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Par Karim Boukhari
Droits de l'Homme. Des charniers à Casablanca
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Avant, on deterre les corps
du charnier (AIC PRESS)
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Enquête. Les révélations de la 25ème heure
Des fosses communes à Casablanca, d'autres à déterrer à Bouskoura, une plainte en vue contre Driss Basri
En attendant le rapport de l'IER, l'actualité sur les années de plomb devient brûlante.
L'IER n'existe plus depuis le 30 novembre, quand elle a remis au Cabinet royal son rapport sur les années de plomb. Mais il s'est passé beaucoup de choses dans les deux semaines qui ont suivi la fin de son |
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mandat. Le 10 décembre, les autorités de Casablanca ont ainsi procédé, à la surprise générale, à l'exhumation d'une fosse commune à l'intérieur d'une caserne de la Protection civile, où 77 personnes au moins (le chiffre n'est pas officiel) ont été enterrées dans la clandestinité totale, suite aux émeutes du pain de juin 1981. C'est le Parquet qui a décidé du timing de l'opération et qui l'a effectivement menée, mais après une demande formulée par l'IER, nous précise, sous couvert d'anonymat, cette source de l'Instance. Concrètement, les corps des victimes empilés dans la fosse ont été exhumés avant d'être remis sous terre dans des tombes individuelles, anonymes. Des prélèvements ont été effectués sur les ossements retrouvés pour aider à déterminer les identités des disparus, renchérit notre source à l'IER pour justifier l'opération, une information que l'on ne peut pour le moment confirmer. Dans le même ordre d'idées, des membres de l'IER ont tenu une rencontre, en cours de semaine, avec certaines familles. Des certificats de décès et des indemnisations auraient été promis à ces mêmes familles. L'IER devrait, dans les jours qui viennent, investir d'autres fosses communes, toujours à Casablanca (et sous l'escorte probable des autorités), pour faire le décompte de toutes les victimes de 1981, seulement 66 d'après les chiffres officiels de l'époque mais dont le nombre réel pourrait atteindre 400, voire plus. Même si rien n'était encore officiel jusqu'en milieu de semaine, on prête à l'Instance l'intention de mandater une délégation pour le bagne de Tazmamart, et une autre pour l'ancien commissariat de Derb Moulay Chérif à Casablanca. On annonce aussi, mais l'information reste à confirmer, que l'Instance (et les autorités) pourrait investir une fosse commune à Bouskoura, sur la route de l'aéroport Mohammed V, où des dizaines, voire des centaines de cadavres auraient été ensevelis il y a 40 ans, au lendemain des sanglantes émeutes de mars 1965.
Tous ces mouvements, réels ou supposés, donnent le tournis aux familles des victimes, aux rescapés des années de plomb et aux ONG. L'association des anciens de Tazmamart, par exemple, a décidé de convoquer ses membres pour une réunion exceptionnelle, le 24 décembre à Kénitra, afin de discuter du problème. Mais c'est sans doute du côté du Forum vérité et justice (FVJ), une ONG créée initialement pour faire la lumière sur les années de plomb, que les réactions sont les plus passionnées. Abdelbaqi Youssefi, membre du FVJ à Casablanca, explique : En déterrant les cadavres de la fosse commune de 1981 pour les remettre dans des tombes individuelles, l'Etat a procédé de fait à une destruction de preuves. Il a, surtout, annulé la possibilité d'une poursuite judiciaire pour crimes contre l'humanité. On a l'impression que c'est dans ce but que les fouilles ont été effectuées, dans la clandestinité, en labsence des familles et des ONG. Tout cela mérite des explications officielles. En attendant ces explications, le FVJ, et certaines familles des victimes de 1981 étudient aujourd'hui la possibilité de poursuivre Driss Basri, ministre de l'Intérieur à l'époque, tenu responsable, selon eux, des exactions qui ont coûté la vie à plusieurs centaines de Casablancais. D'autres poursuites sont envisagées, les familles comme les ONG restant suspendues à la diffusion (qui a finalement eu lieu partiellement jeudi, après le retour du roi) du fameux rapport de l'IER. |
Par Mehdi Sekkouri Alaoui
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Rabat, le 10 décembre (AIC PRESS)
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Reportage. Les militants bouillonnent
Samedi, fin de journée à Rabat, le sit-in est bref. Plus tard dans la soirée, une veillée est entamée à Casablanca, contre l'oubli. Messages, témoignages, rebondissements, désillusions
Rabat. Le boulevard Mohamed V grouille de monde. En ce samedi après midi, l'artère principale de la capitale est orchestrée par un va-et-vient incessant de rbatis qui sont là pour faire leur shopping, flâner ou prendre un café. Rien d'inhabituel pour un samedi. Calendrier |
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oblige- le 10 décembre étant la journée mondiale des Droits de l'homme - un certain nombre de militants, de tous bords, s'y sont donné également rendez-vous pour fêter cette journée ô combien symbolique à leurs yeux. C'est également le cas un peu partout dans le monde. On a pu apercevoir les diplômés chômeurs, qui font partie désormais du décor depuis des mois, fixer encore une fois le parlement pour clamer haut et fort les mêmes revendications : Trouvez nous du boulot. Un nombre réduit de handicapés-chômeurs essaie tant bien que mal de marquer sa présence.
