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N° 203
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi et Chadwane Bensalmia

Enquête.
S’hour. Quand les puissants consultent


(DR)
Hommes politiques de premier plan, PDG de grosses compagnies, grand(e)s bourgeois(e)s... qu’il s’agisse de pouvoir, d’amour ou d’argent, notre “élite” a régulièrement recours aux sehhara, voyant(e)s et autres fqihs. Et ils y mettent le prix.


“Si vous étiez venu un peu plus tôt, vous auriez croisé la femme d'un patron des médias à Casablanca. Elle en a marre de se voir rapporter les escapades adultères de son mari”. La confidence est celle d'un sorcier très prisé à Salé, qui a vu défiler dans sa salle d'attente hauts fonctionnaires, députés, hommes d'affaires, banquiers, et autres stars.
Son pair, au quartier Souissi, autrement plus puissant et plus coté, reçoit, lui, dans son “Ksar Ennoujoum”, le nec plus ultra de l'élite marocaine (et même étrangère). L'Egyptien (c'est son pseudonyme), réputé homme de la nuit, se terre dans son palais gardé par deux colosses.

Les seigneurs de l'occulte
“Pour décrocher une séance de quelques minutes avec le chrif de Souissi, il faut avoir un compte bancaire bien garni et se faire introduire par l'une des grosses huiles qui le fréquentent”, raconte un habitué des lieux. Et pour cause, l'Egyptien fait partie du top ten des spécialistes ès-magie. Il compte à son actif des prouesses occultes servies aux riches émirs du Golfe. C'est d'ailleurs l'un d'eux qui lui aurait bâti ce palais, digne des Mille et une nuits.
Servir les princes est la meilleure carte de visite dont un sorcier peut se vanter pour faire flamber sa cote dans la bourse de l'irrationnel. Et au sommet de la pyramide, se retrouvent les sorciers ès-Palais, sous l'ère Hassan II. Un fqih de la trempe de Lhaj Lahbib a gagné ses galons grâce à sa légendaire proximité avec le roi défunt. C'est lui-même qui avait fabriqué le fameux chapelet dont Hassan II ne se séparait jamais. Et à sa mort, en reconnaissance de ses qualités de “grand homme”, le roi a fait construire une coupole au dessus de sa tombe. Ce mini-mausolée est aujourd'hui un lieu de recueillement à Tanalt, le village natal du fqih, situé à quelque 200 Km au sud d'Agadir.
Ses disciples ont, depuis, pris la relève. Le plus coté vit actuellement dans une ferme aux environs de Témara. Le fait qu'il ait mené l'opération d'exorcisme du palais d'Agadir, dit “hanté”, lui a valu le titre du “véritable héritier du savoir de L'haj Lahbib”. La puissance de son savoir occulte s'est définitivement avéré en 1987, date à laquelle une rencontre est organisée entre Hassan II et Chadli Benjedid au poste de Zouj Bghal. “L'haj a aspergé la tente qui devait les accueillir d'une potion qu'il avait concoctée et qui était destinée à amadouer le président algérien”, rapporte ce proche du sérail. “Remarquez, poursuit notre homme, dès lors, les relations entre les deux leaders maghrébins se sont réchauffées. Et même que Benjedid est devenu un pro marocain !”. L'indétrônable fqih a, depuis, tissé une toile de relations avec des puissants du Maroc et du monde arabe. Il serait très consulté par l'ex-chef des services libyens et le “consultant en chef” des émirs saoudiens.

