|
Par Abdellatif El Azizi
Santé. Sus à la douleur !
|
Lalla Salma lors de linauguration
du Centre national de traitement
de la douleur (DR)
|
Le Centre national de traitement de la douleur va permettre à une équipe de médecins débordée de prendre mieux en charge cancéreux, sidéens et autres patients qui souffrent.
Une douleur aiguë, lancinante, des larmes de rage pour unique soutien. Alité, amaigri, les traits creusés par la souffrance, ce jeune homme exprime ainsi son quotidien de cancéreux. Il a fallu que je fasse intervenir un haut gradé pour qu'on me donne ce qu'il faut pour apaiser ma douleur. Il fait partie des nombreux cancéreux orientés vers d'autres structures hospitalières par un Centre d'oncologie Moulay |
|
Abdellah de Rabat complètement débordé. Pourtant, c'est aujourd'hui l'unique hôpital où la prise en charge de la douleur est plus ou moins conforme aux standards internationaux en la matière. Quand on voit la foule de malades qui se presse pour avoir sa morphine, on comprend vite pourquoi le lancement des travaux du Centre de traitement de la douleur par la princesse Lalla Salma se fait dans l'urgence.
Vers une prise en compte efficace de la douleur
Jusqu'à présent la prise en charge de la douleur était liée à l'initiative d'une petite équipe de médecins pilotée par le professeur Maâti Nejmi. Près de 6 000 personnes sont venues à l'hôpital au cours de l'année écoulée, en proie à des douleurs lancinantes. En général, les malades arrivent avec un dossier médical volumineux. Ils ont subi des radios, des examens de contrôle, les analyses les plus poussées. Ils ont avalé des antalgiques par paquets mais la prise en charge efficace de la douleur est un champ encore peu inexploré par les professionnels de la santé au Maroc précise cet infirmier.
Ici, explique Nejmi, également Directeur des programmes Douleur sans frontières au Maroc, on prend beaucoup de temps pour écouter les malades. La façon dont ils expriment leur mal est le meilleur indice que nous ayons pour essayer de le prendre en charge.
Outre un examen clinique soigneux, un long entretien permet une première évaluation avant que le malade ne soit pris en charge par l'équipe des médecins. Le centre, en chantier, ambitionne de s'occuper des cancéreux, mais aussi des sidéens et autres patients. On n'a pas la prétention de soulager totalement la douleur, mais on négocie une amélioration qui permette aux malades en stade terminal de ne pas avoir à gérer en plus de la misère psychologique, la souffrance physique, précise le praticien.
Jusqu'à présent, dans la tradition médicale comme dans la société, la douleur n'était pas suffisamment prise en compte. Au contraire, stoïques, les malades devaient apprendre à supporter les affres de la douleur sans broncher et les médecins étaient appelés à considérer la douleur comme un symptôme utile. Les résistances sont également religieuses : dans toutes les religions, on retrouve une histoire de rédemption par la douleur précise ce psychiatre. Un vieux malade qui ne trouve pas les mots pour décrire sa douleur, semble s'excuser avec un sourire gêné : Chez nous, on n'aime pas beaucoup un homme qui se plaint.
Or depuis plus d une décennie, partout dans le monde, la douleur n'est plus vécue comme une fatalité et l'OMS a même inscrit sa prise en charge comme l'une de ses priorités. Depuis, la douleur est une réalité reconnue et mieux connue. Comme les douleurs associées au cancer ou au sida sont présentes chez 90 % des patients en phase terminale, les praticiens s'accordent à reconnaître que l'absence de thérapies à visée curative renforce encore l'importance de la prise en charge de cette douleur, permettant ainsi d'améliorer le confort et la qualité de vie des patients. Dans ces situations mais aussi dans le cas des grands brûlés, polytraumatisés, patients en post-opératoire, la douleur envahit la vie du patient, remet en cause ses capacités de rétablissement et ses relations familiales, sociales ou professionnelles. Pour résumer, on peut dire que la douleur atteint l'homme dans sa dignité ! s'indigne le professeur Nejmi. D'ailleurs, le concept de prise en charge de la douleur est né du besoin d'aider les patients à recouvrer cette dignité.
