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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Mémoire. Le champion des années cyclisme

Années 60 : Le service d’ordre
protège El Gourch de ses
admirateurs (DR)
Mohamed El Gourch est un pionnier indétrônable du cyclisme marocain. Il est sa discipline à ce qu'est Larbi Ben Barek est au football ou Abdeslam Radi à l'athlétisme. Parcours d'un prodige de la petite reine.


“Si Mohamed El Gourch vous dites ? Attendez voir, c'est un cinéaste non ? Ou peut-être un ancien ministre ? Un athlète de demi-fond ? Un…” Faux, faux et faux ! Zéro pointé ! De toute évidence, le nom de celui qui a été notre Lance Amstrong entre 1950 et 1970 ne semble pas dire grand-chose à la jeune génération. Heureusement, il y a, pour s'en
souvenir, les “anciens” qui, devant une telle question, sont immédiatement envahis par la nostalgie d'une époque révolue. “Le cyclisme jouissait alors d'une popularité extraordinaire, bien plus que le football”, souligne, avec beaucoup de regrets, ce journaliste sportif à la retraite, avant d'ajouter “El Gourch y était pour beaucoup”.
Certains d'entre eux ont pu assister aux prouesses de Si Mohamed, soit sur les routes du pays, lors des nombreux tours du Maroc auxquels il a participé (il en remporta trois, un record !), soit à travers la presse ou en écoutant la radio qui couvrait amplement ses participations, très souvent victorieuses, à l'étranger. D'ailleurs, d'après ce même journaliste, “les indices d'écoute explosaient alors”. D'autres, plus jeunes, ont fait connaissance avec le personnage à travers les livres d'école de l'époque qui en faisaient ostensiblement l'éloge ou en écoutant leurs parents le glorifier fièrement bien des années plus tard.
“Grâce à ma mère”
En 1950, le jeune Si Mohammed n'a pas plus d'une dizaine d'années lorsque sa mère l'emmène à Mohammedia travailler chez un réparateur cycliste de la place. Très tôt, il est attiré par ces bécanes qui défilent tous les jours devant ses yeux. Et l'envie d'en découdre avec elles se fait de plus en plus pressante. “Lorsque le patron n'était pas là, je prenais sans sa permission les vélos qui étaient déposés par leurs propriétaires pour réparation et j'en profitais pour faire des tours. à son retour, il se fâchait , mais tant pis, ce n'était pas grave”. La grande révélation a lieu lorsque, pour la première fois, il voit débarquer dans ce garage des coureurs en cuissard, dossard et casquette. “J'ai été séduit sur le coup, je ne voulais plus qu'une seule chose : leur ressembler”. Quand il a quinze ans et devant son insistance, sa mère fait basculer son destin : Elle lui offre un vélo. “Je ne sais pas comment elle s'est débrouillée mais je lui en serai éternellement reconnaissant”.
Si Mohammed consacre alors ses journées à l'entraînement dans le but bien précis de participer , dans les mois qui suivent, au “Padalo”. Cette course, dont il a beaucoup entendu parler, est organisée une fois par an et destinée aux amateurs de quinze à dix-sept ans du monde entier, qui ne détiennent pas de licence. Le jour J, à Aïn Diab, plus de 350 participants sont sur la ligne de départ. Si Mohammed en fait partie mais personne ne lui prête attention. “Je ne connaissais personne et personne ne me connaissait”. A l'arrivée, c'est la grande surprise : un inconnu, Si Mohammed El Gourch, qui participe à sa première compétition, remporte la course haut la main. “On ne savait pas qui il était ni d'où il sortait ce gamin. Alors que d'habitude il faut des années d'entraînement et de compétition pour monter sur un podium, lui, a goûté à la victoire dès son premier essai, et ça c'est exceptionnel” note ce spécialiste du cyclisme marocain. Quant à George Lassa, entraîneur de l'époque, il est aussitôt convaincu d'une chose : ce jeune va devenir un grand champion. Le public marocain présent sur place ne peut espérer mieux. “En 1955, nous étions toujours colonisés ! Alors assister devant tous ces étrangers à la victoire d'un Marocain, d'un indigène, comme ils nous appelaient, c'était euphorique”, raconte ce spectateur d'alors.