L'irrationnel, une affaire de puissants
“Les rois du Maroc ont toujours cru, respecté et eu recours aux services des fqihs, savants et sorciers”, explique Mustapha Akhmiss (spécialiste de la question). En remontant l'histoire, il s'avère en effet que la politique, le pouvoir, ont toujours été liés à la magie. Nul n'ignore que Le Glaoui avait son talisman qui le protégeait contre les tirs de balles. Et puisque le paternalisme du Makhzen opère aussi dans le domaine de la magie, les hommes politiques, même ceux appartenant à des partis dits séculiers, cèdent à la tentation. Un politicien confie s'être souvent fait violence pour ne pas recourir à un sorcier pour décrocher un poste de ministre. Au fond, il aurait pu faire comme plusieurs de ses collègues. “L'Etat de droit faisant défaut, explique-t-il, le discours irrationnel a d'autant plus le vent en poupe que pour être coopté, pour gagner une nomination, pour se faire élire aux élections, il ne suffit pas d'avoir la compétence nécessaire”…
Nos politiciens n'assument pas toujours leurs penchants pour la sorcellerie. “Pour me consulter, ils envoient souvent leurs épouses”, confie l'une des cartomanciennes les plus prisées de Rabat. Tous se souviennent de ce malheureux incident survenu chez l'astrologue parisienne, Elisabeth Tessier, qui comptait parmi sa clientèle assidue des célébrités du gotha politique marocain. Au cours d'une consultation chez elle, il y a une dizaine d'années, un socialiste à l'époque dans l'opposition -aujourd'hui bien en vue- croisa un ministre en exercice dans la salle d'attente. La confusion fut totale et il a fallu l'intervention personnelle de Mme Tessier pour rassurer le socialiste et le ministre. Depuis, les deux hommes qui sont devenus amis se partagent bien des secrets.
Les politiques se cachent peut-être de peur d'être identifiés, mais ils ne lésinent jamais sur les moyens. Quand un ministre s'est fait limoger, du temps de Hassan II, il a été jusqu'à vendre sa villa du quartier Souissi pour régler la facture exorbitante d'un grand séhar (magicien) de Meknès. Ce dernier devait lui confectionner une série de talismans et autres grigris pour le sortir de sa disgrâce. Ayant retrouvé son poste de ministre quelques années plus tard, il n'hésita pas à embaucher le fils de son bienfaiteur, pour le remercier !
Cher payé ? Certainement pas, quand on réalise ce que dépensent les patrons du capitalisme marocain pour se payer les services, souvent exclusifs, de grands sorciers. “Les gros entrepreneurs, quand l'offre nationale ne les satisfait pas, vont chercher du côté de l'Afrique noire”, raconte un homme très introduit dans le milieu des affaires. Bénir la construction d'une nouvelle usine, se protéger de la concurrence acharnée, toutes les raisons sont bonnes pour justifier le recours à l'irrationnel. “Avant, toutes ces histoires me faisaient flipper, raconte le directeur financier d'un grand groupe financier, mais aujourd'hui, quand je vois autour de moi des talismans enfouis sous les tapis, des substances brûlées avant l'arrivée d'un personnage important, des potions aspergées sur le sol, je reconnais qu'il y a des choses qui me dépassent” ! Ce professeur d'économie tente une explication rationnelle : “La magie reste l'auxiliaire privilégié d'une gestion marquée par un certain féodalisme. Sevrés de rêves et de mythes, trahis par le progrès, plongés dans une mondialisation déconcertante, qui va trop vite et se complique, ces patrons ont recours à la magie comme exutoire avant de s'embarquer vers des horizons financiers incertains”.

