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N° 204
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

"Face aux lignes rouges, je suis daltonien"

Antécédents
Ahmed Snoussi (Bziz)
Humoriste
1955. Naissance à El Jadida
1978. Entrée au conservatoire
1982. Edite La huppe, journal satirique
1995. Le mariage du chacal, son plus grand spectacle
2005. Mène une grève de la faim contre son interdiction d’antenne
Smyet bak ?
El Aouni Ben Taher Snoussi.

Smyet mok ?
Khira, comme ma fille.

Nimirou d'la carte ?
C'est tout ce qu'on est dans ce pays. Des numéros et non pas des citoyens. Je ne me rappelle pas du mien maintenant.

Durant cet interrogatoire, aurez-vous l'honnêteté intellectuelle de reconnaître que votre interdiction d'antenne a fait votre carrière ?
Ce n'est pas vrai. Je n'ai pas été interdit dès le premier jour. L'interdiction s'est intensifiée parce que mes spectacles sont devenus, petit à petit, plus critiques et plus acerbes. Au début d'ailleurs, j'avais droit à de simples complications administratives avant que ça ne se transforme en un véritable embargo dès que j'ai franchi les lignes rouges. Le problème, c'est que je suis daltonien et que rien ne peut arrêter la satire. Et puis si certains considèrent que l'interdiction est une fleur qu'on me fait, je vous dis aujourd'hui que je n'en veux pas.

Vous croyez vraiment que quelqu'un vous persécute encore aujourd'hui ?
Oui, ceux qui n'ont pas encore compris que l'avenir sera celui de la liberté et des droits de l'homme, qui ne comprennent pas que l'injustice n'est pas éternelle et que le dernier mot appartient toujours aux peuples.

Et ils n'ont pas de noms, ces gens ?
Je les saurais, je vous les di-rais. à l'époque de Basri, un responsable disait haut et fort que c'était lui et se souciait peu de ce qu'on dirait de lui. Quant à ceux d'aujourd'hui, je ne suis libre que dans leurs déclarations et leurs promesses. Ce qui est grave, c'est qu'ils en font tellement qu'ils commencent à prendre leurs promesses pour des réalités.

Pourquoi n'avez-vous jamais fait de prison ?
Parce que tout le monde aspire à la liberté. Parce que des Marocains se sont sacrifiés pour que nous puissions nous exprimer. J'ai été arrêté plusieurs fois, malmené physiquement même, mais cela n'est en rien comparable à ce qu'ont enduré des milliers de Marocains. Mais disons que “jusqu'à prison”, tout va bien.

Le jour où les télés vous ont ouvert leurs portes, vous avez exigé de passer en direct. Vous êtes un humoriste qui se prend trop au sérieux dites donc...
Après 17 ans d'interdiction, le public a le droit de savoir où j'étais. Ces gens voulaient tourner la page sans que je puisse expliquer cela. Je n'ai pas exigé un programme en direct pour moi. Ces programmes existent et ils reçoivent bien des artistes, pourquoi pas moi ? Et puis, quand ils disent qu'ils ouvrent les portes, ne reconnaissent-ils pas ainsi qu'elles étaient fermées ? L'humour est un concept rebelle qui déteste les cages. Dans les circonstances actuelles, il devient un devoir.

Monsieur aime les grands discours à ce que je vois !
Je crois que ce sont plutôt vos lunettes qui vous font voir les choses en grand. La satire est une noble forme d'expression, c'est effectivement grand.

Hassan II riait aux blagues de Gad El Maleh. Et les vôtres ?
On dit qu'il riait de tout et de tout le monde.

De quoi vivez-vous ?
Vivre ne se résume pas à boire et à manger mais à être libre également. Pour répondre à votre question, je vous dis que je survis grâce à la vente de mes cassettes, à des représentations que je donne, invité par des associations de droits de l'Homme ou des organisations estudiantines et au risque de vous étonner, à la vente de tableaux et de calligraphies que je réalise.

Après tant d'années, vous croyez-vous encore capable de faire rire les foules ?
Qu'ils m'en donnent la possibilité et ils verront. Faire rire n'a pas d'âge, tout comme l'amour. Même si quelques idées restent prisonnières au fond de moi. Elles me font mal mais elles ne meurent pas.

 
 
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