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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Nadia Benkacem

Histoire. Qu'est devenu Ben Arafa ?

(DR)
Lorsque le sultan Mohamed V revint sur le trône , son suppléant Mohamed Ben Arafa connut à son tour l'exil. Le sien fut plus confortable, à Nice. Aujourd'hui, son corps repose dans une tombe anonyme à Fès.


Le roi est mort. Vive le roi ! Non la formule rituelle n'a pas fusé lorsqu'en ce mois de juillet 1976, Sidi Mohamed Ben Arafa rend l'âme, seul, dans sa villa des hauteurs de Nice. Pourtant roi, il le fut ! Mais cela semble si loin, alors que sa famille se presse de le rejoindre dans la maison de l'exil. Elle va inhumer la dépouille de celui qui régna sur le Maroc de 1953 à 1955 avant de subir les affres du bannissement.

L'heureux élu est déchu

Ben Arafa est un personnage à l'écart des tumultes politiques, simple notable fassi, lorsqu'il est approché par le Glaoui et le général Augustin Guillaume. Ces derniers avaient pris alors la décision d'écarter le sultan Mohamed Ben Youssef. Ben Arafa décline l'offre dans un premier temps. D'autres personnalités de la famille régnante sont approchées dont le calife de Tétouan, Moulay Hassan Ben El Mehdi. Mais en 1953, le même Ben Arafa oublie ses réticences et finit par accepter le rôle de suppléant. Sur les raisons qui conduisent cet homme de soixante-sept ans à accepter le trône, rien de probant ne filtre. Quoi qu'il en soit, dès son arrivée à Rabat, il prend ses quartiers dans une aile retirée du palais et ne pénètrera jamais dans les appartements privés désertés par la famille royale. La machine nationaliste aidant, le pays sombre dans la violence jusqu'à ce 1er octobre 1955 où, contraint à l'abdication, il rejoint Tanger. Mais le changement de statut de la ville du Détroit, bientôt sous souveraineté marocaine, le pousse à traverser la Méditerranée. Les vingt et une années de sa vie qui suivirent cette parenthèse royale, il les passera, choyé, en France.

Banni, il vit à Nice
En quittant Tanger, il accepte la proposition des autorités françaises qui lui octroient liste civile et vaste résidence dans les beaux quartiers de Nice. Il s'établit définitivement dans cette ville où, les beaux jours aidant, il se prend à rêver aux méandres de sa chère médina de Fès ou encore aux hauteurs de Tanger, et à ce quartier dit de la Vieille Montagne où il fait si bon vivre. L'un de ses deux fils, exilé à Madrid, voit quelques années plus tard la mesure d'éloignement qui le frappe, levée par Hassan II grâce à l'intervention de Moulay Mustapha Belarbi Alaoui, ancien ministre de la Justice et personnalité unanimement respectée. Ce fils béni s'installe à Tanger dans la maison où son père avait brièvement trouvé refuge après son abdication, non loin de sa belle-soeur, la princesse Lalla Fatima Zohra. Mais cette clémence ne s'applique ni à l'autre fils qui avait résidé au Palais royal de Rabat, ni à Ben Arafa en personne. La mort de sa dernière compagne, Lalla Hnia achève de l'isoler. Quant à ses descendantes qui peuvent rester au Maroc, elles ne souffrent d'aucun ostracisme de la part des membres de la famille royale. Certaines sont même conviées régulièrement aux cérémonies de Dar El Makhzen, entretenant de profondes relations avec les princesses.