La sorcellerie, un réflexe, une culture
Le pouvoir, l'argent et puis l'amour. C'est le triptyque qui fait la fortune des vendeurs de l'irrationnel. “Je reçois beaucoup de personnalités. Les femmes consultent beaucoup plus pour des histoires de cœur. Les hommes, c'est souvent en cas de panne sexuelle qu'ils paniquent”, souligne ce fameux sorcier slaoui. Philtre d'amour, viagra occulte, les sorciers connaissent la magie de l'amour et agissent en conséquence. Pour la petite histoire, deux jeunes filles du gotha r'bati se disputaient un même prince charmant. Elles ont toutes deux eu recours à la sorcellerie pour avoir gain de cause. L'une d'entre elles a cherché appui chez un puissant rabbin, venu spécialement de Tel Aviv. Résultat, un très beau mariage au quartier Souissi de Rabat et 200 000 DH d'honoraires pour le praticien importé. La force de ces sorciers juifs vient de l'alchimie entre la tradition païenne soussie et la pratique kabbalistique.
“L'irrationnel fait partie de notre identité, de notre culture. De notre islam populaire, meublé de marabouts, de saints, de djinns, de magie…Un héritage de la berbérité originelle du pays. Cet héritage, explique l'anthropologue Akhmiss, remonte siècles ; il est ancré dans nos mentalités, notre mode de vie. Le Marocain, de par ses composantes socio-culturelles, a besoin de croire en cet irrationnel. Malheureusement, cette réceptivité au paranormal fait partie de notre patrimoine”. Mais qu'est-ce qui favorise le boom actuel de la voyance et la sorcellerie, au sein de la société ? “Dire qu'on est adepte de tel fqih dans les salons en ville, ça fait bien”, remarque un haut fonctionnaire. Effet de mode, donc ? Pas uniquement. Selon le psychiatre Omar Battas, “lorsque les valeurs traditionnelles s'effondrent, les gens ont tendance à s'accrocher aux croyances les plus farfelues. En période d'angoisse existentielle, on recherche des réponses toutes faites ou prêtes-à-penser”.
“Ceux qui croient, aujourd'hui le plus au paranormal, sont ceux qui ont fait des études de niveau moyen”, assure Najib Askir , directeur de nombreux journaux spécialisés dans l'occultisme. Et de poursuivre :“La demande est tellement forte que nous avons été obligés d'augmenter le tirage du journal Le Monde des Astres (tabloïd en arabe) et de presque doubler son prix”. Indicateur parmi d'autres, ses meilleurs points de vente restent situés dans des quartiers chics, comme l'Agdal à Rabat et le Maarif à Casablanca. Au quartier des Habous, les collections sur la magie et autres curiosités occultes occupent plus de place en rayon que tous les ouvrages sur l'islam. Les manuels de parapsychologie et de développement personnel s'enrichissent subitement d'une pincée d'occulte.
Contrairement aux apparences, les diplômes n'immunisent pas contre l'irrationnel. Pour Akhmiss, “le phénomène n'est pas propre à une classe socio-économique. C'est un phénomène transversal”. Peu importe la classe ou le niveau intellectuel, souvent “la génétique” et l'éducation sont les premiers déterminants. “Quand on a baigné toute son enfance dans une atmosphère magico-religieuse, poursuit l'anthropologue, on finit par reproduire le schéma. Même des médecins et des ingénieurs, imprégnés de cette culture se laissent tenter”. Tendance que ce jeune lycéen de Descartes à Rabat confirme : “On ressent un malin plaisir à rechercher des produits bien spécifiques, des herbes, une boline (couteau pour couper les herbes magiques), des poudres, le dernier ouvrage de sorcellerie, un manuscrit sur les tarots”.
Cette victoire de la pensée magique sur la toute-puissance de la raison cartésienne s'explique autrement. Mêlant charlatanisme et quête spirituelle, l'élite huppée est contente de se retrouver en harmonie avec les grands de l'occident qui, eux, avouent sans complexe leur penchant pour l'occultisme des patients appartenant à cette élite économique et intellectuelle, note le psychiatre Omar Battas, rapportent s'être déjà adressés à un fqih, un sorcier ou un guérisseur”. Les raisons de ce “retour à l'occulte” sont aussi multiples que complexes, mais le poids de la religion est indéniable.

Le cercle vicieux de l'accoutumance
“Souvent, les patients qui atterrissent chez nous sont déjà profondément marqués par des expériences occultes qui ont complètement détruit leur personnalité en raison même de la fragilité de leur psychisme” affirme Battas. Le besoin d'être rassuré, le malheur, l'angoisse, l'insatisfaction sont, hélas, plus fréquents que le bonheur. Plonger dans l'irrationnel atténue la peur de l'inconnu. La meilleure arme du sorcier, c'est la victime elle-même, la personne qui y croit, celle qui désire le miracle, qui veut, de toutes ses forces, avoir la foi dans un monde de génies du mal. “La sorcellerie, c'est comme la drogue, on y rentre facilement mais on n'en sort jamais” s'indigne cette jeune fille qui suit une psychothérapie après avoir été traînée par ses parents chez les sorciers les plus notoires de Casablanca.
Dans son ouvrage sur Les secrets des stars de la politique et de l'art avec la magie, l'écrivain Saber Chaoukat relate l'enfer de nombreuses célébrités qui ont eu le malheur de passer par la sphère des sorciers. Il cite notamment le cas de cette chanteuse marocaine qui a fait fortune en Egypte et qui est sous la coupe d'un sorcier qui la fait chanter en menaçant de révéler ses secrets les plus intimes. Dans une exploitation cynique du mal de vivre, les professionnels de l'irrationnel, fqihs, cartomanciens, et autres sorciers sont passés maîtres dans l'art de la manipulation. Leur fonds de commerce, selon Akhmiss, “ce sont les angoisses primaires des gens” : le pouvoir, l'argent et le sexe.