Manque de moyens et énormes attentes
L'équipe du professeur Nejmi, qui opère dans l'unité de soins palliatifs du service d'oncologie ou encore par le biais de la Société marocaine de la douleur, reste assez peu armée en la matière. L'ampleur des questions liées à la douleur apparaît nettement à la lecture des résultats des enquêtes épidémiologiques et des études cliniques réalisées au Maroc. En effet, les états de la douleur sont alarmants. Les résultats de plusieurs enquêtes nationales communiqués par divers intervenants ont montré que chez les patients, la douleur est très fréquente (64 % des motifs de consultation), toutes spécialités confondues.
Alors qu'il y a 60.000 nouveaux cas de cancers par an au Maroc, 83 % de ces cas consultent au stade de la métastase et nécessitent un traitement antalgique. 74 % des patients atteints par le HIV ont des douleurs très rarement prises en charge et 75 % des patients opérés souffrent atrocement pendant les quarante-huit premières heures post-opératoires. Il ressort également de ces expertises que 56 % des cancéreux souffrent de douleurs sans aucun traitement antalgique et que ceux qui sont traités le sont de façon inadéquate. Afin de définir un programme de formation médicale adaptée, une enquête nationale a été menée en 2001 auprès de 500 médecins généralistes marocains des secteurs public et privé. Les résultats ont montré que la douleur est un motif très fréquent de consultation mais qu'elle n'est pas suffisamment évaluée, faute d'outils appropriés et parce que les habitudes de prescription se limitent surtout aux antalgiques de base, par méconnaissance des autres traitements plus efficaces sur les douleurs sévères, comme la morphine.
Législation obsolète
La prise en charge médicamenteuse reste très insuffisante à cause d'une méconnaissance et d'une prescription inadaptée des analgésiques, notamment de la morphine. En plus, tout ce qui touche aux stupéfiants reste encore du domaine du tabou, s'indigne ce médecin qui rappelle que la distribution de ce genre de traitement est régie par un dahir qui date de 1922 ! Une législation obsolète qui oblige le médecin à exiger du malade une pièce d'identité mais surtout qui contraint le praticien à ne délivrer la morphine qu'au compte-gouttes. Aujourd'hui, en Europe, un malade peut repartir avec un traitement anti-douleur d'un mois alors qu'ici, on ne peut délivrer plus d'une semaine de traitement, ce qui nous pose des problèmes énormes avec les malades qui résident loin d'une structure hospitalière ou avec les patients grabataires qui ne peuvent plus se déplacer renchérit un autre médecin. Pourtant, l'ensemble des praticiens s'accorde à reconnaître que les moyens thérapeutiques nécessaires à un traitement de qualité de la douleur sont disponibles sous forme générique (et donc bon marché). |
 |
Lancement. Une structure contre la souffrance
Cest la première dame du pays en personne qui a tenu à présider le lancement des travaux du premier Centre de traitement de la douleur à l'Institut national d'oncologie à Rabat. Le Centre, qui sera bâti sur une superficie de 1000 m2, nécessitera une enveloppe budgétaire de plus de 9.467.000 DH. La structure, dont les travaux de construction dureront douze mois, comprendra une unité d'hospitalisation, une unité technique composée d'une salle d'opération et de stérilisation et une unité de consultation et de gestion administrative, ainsi qu'une salle pour les séminaires. La mise en place de ce centre vise à atténuer la souffrance des patients, former le personnel médical et paramédical dans le domaine du traitement de la douleur. Cette structure contribuera également à la promotion de la recherche clinique dans ce domaine. Ce centre aura pour vocation de regrouper l'ensemble des activités de prise en charge des patients en souffrance quelle que soit leur pathologie et de formation des différentes catégories de personnels assure le professeur Nejmi. |
|
|