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Karim Boukhari, envoyé spécial à Tanger
Festival. Les marocains font leur cinéma
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Nabil Benabdellah, ministre
de la Communication et Noureddine
Saïl, directeur du CCM (DR)
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Au 8ème festival national du cinéma, tenu à Tanger, il y en a eu pour tous les goûts. Les bons ont confirmé. L'excellente Leïla Marrakchi a entendu des vertes et des pas mûrs. Et les cinéastes MRE ont prouvé l'étendue de leurs talent. Carnet de route.
Au resto-bar le Rubis (Arroubiss pour les Tangérois, dans un étonnant mélange d'arabe et d'espagnol), on vient pour les tapas, le kitsh de la déco, ou pour s'attabler avec les artistes. Driss Khoury, par exemple, qui attaque son vin comme d'autres avalent leur sandwich après une |
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| journée de jeun. Noureddine Bikr, l'acteur qui n'a plus qu'une seule dent, l'un des très seuls à pouvoir balancer des grossièretés à un Abdelwahab Doukkali sans prendre pour son grade. Arroubiss, c'était l'un des bistrots préférés de Mohamed Choukri. L'écrivain n'est plus là, il a laissé la place à une cuvée de journalistes, d'artistes et d'anonymes. Comme ce militaire sexagénaire qui s'excite autour d'un groupe de femmes : A votre avis, le cinéma marocain a-t-il un avenir ?. On peut répondre par un oui ou par nom, cela ne change rien à l'affaire. Les clients sont là pour boire des coups, s'échanger des numéros de téléphone et plus si affinités. Arroubiss a au moins le mérite de survivre, dans cette belle ville qui ne compte presque plus aucune salle de cinéma. Le Goya est en décrépitude, et le Roxy, qui abrite le festival national du film, a été retapé, déroulant le tapis rouge pour ses invités mais oubliant de leur offrir le minima en matière de confort (sièges, sonorisation, écran, conditions de projection, etc). Une manière de confirmer le bien-fondé des propos de ce pilier de bar, qui aime le cinéma mais n'y met pratiquement plus les pieds : Une quarantaine de salles de cinéma s'apprête à fermer à travers tout le Maroc, avant l'année 2006. Il n'en restera plus que quelques dizaines et, à ce rythme, le cinéma sur grand écran appartiendra au musée de l'histoire. La solution ? Boire des coups et tenter d'aimer quelques films présentés par la sélection du festival. |
La polémique Marock
Leila Marrakchi a réussi un formidable pari. Sous des allures de film pour jeunes, son Marock a dressé un portrait sans merci, méchant mais juste, d'une certaine société marocaine. Sexe, religion, violence, l'univers décrit par le film ressemble à une porte que beaucoup préfèrent garder fermée. Un critique le dira, d'ailleurs, à sa manière, le jour de la conférence de presse : Ce film parle d'une minorité (la bourgeoisie) que je n'aime pas, qui me persécutait dans ma jeunesse et qui me rattrape aujourd'hui au cinéma. La solution serait, logiquement, que le vaillant critique aille consulter un psy
Il ne risque pas d'être seul puisque beaucoup de gens bien (cinéastes, acteurs, chercheurs) ont détesté, haï, massacré le film de Marrakchi, pourtant remarquable. Film de sionistes, esprit colonialiste, dévergondage éhonté !. L'élite bien-pensante est allée encore plus loin. Extraits d'un florilège à peine croyable de pensées fascistes, haineuses, de la très grande bêtise : Ce film n'est pas marocain, il ne mérite pas de passer dans un festival national (
) Comment voulez-vous que ma tante ou ma famille puisse interagir avec un tel film (
) Comment peut-on prendre de l'argent marocain et piétiner autant nos valeurs ?. Beaucoup de cinéastes, dont Mohamed Asli, pourtant responsable du plus beau film de la sélection (à Casablanca les anges ne volent pas), ont tenu et applaudi de tels propos. L'inquisition a même atteint son comble lorsque l'un des intervenants a osé (attention, vos oreilles risquent d'être écorchées) : Comment peut-on accepter que, dans le film, des juifs passent leur temps à niquer les musulmanes ?. Un conseil : ne ratez surtout pas ce superbe morceau de cinéma, frais, intelligent, percutant, bien écrit et bien monté, avec un super casting et des dialogues qui font mouche. Le film ne sort qu'en février-mars 2006 mais, d'ici là, on peut compter les jours et les semaines et soutenir sa réalisatrice, l'excellente Leïla Marrakchi, responsable, peut-être malgré elle, du premier film libre, complètement déniaisé, du cinéma de ce pays. Vraiment.