Solitaire, il ne revient pas au Maroc
Le temps passe et malgré de bonnes relations avec les autorités marocaines, celles-ci ayant été expressément chargées par le Palais de faciliter les contacts entre ses ayants droit et lui-même, Sidi Mohamed Ben Arafa sent bien qu'il ne reverra jamais le Maroc. Les nouvelles du pays, rapportées par des familiers, dissipent un moment sa profonde nostalgie. Friand d'anecdotes de toutes sortes, il n'aborde pourtant jamais les circonstances qui l'ont mené là. Et les comptes rendus réguliers de son fondé de pouvoir, encore aujourd'hui en charge des biens de la famille, lui permettent de garder un œil sur la marche de ses affaires. Mais le vieil homme, d'ordinaire peu loquace, devient chaque jour un peu plus solitaire. Son unique sortie le mène immuablement au marché où, pendant plusieurs heures, il flâne entre les étals. La voiture avec chauffeur, ainsi que l'escorte policière dont il bénéficie, n'ont que rarement l'occasion de l'accompagner en ville. Il préfère se plonger dans la lecture du Coran, et son seul luxe est de fumer un bon cigare après le repas du soir. Les mornes après-midi s'écoulent lentement, ponctuées par les visites d'anciens notables, tels Abderahmane El Hajoui, son directeur du protocole, et Abdelaziz Lahlou, caïd de Taounate, ainsi que des étudiants marocains qui savent trouver auprès de lui un soutien matériel. Il s'installe vers la fin des années 60 à Beyrouth, auprès de ses amis princes et cheikhs arabes qui ont fait de la capitale libanaise un haut lieu de villégiature. Mais au bout d'une année, un événement inattendu hâte son retour vers la France. Son appartement situé dans un immeuble cossu de Beyrouth est cambriolé dans des circonstances qui ne seront jamais élucidées. Son sceau royal, symbole de son passage sur le trône, est dérobé et cette ultime épreuve précipite son départ. Ben Arafa quitte Beyrouth après avoir avisé Hassan II du vol dont il a été victime.

Il est inhumé à Fès
C'est un homme qui, depuis longtemps déjà, ne quitte plus ses appartements lorsqu'il s'éteint un jour de juillet 76, emportant avec lui bien des secrets. Mais la pénible errance n'est pas finie. Sa dépouille mortelle est conservée deux longues années dans l'enceinte de la Mosquée de Paris, avant que le roi Hassan II n'autorise discrètement le rapatriement du corps. Il est inhumé dans la discrétion la plus absolue à proximité de Bab Al Makina dans cette ville de Fès qui lui était si chère. Il repose depuis dans un petit cimetière anonyme et rien ne permet de distinguer sa tombe des autres sépultures sauf si l'on s'essaie à déchiffrer les caractères à demi-effacés de l'épitaphe. Ses enfants, tous décédés aujourd'hui, feront preuve tout au long de leur vie d'une totale discrétion, cherchant à se fondre dans l'anonymat. Ses petits-enfants installés entre Rabat, Fès et Casablanca manifestent également une grande méfiance envers tous ceux qui s'intéressent d'un peu trop près à son si singulier destin.



Bio-express. Sa vie avant d'être sultan

Sidi Mohamed Ben Arafa est le fils de Moulay Arafa, frère du roi Hassan I, arrière-grand- père de Hassan II et de Lalla Sakina, elle-même petite fille du roi Mohamed IV. Il voit le jour à Fès en 1886 en un temps où la ville est encore le centre politique de l'empire chérifien. Un empire en bien mauvaise posture. Son père, khalifa de son frère Hassan I, s'en va régulièrement, à la tête de son armée, porter le glaive contre les tribus rebelles du Souss ou du Tadla. En ces temps troublés où la main mise française s'accroît sur le pays, Moulay Arafa meurt en léguant à son fils, Sidi Mohamed un patrimoine considérable. L'aisance que lui procure les revenus de ses terres agricoles du pays Hyayna, de Meknès ou encore Marrakech permet à cet ancien étudiant de la Karaouiyne de se consacrer entièrement à la prière. Il mène tout au long de cette première moitié du 20 ème siècle une vie de notable fassi respecté, chérif de surcroît, partageant son temps entre ses activités de riche exploitant agricole et ses longues retraites spirituelles. Conformément à la coutume alaouite, il prend femme dans son innombrable parentèle et élève ses cinq enfants derrière les hauts murs de son palais cerné par un vaste verger. Sise à Akbat Esbah dans le riche quartier de Douh, cette “arsa” en plein centre de la médina, abrite encore aujourd'hui certains de ses descendants. Il a deux garçons : l'un est étudiant à la Karaouiyyine, alors que l'autre est adel à la nadarat des Habous de la ville. Il a aussi trois filles. Il épouse ensuite sa très belle et très convoitée cousine Lalla Hnia. Celle-ci ayant refusé de suivre son précédent époux le roi Moulay Hafid sur les chemins de l'exil, pense trouver auprès de Sidi Mohamed Ben Arafa, la quiétude à laquelle elle aspire. Le destin, téléguidé par la France coloniale, en décidera autrement.

 
 
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