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N° 202
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem va à l’encontre de la bienséance : il a une opinion

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque


Zakaria Boualem est chez le coiffeur. Croyez le ou non, ça lui coûte beaucoup. Déjà, la seule idée qu'un moustachu lui tripote le cuir chevelu est insupportable à l'hétérosexuel guercifi standard. Installé sur l'antique siège pivotant, il souffre en silence. Depuis des années, il vient “chez Lahcen” tous les trois mois et demi. Il ne s'agit pas là d'une règle de conduite précise mais d'une statistique personnelle de l'auteur de ces lignes. Depuis des années, donc, Lahcen n'a pas jugé utile de réaliser le moindre changement dans son salon. Sur la table, les numéros de Maroc Hebdo qui datent du temps où Youssoufi était Premier ministre (fin vingtième siècle, d'après le carbone 14...). Les mêmes ciseaux, les mêmes serviettes, le même miroir portable qu'il vous passe derrière la tête par acquit de conscience. Un miroir auquel Zakaria Boualem ne jette qu'un coup d'oeil hypocrite, trop pressé qu'il est de se lever du siège de torture ninja. Et, surtout, la même question à l'arrivée. “Coupe classique ou coupe Taliane”. La coupe classique, c'est les cheveux courts partout, tout simplement. La coupe Taliane, c'est la raie sur le côté, ce qui suppose des cheveux raides. Un choix limité, donc. Avant cela, il y avait la coupe Abrami au menu des possibilités capillaires mais elle a été supprimée dans les annés 90. Zakaria Boualem, lui, blondinet oriental, explique consciencieusement le projet à Lahcen. Court sur les côtés, un peu rebondi sur le dessus, ça le fait ressembler à un champignon russe, mais c'est son choix. Lahcen fait la gueule. Lahcen n'est pas d'accord avec le choix de Zakaria Boualem. Comme toujours. Zakaria Boualem se braque, puis se plonge
dans la lecture du Maroc Hebdo qu'il connaît déjà par coeur. C'est là que le cauchemar commence. Lahcen entame une conversation. Zakaria Boualem s'en passerait bien, mais Lahcen est convivial, tellement convivial qu'il pousse la convivialité jusqu'à ne jamais rien dire qui puisse blesser son client. ça, ça énerve beaucoup Zakaria Boualem. Cette capacité qu'ont les Marocains de parler sans jamais dire ce qu'ils pensent est une catastrophe naturelle. En fait, c'est à se demander s'ils pensent quelque chose... Peut-être qu'ils ne pensent qu'à une chose : trouver quelque chose à dire qui ne vexe pas leur interlocuteur. Grâce à notre darija, il est possible de tenir des heures sans jamais rien dire. À grands coups de “allah ya ouddi”, “ha nta kat chouf” et autres “had chi lli kayn”, on peut meubler pendant des heures sans jamais rien dire. C'est à ce moment précis que notre homme décide de changer les règles du jeu : “Je déteste l'mloukhiya”. L'mloukhiya, pour nos lecteurs francophones exclusifs, est une sorte de légume verdâtre qui a la pénible particularité d'être horriblement gluant. À Fès, on en fait des tajines. Ailleurs, on évite de se rappeler qu'il existe. En déclarant détester ce truc collant, Zakaria Boualem va à l'encontre de toutes les règles de bienséance qui exigent qu'il ne pense rien, et que, si jamais il pense, il ne le fasse pas trop fort, et merci. Lahcen fait comme s'il n'avait rien entendu. Il continue à ânonner sur chta li ma tahetch et autres sujets passe-partout. L'air mauvais, Zakaria Boualem répète froidement : “Je déteste l'mloukhiya”. Lahcen ne peut continuer à ignorer l'agression. Mais il continue à éviter la confrontation :“Ahh, l'mloulkhiya ! On en fait des tajines, non ?...”. Zakaria Boualem sait très bien qu'on en fait des tajines. Il veut que Lahcen se prononce clairement. Il n'en peut plus de passer une demi-heure tous les trois mois et demi avec quelqu'un dont il ne sait même pas s'il aime l'mloukhiya. Il se lève, interrompt sa coupe champignon, et hurle littéralement à Lahcen :“TU AIMES L'MLOUKHIYA , OUI OU NON ?” - Euuhh, koulchi meziane, les créations du bon Dieu sont toutes bonnes.
- Donc tu aimes l'mloulkhiya. Tu l'achètes, tu la manges...? - Non, pas trop. Zakaria Boualem se rassoit, satisfait d'avoir réussi à arracher une opinion à un robinet d'eau tiède. Il a l'impression d'avoir remporté une victoire notable sur le conformisme maladif qui nous entoure. Et Lahcen de continuer : “je ne l'achète pas, mais en fait peut-être que si je l'achetais, je l'apprécierais. Koulchi meziane” AAAHHHH !!!

 
 
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