La carotte et le bâton
D'un côté, l'Etat distribue des subventions aux journaux et les pousse au dialogue social. De l'autre, il les harcèle judiciairement et policièrement. Il faut sortir de ce cercle infernal.
LEtat cherche-t-il vraiment à abattre la presse indépendante ? A bien observer ce qui s'est passé ces dernières semaines, la réponse est
oui et non. Malgré sa rancune tenace envers les journaux qui ne le ménagent pas, L'Etat (disons ça comme ça, parce qu'il s'agit moins de personnes que d'une mentalité partagée) n'use pas, à leur égard, uniquement de répression. Sa politique de fond, à bien y regarder, c'est plutôt celle de la carotte et du bâton. Creusons.
La carotte. Saluons, pour commencer, la signature de la tant attendue convention collective. Mercredi dernier, sous l'il attentif du ministre de la Communication Nabil Benabdellah, le Syndicat national de la presse marocaine et la Fédération marocaine des éditeurs de journaux ont signé une convention visant à augmenter les salaires des journalistes. Après plusieurs mois de combat acharné (les patrons de presse refusaient les niveaux de salaire demandés, le syndicat se cabrait), un compromis a finalement été trouvé. Tous les problèmes ne sont pas encore réglés, et Moujahid dit que cette convention est provisoire, divers points litigieux restant à discuter. Quoi qu'il en soit, un pas a été franchi, et il faut s'en féliciter. S'il a pu l'être, c'est en grande partie grâce à la médiation de Benabdellah. à cet égard, le ministre a fait du bon boulot. Bravo !
Par ailleurs, et pas plus tard que la semaine dernière, la liste des journaux qui vont se partager les subventions publiques (dont le montant global a été quintuplé, sur décision royale, pour atteindre 50 millions de dirhams) a été arrêtée. Et là, surprise : sur les 40 entreprises de presse déclarées éligibles, seules 23 (dont TelQuel, en passant) remplissaient toutes les conditions requises de transparence. Parmi les 17 autres journaux, certains n'avaient pas publié leurs comptes, d'autres n'avaient pas produit d'attestations prouvant qu'ils étaient en règle avec le fisc ou la CNSS
Certains n'étaient même pas inscrits au registre du commerce ! Et pourtant, eux aussi vont se faire subventionner. Faut-il le déplorer ? Je pense, au contraire, qu'il faut s'en réjouir. Cela démontre que l'Etat a compris une chose : on ne peut pas demander à un secteur fondamentalement opaque de devenir parfaitement transparent du jour au lendemain. Alors plutôt que de punir ceux à qui il manque des documents, on les encourage à continuer sur la voie de la transparence, tout en les prévenant que l'année prochaine, ils devront être irréprochables. Cette politique intelligente est à mettre à l'actif de Benabdellah mais aussi (voire surtout), à l'actif des éditeurs, qui ont su mettre leurs rivalités de côté pour négocier, de manière responsable, avec l'Etat. Et obtenir des résultats probants. Encore bravo !
Mais les bravos s'arrêtent là. Parce que l'état (et j'entends toujours par là conglomérat de mentalités des responsables publics) pense, au fond de lui, que la carotte d'un côté justifie le bâton de l'autre. Evidemment, les responsables en question, et Benabdellah en premier, ne parlent pas de bâton. Ils parlent plutôt de l'intangibilité de la loi, appliquée par une justice équitable et indépendante. Mais la loi (en l'occurrence, le code de la presse) avec ce qu'elle comporte comme flous fondamentaux sur les notions d'offense, d'atteinte, et de sacralité, est dépassée, et violée tous les jours par la plupart des journalistes
sous l'impulsion de ce même état qui prétend encourager la liberté d'expression ! Non, il n'y a pas de malentendu sur ce concept. Il n'y a qu'à voir ce qu'ose la presse européenne pour se convaincre que la liberté d'expression, la vraie, nous en sommes encore très loin. Quant à l'équité et l'indépendance de notre justice, inutile de remuer le couteau dans la plaie
En résumé, malgré tout l'habillage légal derrière lequel se cache l'état, c'est bel et bien un bâton qu'il brandit. Démonstration.
Le bâton. Passons rapidement sur le cas de TelQuel, condamné dans des procès en diffamation à 10, puis 9 fois le maximum jamais accordé dans des cas similaires (total à payer : près de 2 millions de dirhams, de quoi mettre sérieusement en péril la stabilité financière de notre magazine). Passons aussi sur les procès qui durent 5 minutes en l'absence des accusés et de leur défense
Vous savez déjà tout cela, chers lecteurs, inutile d'en rajouter. Examinons plutôt les cas de plusieurs de nos confrères, qui ont eu maille à partir avec la police et/ou la justice ces dernières semaines.
Noureddine Miftah et Maria Moukrim, respectivement directeur et journaliste à Al Ayam, ont été convoqués deux fois par la police judiciaire et trois fois par un procureur. Au total, plus de 20 heures d'interrogatoires pernicieux, tendant à démontrer que les deux journalistes avaient l'intention de nuire à l'institution royale. Rappelons qu'Al Ayam avait publié, il y a peu, un dossier sur les harems royaux, pratique historique abolie par Mohammed VI mais non moins pertinente à décrypter et analyser, pour qui veut comprendre la psychologie royale sous Hassan II. Bref, un sujet parfaitement légitime et qui relève, n'en déplaise à l'Etat, de l'investigation historico-politique plutôt que du voyeurisme gratuit.
