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N° 203
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Où boualem comprend le rapport qui unit les études de dentiste et la béhème série 8.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque


Zakaria Boualem, la bouche grande ouverte, vit un moment des plus pénibles. Le dentiste lance l'attaque, et notre Guercifi se crispe comme un mouton à la vue d'une chouwaya de boulfaf bien baveuse. Comme beaucoup de monde, il ne se décide à aller chez l'homme en blanc que lorsqu'il est complètement convaincu qu'il est en danger de mort imminente. Il lui faut une rage de dent, ou plutôt une rage de bouche pour qu'il aille enfin affronter la terrible roulette russe. En attendant d'atteindre cette situation critique, il souffre en silence, stoïque. Une attitude stupide mais qui correspond bien à l'aspect inutilement têtu de notre homme. C'est que l'épreuve ne peut se comparer, en terme d'horreur, qu'à une élimination par la Tunisie en Coupe du monde. Sur le siège du dentiste, le fier héritier d'une lignée de combattants farouches et nobles se transforme en un gamin apeuré qui gémit, se tord, lève la main toutes les trois minutes, pour signifier que la douleur est insupportable. En réalité, il cherche juste à gagner du temps. D'ailleurs, le seul fait que le dentiste soit en parfaite santé est un démenti flagrant porté à la théorie du mauvais oeil marocain, parce que ce n'est pas un mauvais oeil qu'il affronte, le sadique, mais une paire de mauvais yeux une douzaine de fois par jour. Longtemps, Zakaria Boualem a cru que seuls les derniers de la classe de médecine, étaient obligés de faire dentiste parce qu'ils n'avaient pas le choix. Enfin, les avant-derniers plutôt puisque les derniers vont s'occuper des hémorroïdes. Lorsqu'il a appris que le fait de devenir dentiste était un choix conscient et assumé, et que le cursus était différent de celui des médecins, il n'a rien compris. Puis il a vu la béhème série 7 du dentiste
et il a tout compris. Il est comme ça, Zakaria Boualem. Longtemps, il ne comprend rien, puis soudain il comprend tout. C'est pas facile, d'ailleurs, de raconter chaque semaine les aventures d'un type aussi incohérent, mais là n'est pas la question. Le dentiste achève ses travaux de forage, se demande s'il faut appeler Bouygues pour terminer le gros oeuvre, puis lance à l'intention de notre héros : “Monsieur Boualem, il faudra qu'on vous mette des bagues. - C'est pas la peine, je suis déjà marié. - ça n'a rien à voir, vos dents sont dans tous les sens. C'est l'anarchie. - Non, c'est la démocratie. À quoi ca sert, vos bagues ? - C'est plus esthétique... - C'est bien ce que je vous disais : je suis déjà marié. ça sert à rien”. Tout en ravalant péniblement sa salive et en crachouillant avec le maximum de dignité dans le petit lavabo verdâtre, Zakaria Boualem réfléchit. À Guercif, personne n'avait de bagues, et tout le monde était beau. Du moins, selon les critères locaux. Pourquoi, donc, du coup, tout le monde a-t-il besoin de bagues, soudain ? Les gamins, pourquoi pas, mais un adulte, un homme... un homme de Guercif... Pourquoi cet accès suspect de la coquetterie ? Pourquoi ce qui était du luxe est-il devenu indispensable pendant que ce qui était indispensable est devenu du luxe ? L'éducation ou la santé publique, par exemple... - “C'est quelle mutuelle, Monsieur Boualem ?” C'est la réponse. À la vue de la mutuelle, le dentiste a vu en Zakaria Boualem le pigeon idéal pour lui imposer une série de travaux colossaux. À la vue de la mutuelle, c'est une folie collective qui s'empare d'une partie de nos médecins. Notez ce terme hypocrite “une partie”, qui est là pour parer à d'éventuelles lettres enflammées, voire une série de 15 976 procès menés par les 15 976 médecins du Maroc, et qui devrait coûter à Monsieur Benchemsi 15 976 millions de dirhams. A la vue de la mutuelle, disions nous avant d'être interrompus par cette mention légale, c'est une folie collective qui s'empare d'une partie de nos médecins. Les gynécologues voient des césariennes, les dentistes des bagues, les ophtalmos des séances de rééducation, les dermatos des séances interminables pour lutter contre l'acné juvénile...En fait, ils voient surtout une béhème série 8, voir plus si affinités. Mettez les “une partie des” là où il faut, vous avez compris le principe... Rien à ajouter. Ah, si : et merci.

 
 
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