Livres, journaux… Les vendeurs d'illusions

C’est l'âge d'or des marchands de bonheur, des vendeurs d'illusions et autres bonimenteurs. Les libraires du quartier des Habous écoulent chaque jour des dizaines voire des centaines d'ouvrages traitant de magie et de sorcellerie . Véritable auteur à succès, un certain Tokhi met régulièrement sur le marché des titres qui s'arrachent comme des petits pains. Il se dit astrologue et prétend avoir reçu, dans un songe, l'autorisation de divulguer des secrets prophétiques ! “Ces petits ouvrages ne coûtent pas cher mais le néophyte peut y trouver son compte”, précise ce libraire stupéfait par l'ampleur de la demande. Dans ces petits bréviaires du sorcier amateur, on trouve toutes les bonnes vieilles recettes, du philtre d'amour au méchant sortilège, en passant par le détecteur de trésor. Dans cette course à l'irrationnel, la presse non plus n'est pas en reste. Même les journaux réputés “sérieux” ne refusent plus de passer les annonces de sorciers ayant pignon sur rue, numéros verts en sus. En plus, une floraison de journaux spécialisés a vu le jour depuis quelques années. Le monde de l'Astrologie, le Zodiac cartonnent avec des Unes alléchantes sur les djinns, les sortilèges et autres phénomènes paranormaux. Dans ces titres, voyants, herboristes, guérisseurs, médiums, tous se font une publicité régulière. Cet engouement pour l'irrationnel a même fait naître des métiers subalternes. Ainsi cette marrakchie, mariée à un Saoudien, et installée à Rabat pour les besoins de son commerce, s'est spécialisée dans la vente d'eau de Zemzem. Pour ce faire, elle accomplit le voyage à la Mecque une fois par mois. La demande est intarissable.



Métiers. Qui fait quoi ?

La réalité des métiers de l'irrationnel est beaucoup moins enchantée que le monde de Harry Potter. S'il arrive à des clients de tomber sur un pauvre vieillard parfaitement convaincu de sa baraka et qui croit en user “pour le bien de l'humanité”, le monde des sorciers est un monde glauque, sinistre et marqué par des compétences enchevêtrées. Mais de manière générale, on distingue quatre grandes catégories : les fqihs, les sorciers, les voyants et les guérisseurs.
Les fqihs. Ils prétendent souvent “utiliser une science tirée du Coran” pour régler les problèmes des gens. Ils opèrent souvent à la limite entre le fiqh et la sorcellerie. “J'utilise des versets du Coran que je griffonne sur un bout de papier parfumé à l'encens, je fais plutôt dans la magie blanche et je ne me sers de mon métier que pour faire du bien”, précise ce fqih qui fait également fonction d'imam dans une petite mosquée du Hay Mohamadi. Son champ d'intervention va du désenvoûtement, à la lutte contre la possession en passant par la confection de philtres d'amour.
Les sorciers. Comme les fqihs, ils maîtrisent la magie blanche et l'usage du Coran à des fins thérapeutiques. Mais ils ne s'en tiennent pas à cela. Ils ont parfois recours à de la magie noire, appelée communément chez nous la magie satanique. C'est parmi eux qu'on retrouve les chasseurs de trésors et autres profanateurs de tombes.
Les voyant(es). Ils / elles connaissent un grand succès en raison de leur faculté supposée de divination et de médiation. En matière de sciences occultes, ils / elles sont incontournables et constituent de l'avis de nombreux spécialistes la profession la plus consultée. Sur cette catégorie est venu se greffer un métier assez nouveau au Maroc : l'astrologie. “Nous avons de plus en plus de succès auprès d'une clientèle aisée”, précise un astrologue.
Les guérisseurs. Ils constituent une catégorie à part puisque les gens considèrent qu'il s'agit là d'un métier qui revêt un caractère purement médical. Très peu d'entre eux portent encore le savoir traditionnel basé sur les herbes et les plantes médicinales. Les autres, qui se cachent derrière le label de guérisseur sans en maîtriser la science, sont plutôt des “charlatans”. C'est le cas de ce guérisseur de Benslimane qui prétend venir à bout des cancers de la peau les plus rebelles.



Justice. Que dit la loi ?

Justement, presque rien. Le code pénal ne contient pas de textes condamnant expressément la pratique de la sorcellerie, un peu comme si le législateur avait dès le départ fait le choix de nier l'existence du métier au Maroc. Et ce n'est pas faute d'antécédents en la matière. Les tribunaux grouillent d'affaires de sorcellerie qui ont mal tourné. Face à cela, les juges s'arment de quelques textes qui sanctionnent l'escroquerie (article 540 du code pénal), l'empoisonnement (article 398 du code pénal), la mutilation… et autres corollaires ou conséquences de la pratique occulte. Des articles repêchés ici et là dans le code pénal. Seule la profanation de sépulture - très courante dans le milieu de la sorcellerie- est clairement jugée comme crime (articles 268 à 272 du code pénal). Du reste, le traitement se fait au cas par cas. Cela étant, de temps à autre, quand une affaire fait du bruit, des campagnes “d'assainissement” sont menées par les autorités dans les zones fichées. Mais les “professionnels” de l'irrationnel ont trouvé quelques échappatoires pour contourner la loi. Ils se disent désormais herboristes, guérisseurs ou astrologues et s'assurent une immunité contre une patente.