Lire aussi 3 questions à Leïla Marrakchi, p.12
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Le cinéma de demain sera MRE
| À quelques exceptions près, les meilleurs films de la sélection, en tout cas les plus marquants, ont été réalisés par des Marocains résidant, au moins en partie, en Europe. Marock, bien sûr, mais aussi L'Enfant endormi de Yasmine Kessari ou Le Grand voyage d'Ismail Ferroukhi. Des films aux propos extrêmement forts. L'Enfant endormi raconte l'histoire d'une jeune mariée qui refuse d'accoucher et endort son bébé, tant que le mari, parti en exil, n'est pas revenu. Quant au Grand voyage (rien à voir avec un film éponyme de Abderrahmane Tazi), il narre le pèlerinage effectué en voiture, depuis Paris jusqu'à la Macque, par un MRE et son fils. Deux films de qualité, le premier renvoyant au très beau Les Yeux secs de Narjis Nejjar, le deuxième étant un road movie de toute beauté, touchant, mystique, extrêmement bien conduit. Le cinéma de l'immigration a été également présent avec Tenja de Hassan Legzouli ou le Retour de Noureddine Lakhmari, qui ont généralement déçu les festivaliers malgré le talent évident de leurs réalisateurs. Notons au passage que Tenja, lui aussi un road movie, présente certaines similitudes avec Le Grand voyage (relation père - fils, emploi de Mohamed Majd, etc). On a gardé le pire pour la fin : le très mauvais L'éveil de Mohamed Zaineddine, un Marocain d'Italie. Zaineddine affirmait, avant la projection, avoir consacré quatre années de sa vie pour faire un film contre le cinéma beau, contre le cinéma remarquable et bien fait. Pari malheureusement tenu, de bout en bout, L'Eveil n'étant rien d'autre qu'une interminable épreuve pour les nerfs. A signaler aussi que Mohamed Ismail a dédié son nouveau film, Ici et là, à l'immigration. Le résultat est très agréable, du cinéma populaire plutôt bien ficelé avec un excellent Hamidou dans le rôle principal. |
Années de plomb, le nec plus ultra
| La Chambre noire, Jawhara, Mémoire en détention : cela nous fait trois films dédiés aux années de plomb, sans parler de J'ai vu tuer Ben Barka qui pourrait être assimilé au lot. De loin, de très loin, Mémoire en détention de Jilali Ferhati est le plus réussi. Le propos est beau, avec une symbolique très forte : un homme accusé d'avoir livré le nom de ses compagnons recouvre la liberté après des années passées dans le jardin secret du royaume (la prison). Il est devenu amnésique. Sans mémoire, il essaie de redémarrer une nouvelle page de sa vie mais n'y arrive pas
Le parallèle avec la situation actuelle du pays est évident. Le propos est intelligent, mais le film reste continuellement en première intention (pas de foisonnement parallèle, intrigue forte mais mince à la fois), ce qui n'enlève rien à son honnêteté. Sans être un chef-d'uvre, Mémoire en détention est le premier film réellement intéressant sur une époque noire de notre histoire, le premier aussi dans lequel beaucoup de femmes et dhommes qui ont bien connu cette période risquent de se retrouver. Plus gai, et plus superficiel aussi, La Chambre noire de Hassan Benjelloun repose sur le livre d'un ancien détenu politique. La répression politique, ici, est reléguée à l'anecdotique mais le film présente l'avantage d'être agréable et, fait plutôt surprenant, souvent drôle. Moins drôle, et certainement moins digeste, voilà ce qu'on peut dire de l'autre film dédié aux années de plomb : Jawhara de Saâd Chraïbi, qui raconte l'histoire d'une jeune fille qui grandit avec sa mère en détention. Beaucoup de bonnes intentions, mais un résultat bien décevant à l'écran. |
Pour le meilleur et pour le pire
| Le meilleur du cinéma strictement local est un premier film : A Casablanca les anges ne volent pas, un bijou de sensibilité dont le réalisateur ne semble avoir qu'un seul défaut, celui de voir le sionisme et le complot de l'impérialisme partout. Heureusement que son film, sur lequel tout a déjà été dit, est débarrassé de cette couche de paranoïa bien de chez nous. Pas grand-chose à signaler pour le reste. Hakim Noury continue de faire du Hakim Noury, et le deuxième tome de Elle est diabétique, hypertendue mais elle refuse de crever est aussi agréable à voir que le premier. Abdelmajid Rchich, déjà responsable de l'insignifiant Histoire d'une rose, prouve avec Les Ailes brisées, histoire d'un enfant kidnappé par une mendiante, que le cinéma marocain continue de financer des projets logiquement destinés à la télévision. Mostafa Derkaoui est malheureusement toujours très malade, alors on s'empêchera, comme les autres, de dire du mal de son Casablanca daylight. Saïd Naciri a tricoté une série de gags en film : Les Bandits qui semble plaire à tous les publics, de Casablanca à Tanger. Rahma de Omar Chraïbi aurait pu prétendre au titre du film le plus pénible du festival, sans la concurrence du formidable (d'ennui) L'Eveil. Reste Tarfaya de Daoud Aoulad Syad, son troisième film avec la même formule et pratiquement les mêmes collaborateurs, à leur tête le très bon scénariste Youssef Fadel. Jamais deux sans trois, donc. Malgré le thème (immigration clandestine à partir de Tarfaya, vers les îles canaries), et la complexité des personnages, la mayonnaise qui avait si bien pris pour Adieu forain ou cheval de vent ne prend cette fois-ci pas. Ce n'est pas grave, le film de Daoud Aoulad Syad, comme la plupart des produits en compétition, a rencontré un franc succès
dans les rues de Tanger, là où les jeunes garçons et filles prenant d'assaut, avec leurs portables à la main, les invités du festival. Autographes, photos souvenir, etc. Le bain de foule auquel se sont livrés les vedettes du festival nous a presque fait oublier qu'à Tanger, comme ailleurs, il n'existe presque plus de salle de cinéma. |
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