur le fond et la forme) statuait sur des affaires d'émigration clandestine et de viol devant neuf avocats représentant les barreaux d'Espagne, de France, et de Suisse. Un juge souriant et affable, qui prend son temps, interroge calmement accusés et témoins, donne généreusement la parole à la défense … Du rarement vu. Problème, tout cela est bien beau mais ça prend du temps. A midi, les 14 n'étaient toujours pas arrivés au tribunal. Réunis dans un étroit bureau à côté de la salle, la dizaine d'avocats se sentent à présent dupés. “Nous n'aurions pas dû laisser faire. Il fallait exiger leur présence. Le tribunal veut exaspérer les observateurs et les avocats et vider la salle”, affirme, colérique, l'un d'eux. A 14 heures, le juge a déjà liquidé ses quarante dossiers de la matinée et s'apprête à lever la séance pour délibérations. Et les 14 ? “Toujours pas là”, rétorque le juge. Pire, le parquet n'a même pas encore demandé leur transfert de prison. Les avocats sont furieux, et les observateurs internationaux volontiers scandalisés. Le petit jeu du parquet est maintenant découvert mais le procureur refuse de s'expliquer sur la question. Les avocats se retirent du procès et signent, dans l'urgence, un communiqué officiel où ils disent leur colère contre “cette mascarade judiciaire”. Certains ont dit “s'être sentis humiliés par le tribunal”. Dans la salle, on ne bouge pas d'un iota. Femmes et hommes restent cramponnés à leur siège, les plus jeunes vont chercher des briques de lait pour désaltérer des foules qui attendent depuis plus de six heures. “C'est dangereux de jouer à ce jeu. S'ils ne se rattrapent pas d'une quelconque façon, les rues de Laâyoune ne seront pas tranquilles ce soir. Depuis des semaines, un rien met le feu aux poudres”, estime un journaliste local. La tension est maintenant palpable.
Que s'est-il passé pour que le juge rouvre la séance en faisant venir les accusés ? Mystère. Toujours est-il que devant une salle archi-comble, quelques avocats ont refait leur apparition peu avant dix-sept heures. Pour la forme, puisqu'ils maintiennentt tous leur “retrait collectif”. Mais l'intérêt de cette nouvelle séance se trouvait ailleurs. Tout près du box des accusés. Derrière une porte que trois policiers surveillent maintenant, des chants à la gloire du Front et appelant à l'autodétermination se font entendre dans la salle. Premier groupe appelé à la barre. Celui de Moutawakil. Drapés dans des Draâ impeccablement repassés, l'allure fière, les quatre accusés arborent des signes de victoire et répètent des slogans appelant à l'autodétermination. La défense ne laisse pas passer l'occasion pour incendier les magistrats. “Quand le parquet a voulu arrêter Moutawakil, il l'a fait à six heures du matin à Casablanca. Tamek a été arrêté dans un avion et Aminatou dans un hôpital. Et aujourd'hui, le parquet trouve autant de difficulté pour acheminer quelques accusés détenus dans une prison à quelques minutes d'ici ?”, hurle un avocat. Courtois jusqu'au bout, le juge blanchit ses magistrats. Il affirme : “le tribunal ne peut pas se permettre de manquer de respect à la défense mais la décision de ramener les accusés appartient au parquet”. Offensé, le procureur tente une explication mais il est stoppé net par un jeune avocat qui exige que “le procureur se lève pour prendre la parole” conformément aux textes. Devant l'étonnement général, je juge accède à la demande de l'avocat et demande au procureur… de se lever. Sans surprise, les avocats annoncent solennellement leur retrait et Moutawakil son refus de tout avocat que la cour désignerait tout en réaffirmant son “attachement indéfectible au droit à l'autodétermination”. Il le dit tellement bien que la salle part spontanément de youyous stridents, d'applaudissements et de slogans à la gloire du “peuple sahraoui”. Le juge laisse faire puis décide de vider la salle au prochain incident. “La cour comprend et respecte vos sentiments. Ce n'est pas évident de voir son père, son mari ou son frère comparaître devant un tribunal. Mais je vous demande de respecter ce tribunal aussi”, lance-t-il. Selon certains observateurs, ce n'est la première fois que ce juge fait preuve de sagesse dans la gestion des “procès sensibles”. Lors de la première séance du même procès, un proche des accusés raconte qu’il a dit à un jeune qui scandait nerveusement un slogan pro-Polisario en plein tribunal : “Ce sont tes convictions politiques et tu es libre de les avoir. Sauf qu'aujourd'hui, tu comparais devant moi pour des actes de vandalisme et je te demande de répondre à cette accusation.”
D'ailleurs les slogans polisariens ne tardent pas. Prochain accusé appelé à la barre : Ali Salem Tamek. Il arrive en tenue militaire, grosse écharpe sur les épaules. Il chantonne un air guerrier : “Le sacrifice est la voie, le Polisario est l'alternative”. Son discours est décousu mais extrémiste. Comme d'habitude. Pour la forme, les avocats réaffirment à l'unisson leur retrait. Ils le referont à la comparution de chaque groupe devant le juge. Ceux qui restaient, étaient constitués de jeunes anonymes menés essentiellement par Aminatou Haidar et Hmad Hammad. Avec les deux derniers groupes, les slogans sont devenus un cran plus “audacieux”. “Vive Mohamed Abdelaziz”, “Vive la Rasd”, “Maroc dehors”, “Tous pour la République sahraouie”, “Sahara libre”, etc. Le tout en plein tribunal, sous le portrait de Mohammed VI. Dans son rapport pourtant, le juge parle simplement de “slogans qui manquent de respect au tribunal”. Il semble peu ému par ces jeunes tout excités qui défilent devant lui. Deux autres iront même jusqu'à lui dire en face : “Tu es un occupant sans légitimité pour nous juger” et de brandir un papier aux couleurs de la RASD. La séance est finalement levée vers dix-huit heures et le procès reporté au 6 décembre. Laâyoune passera finalement une nuit calme. “Les gens en ont eu pour leur attente. Ils ont vu leurs héros en bonne santé et motivés”, analyse un observateur. Les autorités locales s'en sont, peut-être, finalement bien tirées, mais elles auraient pu, pour une fois, se priver du luxe de la mascarade judiciaire en ouverture de séance.

 
 
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