Insolite. Quand ça tourne au vinaigre

Qu'ils se drapent de mystère comme les voyants, les numérologues et les sorciers ou qu'ils prétendent détenir la baraka comme les gourous, et autres fqihs… les charlatans ont ceci de commun qu'ils ont besoin de la bêtise des clients pour prospérer. Souvent la ficelle est tellement grosse que la victime bien que consentante finit par se révolter et porter l'affaire devant la justice. Pour ce haut fonctionnaire, l'histoire se résume à plusieurs déboires professionnels. Suspendu de ses fonctions, pour une vague histoire de corruption, il est à nouveau licencié à deux autres reprises dans le privé. Il se rend chez un fqih notoire qui le convainc qu'il réussira à le faire “coller” à son poste. Le client se prête bon gré mal gré à une opération humiliante : l'écriture sur ses fesses à l'encre noire de formules magiques qu'il ne faudra en aucun cas essuyer. Moyennant quoi, il ne sera plus sur un siège éjectable. Le tout pour plus de 30.000 DH. Six mois après, mis à la porte à nouveau, déprimé, il se défoule sur le fqih, le roue de coups et porte plainte. Ils sont actuellement devant la Cour. Quant à ce riche minotier de Béni Mellal, il s'est fait arnaquer par un fqih qui prétendait “détenir les formules magiques nécessaires pour exhumer les trésors”. Par une nuit d'hiver, dans une maison abandonnée, accompagné du minotier, l'escroc commence à psalmodier des formules sataniques. Il exige de son compagnon qu'il s'éloigne, allume le feu dans un brasero et y jette des substances fortement fumigènes “pour tenir le diable à distance”, murmure-t-il. Asphyxié, le minotier sort dehors. Quand il revient 20 minutes après, le sorcier a disparu par une porte arrière avec des honoraires confortables qui s'élèvent à trois cent cinquante mille dirhams. La police cherche toujours le faux sorcier mais véritable escroc.


Profils. Les sorciers de “la high”*

*Haute société

(DR)
Ils se comptent sur le bout des doigts, tiennent des agendas pour leurs rendez-vous, et leurs services coûtent une petite fortune. Petite balade chez les consultants de notre élite.