Le prodige arrive !
Si Mohammed El Gourch doit quand même faire ses preuves et suivre le cheminement ordinaire d'un coureur pour pouvoir concourir avec l'élite du pays. En moins d'un an, et à force de gagner des courses, il passe de la quatrième division, celle des débutants, à la première, celle des ténors, ce qui, d'après tous les spécialistes, est en soi un véritable exploit “un vrai miracle”, commente Hassan Mouahid, un ancien concurrent. Pour ses débuts parmi les grands, il s'impose dès sa première course et se classe deuxième. La confirmation de son talent ne se fait pas trop attendre puisqu'il remporte la course suivante en laissant dans son sillage les plus grands cyclistes du monde entier, venus à Casablanca préparer le Tour de France. “Il les a, ni plus ni moins, humiliés. Vous imaginez des pros du monde entier dépassés par un amateur inconnu”, raconte ce journaliste.
Fort de ses prouesses, El Gourch est appelé avec d'autres coureurs pour représenter le Maroc au Tour d'Egypte en 1957. C'est d'ailleurs le premier tour auquel il participe. Près de trente-cinq équipes nationales s'y sont donné rendez-vous. La veille du départ, l'entraîneur du Maroc, peu sûr des chances de son équipe, annonce à ses hommes : “On va aider les Egyptiens pour contrer les Européens !”. El Gourch pique alors une crise et réplique à son coach : “C'est hors de question, je suis venu ici pour hisser le drapeau marocain et pas pour autre chose”. Il crée encore une fois la surprise en s'adjugeant le maillot jaune durant sept jours, et en remportant par la même occasion deux étapes. Au classement final, il finit à six secondes du vainqueur, un Allemand qui sera couronné champion du monde professionnel, quelques mois plus tard. Le public et le régime égyptien - nous sommes en plein nationalisme arabe, il faut le souligner- fêtent cette prouesse arabe sur le monde occidental. Jamal Abdel Nasser en personne prend le temps de féliciter et de faire connaissance avec le jeune Marocain.

Star d'une autre époque
À son retour au Maroc, le jeune inconnu El Gourch se retrouve propulsé sur le devant de la scène. Il se lance à la conquête du légendaire Tour du Maroc, considéré à l'époque comme le troisième meilleur tour amateur dans le monde. “Et c'est grâce à lui, selon l'avis des spécialistes, que cette compétition a pris une dimension toute particulière”. Dans les villes, villages et patelins qu'il traverse, Si Mohammed a l'occasion de mesurer le degré de popularité qu'il a atteint. “Tout le monde le connaissait et attendait son passage. Il fallait toujours une trentaine ou une quarantaine de mokhaznis pour le dégager de la foule qui s'agglutinait contre lui. Il lui arrivait même de s'évanouir”, raconte ce témoin. à sa première participation en 1959, il finit troisième. Il remportera trois fois le titre, en 1960, 1964 et 1965. Il est d'ailleurs le seul Marocain à voir réussi cet exploit. “Et il aurait pu remporter ceux de 1961, 1962 et 1963 s'ils avaient eu lieu” raconte Abdellah Kaddour, son plus grand rival de l'époque avant d'ajouter que “si on voulait le battre il aurait fallu prendre le départ avant lui”. Sa domination est telle sur ce tour, qu'un Français lui aurait proposé de l'argent pour lever le pied. “J'ai touché 130 000 DH la veille du départ, une somme considérable pour l'époque, mais en me réveillant le matin et en regardant tout ce public qui était là pour moi, j'ai remis l'argent à son propriétaire”.
Le palmarès de ce champion hors pair est, à tous les égards,exceptionnel. Huit fois champion du Maroc, cinquième au championnat du monde, second aux Jeux olympiques de 1960, il remporte des dizaines de courses tant au Maroc qu'à l'étranger. Il enregistre, par ailleurs, des participations plus qu'honorables (il arrive toujours parmi les cinq premiers) aux deux plus grands événements cyclistes amateurs du monde : le Tour de la paix et celui de l'avenir… Avec tout ça, on peut se demander pourquoi un sportif aussi accompli et aussi redouté des autres coureurs, n'a jamais embrassé le professionnalisme. Réponse de l'intéressé : “On m'a fait de nombreuses propositions à l'étranger, on m'a même proposé la nationalité française, mais notre fédération ne m'a jamais laissé partir. Elle avait besoin de moi pour hisser haut notre drapeau aux quatre coins du globe”. Aujourd'hui, El Gourch souffre de l'oubli et de l'indifférence de tous. Lui qui avait le triomphe facile, ne demande rien, plus rien ! Sauf peut-être de voir un jour, un Marocain remporter à nouveau un Tour du Maroc.

 
 
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