Anas Mezzour, autre journaliste à Al Ayam et Abdelilah Sakhir, journaliste au quotidien Annahar Al Maghribiya, ont, eux aussi, été convoqués par un procureur du roi. Objet des (longs) interrogatoires qu'ils ont subis : les deux interviews qu'ils avaient réalisées avec le même personnage, Mohamed Fizazi, condamné à 30 ans de prison pour appartenance à la mouvance terroriste Assalafiya Al Jihadia. Chez les journalistes, on appelle ce genre d'interview un scoop. Pas chez les policiers. Leur question principale : comment les deux journalistes ont-ils réussi à faire ces interviews sans pénétrer dans la prison, et sans portable, puisque celui de Fizazi est confisqué ? Eh bien ils se sont débrouillés, et c'est le propre des journalistes doués. C'est à l'Etat de surveiller ce qui entre et ce qui sort des prisons. On ne peut pas reprocher à des journalistes de faire leur travail, surtout quand c'est du bon travail.
Abderrahim Ariri, lui, a été forcé par son imprimeur à changer le titre de Une de la dernière livraison d'Al Bidaoui, hebdomadaire dont il est le directeur. Le titre en question : Que Dieu maudisse ce pays (en arabe, c'est beaucoup plus vulgaire). Je comprends l'imprimeur. La loi le responsabilise sur ce qu'il imprime. Et en bon entrepreneur, il veut éviter les problèmes. Bien. Sauf que ce titre de Une, et le contenu auquel il renvoie, ne font que refléter ce que pensent beaucoup de gens, dûment interviewés par Ariri et son équipe. Le sujet est donc, là aussi, parfaitement légitime. Le titre, certes, est de mauvais goût. Mais le mauvais goût ne devrait pas être puni par la loi ! Sauf que notre loi est suffisamment imprécise et les mentalités, suffisamment sclérosées, pour que des poursuites soient envisageables
Miftah, Moukrim, Mezzour, Sakhir et Ariri (sans oublier votre serviteur) ont tous des épées de Damoclès judiciaires sur la tête. Une menace confirmée par le ministre de la justice en personne qui a déclaré, mardi dernier au Parlement : il y a une cellule spécialement chargée d'éplucher tout ce qui se publie, et le parquet se tient prêt à poursuivre quiconque sera impliqué dans la publication de messages visant à (
) mettre en doute les institutions et les constantes islamiques et nationales. Si ce n'est pas une déclaration de guerre contre la presse, ça y ressemble beaucoup. Et l'aveu de Bouzoubaâ est grave : il serait donc interdit de mettre en doute les institutions et les constantes ? Que devons-nous faire, alors ? Nous transformer tous en Le Matin Du Sahara ?! S'il y a procès, nos confrères risquent fort le scénario TelQuel : des amendes exorbitantes, destinées à étouffer financièrement leurs journaux. Benabdellah l'a dit, en direct à la télé : nous allons vers une augmentation des amendes judiciaires. Argument du ministre : certains journaux gagnent 500 000 DH par jour ! Soit 18 milliards de centimes par an !!! De bénéfice ou de chiffre d'affaires ? Et dans ce dernier cas, combien ces géants des médias ont-ils de charges annuelles à payer, en contrepartie de recettes aussi fabuleuses ? Soit M. Benabdellah se trompe de pays, soit il ne comprend rien à la gestion - une option n'excluant pas l'autre
N'en jetons plus, les cas de journalistes victimes du bâton sont encore nombreux. En fait, la politique du bâton, c'est le vieux principe de ghadi nrabbiwkoum (on va vous apprendre à vivre). Toujours le rapport de forces, credo ancestral du Makhzen, chevillé au corps de tous ceux qui accèdent, aujourd'hui
encore, aux responsabilités étatiques
Il y a une autre voie. L'Etat parle volontiers de transition démocratique. Et l'Etat sait pertinemment, expérience de l'IER à l'appui, que le dialogue franc et ouvert donne des résultats. Alors que l'Etat ouvre un dialogue franc avec ces journaux qu'il considère comme ses ennemis ! On discute mieux autour d'une table ronde que dans un commissariat ou chez un procureur. Sujet du débat : ces fameuses lignes rouges, dont tout le monde parle tant. Notre problème n'est pas qu'il y en ait, mais qu'on ne sache plus où elles se trouvent ! Un coup on vous laisse avancer, un coup on vous agresse violemment, sans prévenir. Ce n'est pas acceptable. Nous sommes (je n'ai pas consulté tous mes confrères, mais je parle au nom de beaucoup) prêts à admettre certaines limites du publiable, si l'Etat, de son côté, fait un effort pour comprendre ce quest une presse professionnelle et émancipée
Et si le dialogue est marqué par l'écoute et, surtout, le respect mutuels. Certains journaux pourraient refuser, par pure défiance, un tel dialogue. Tant pis pour eux. Les absents ont toujours tort, et les décisions prises les engageront, eux aussi. Ces décisions ne seront pas, évidemment, suspensives d'éventuelles actions en justice de la part d'individus s'estimant diffamés. Mais il circule, ces derniers temps, l'idée d'une chambre spécialisée dans les délits de presse. Excellente idée ! Comme les juges des tribunaux de commerce sont censés être experts en commerce, pourquoi les juges des affaires de presse ne seraient-ils pas, eux aussi, experts en presse ? Ça éviterait bien des bavures
Les (vrais) diffamés se verraient rétablis dans leurs droits, les journaux payeraient (des montants raisonnables) pour leurs fautes, feraient plus attention à l'avenir, mais continueraint à vivre, et la justice en sortirait grandie.
Mais le plus important, si tout cela se produit, cest que la hache de guerre entre l'Etat et la presse aura été enterrée ! N'est-ce pas la paix, que tous les gens sensés recherchent ? Reste, malheureusement, une question : combien y a-t-il de gens sensés, d'un côté comme de l'autre ? |