Amina, la cartomancienne
Haut Agdal. Dans une rue du Rabat cossu comme on n'en peut plus, une femme, quadragénaire, manteau de vison chatoyant à la main, descend de sa grosse berline, chauffeur au volant… naturellement. Le regard absent, elle marque un temps d'arrêt à toutes les portes des immeubles, cherchant un numéro. De guerre lasse, elle finit par sortir son portable. “Allô ! je n'arrive pas à trouver… je vois, d'accord. Vous êtes à quel étage ?”. Elle raccroche ensuite et se dirige vers “le cabinet” de la légendaire Amina (nous l'appellerons comme ça pour ne pas grossir sa clientèle davantage). Elle est la veu du tiptop de l'élite r'batie. Pour les profanes, “veu” signifie dans le jargon de ce monde politico-bourgeois : la voyante. C'est un nom de code parce que c'est trop hchouma et pas du tout bon de reconnaître qu'on consulte une “voyante”.
Amina, quoiqu'au métier peu “assumable”, n'est pas étrangère à ce même monde. Ce n'est pas une fille du peuple, elle n'a rien à voir avec les diseuses de bonne aventure qu'on trouve dans la souiqa. Ce n'est pas une rescapée du système D qui s'est reconvertie dans l'irrationnel comme on se reconvertit dans la chaussure parce que ça paie mieux, mais une intello qui a fait des études de littérature à la Sorbonne, à Paris avant de trouver sa “vocation” une fois de retour dans son Rabat natal. “Cette femme maîtrise la carte des alliances et des inimitiés politiques comme personne. Elle est dans le secret des dieux”, assure, ironique, cet homme qui a fait partie un temps de ses clients. Lui, comme le tout gotha r'bati, lui reconnaissent des vertus de grande “prêtresse divinatrice”. Et ses clients sont de grosses pointures du champ politique marocain. Cela va des conservateurs qui s'offusquent en public de toute forme de charlatanisme “contraire à la religion” aux socialistes d'autrefois, communistes ou trotskistes, hautement cartésiens. Ces hommes-là, vie publique oblige, ne consultent généralement pas directement, mais chargent leur douce moitié de s'acquitter de la besogne, armée de photos de leur époux. Amina vous reçoit dans une atmosphère tamisée, le cadre est plutôt agréable et le ton de la conversation est d'emblée intime. La séance coûte 500 DHs, près de deux fois la consultation d’ un psy, pour une séance deux fois plus courte. Mais lorsque la situation est tendue, Amina se déplace dans les villas de ses “patients” et se fait payer le double :1000 DH le service à domicile, mesdames et messieurs, même si le résultat n'est pas garanti. Mais on ne s'en plaindra pas dans le milieu. Elle est plus célèbre qu'un médecin et, pour décrocher un rendez-vous avec elle, il vous faut un sacré coup de “piston” d'autant plus qu'elle est surbookée la majorité du temps. Et puis, Amina ne reçoit jamais le matin. Juste les après-midi. Elle ne travaille pas plus de deux trois heures jour. “Mais elle est fabuleuse”. Si fabuleuse que même quelques chevronnés parmi nos islamistes au pouvoir font désormais partie de ses habitués. Ceci dit, les services d' Amina s'arrêtent à son talent de cartomancienne. La magie ou la sorcellerie relèvent d'un autre domaine et nécessitent des compétences particulières qu'elle reconnaît elle-même ne pas avoir.
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Ses consoeurs de Casablanca
Si dans la capitale, Amina n'a presque pas de rivale du même gabarit, à Casa, il y a au moins trois “spécialistes” qui se disputent les bonnes grâces des hautes sphères de l'élite pour des tarifs plus “raisonnables” : 300 DH seulement. Trois adresses,
une première à Dar Bouazza et deux autres au centre-ville, entre les quartiers Gauthier et Maârif. D'une quinzaine d'années ses aînées, les consoeurs casablancaises d'Amina sont tout aussi élégantes, branchées, ont un français impeccable, bref sont à l'image de leur clientèle. Ce qui n'est d'ailleurs pas fait pour déplaire. Souvent même, quelques amitiés “psychothérapeutiques” naissent entre patiente et consultante. Amina, comme les autres, a la même procédure que les voyantes du “peuple”, à la légère différence qu'elles n'utilisent pas de cartes, mais des tarots pour “guider les pas de leurs patients dans les ténèbres d'un futur incertain”.
Avec toute la bonne volonté, le don et le “professionnalisme” du monde, ces “prêtresses divinatrices” reconnaissent (à l'instar d'Amina) qu'elles sont impuissantes face à quelques situations. Ces cas nécessitent une autre intervention, autrement plus occulte, celle de la sorcellerie. Un ultime recours irrationnellement salutaire de notre élite qui n'est pas le fait de femmes, mais reste la chasse gardée de la gent masculine.

Monsieur Talismans
Installé à Agdal également, Khalid, est un de ces hommes qu'on vous recommande vivement. Il est plutôt urban look, costard, cravate, voiture de luxe équipée d'un téléphone, deux numéros de portable, professionnel et personnel. Les talismans sont sa grande spécialité et son carnet d'adresses risque d'arracher des cris de stupéfaction. Des députés, de hauts gradés de la fonction publique, peu de capitalistes.

L'haj Soussi, le sorcier
Il est âgé, porte un jabador traditionnel, des dizaines de kilos en trop, un chapelet à la main et compte les mots entre deux silences lourds et angoissants. Sorcier de la première heure, très introduit dans les hautes sphères du pouvoir, il n'a rien d'un amateur. Dans une ambiance fumigène, sous une lumière tamisée, il cultive un air mystique. Ensuite fuse cette question : “Avez-vous la foi ?”. Puis : “Croyez-vous en moi, en mes pouvoirs ?” Parce qu'il va de soi que les sorciers de chez nous ne peuvent servir que des musulmans. Les gens des autres confessions ne sont pas éligibles à la prestation. Cette première séance permet tout juste de faire connaissance. Chez l'haj Soussi, la relation s'inscrit dans la durée et les devis commencent à 50 000 DH. Sacré business.

 
 
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