Moins de flics, plus d'écoles
Vers 18 heures, tout ce beau monde prend la direction de la place de la Poste, une centaine de mètres plus loin, où l'Association marocaine des droits de l'homme a élu domicile, le temps d'un sit-in. En tout, cent à cent cinquante personnes, de tous âges, reprennent en cur les slogans du maître de cérémonie. Sur la banderole principale, le mot d'ordre du jour est clairement mis en avant : L'avenir des droits de l'homme est entre les mains de la jeunesse. Mohamed Benabdesslam, militant de l'AMDH, nous apprend ainsi qu'il y a un réel désir de pousser les jeunes de ce pays à se mettre de plus en plus en avant et de les voir se prendre en charge. Tout près, sur le trottoir d'en face, il semble que cette même jeunesse soit davantage séduite par toute autre chose que les tahiate nidaliate (salutations militantes). Alors que les jeunes manifestants interpellent les autorités par un baraka man lbouliss, zidouna lmadariss (assez de flics, ajoutez nous des écoles), Imane, sortie en groupe faire les magasins, et pourquoi pas, trouver l'homme de ses rêves, cache mal sa gêne. Pourquoi je ne me joins pas à eux ? Parce que, tout simplement, j'ai peur de me faire embarquer ou bastonner, avant que sa copine ne réagisse : Mais heureusement que des gens pareils existent. C'est grâce à eux qu'on peut vous parler aussi librement aujourd'hui. Retour à la manif. Karim, 18 ans, est là avec sa bande de copains et de copines, bardés pour la plupart, de leur keffieh, symbole de la résistance palestinienne. Il ne semble pas regretter d'avoir sacrifié son samedi après midi, si cher à ses yeux. Bien au contraire, dit-il, on a soif de crier, d'extérioriser ce que l'on subit tout au long de la semaine avant d'ajouter : Je sais que nous ne sommes pas nombreux aujourd'hui, mais nous sommes, nous, jeunes Marocains, en train de donner l'exemple à ceux qui hésitent à se joindre à nous. Je suis sûr que, la prochaine fois, ils seront parmi nous. Peut-être que, d'ici là, Amina et ses copines sauteront le pas. Jawad Skali, ancien d'Ila Al Amam, ex-pensionnaire de Derb Moulay Chrif et de la prison de Kénitra, se dira plus tard agréablement surpris, malgré la faible assistance de ce soir, par l'engouement de notre jeunesse, ces dernières années, pour le militantisme. Peut-être qu'ils ne sont pas encore présents dans les manifs, mais ils le sont largement au sein du milieu associatif. Et cela, c'est extraordinaire, cela me rappelle une certaine époque.
Le rapport de l'IER hante les esprits
Changement de décor. Depuis 20 heures, le siège à Casablanca du Parti socialiste unifié est devenu le bastion des droits de l'homme. Tout ce que compte le pays comme militants connus, mis à part les membres de l'Instance équité et réconciliation, s'y est donné rendez-vous. Le Forum vérité et justice, hôte de l'événement y tient une nuit blanche contre l'oubli. Le but nous dit-on, est de "se rappeler les absents et ce qui est arrivé durant les années de plomb. Seulement, on ne peut s'empêcher de se demander si le timing choisi par les organisateurs, ainsi que les thèmes mis en avant cette nuit (impunité, justice, vérité
) ont seulement pour but de fêter la Journée mondiale des droits de l'homme ou de faire également un clin d'il au rapport de l'IER qui a été ou qui devrait être remis au roi. Pour ce militant du forum, C'est indéniable, il y a bien des intentions cachées. D'ailleurs, dans la salle Abdesslam Moudden, où sont installés les veilleurs, une bonne centaine, pour la plupart des familles de victimes des années de plomb, le fameux rapport est dans tous les esprits et sujet de toutes les conversations. Abdelhamid Amine, président de l'AMDH, invité à prendre la parole, est le premier à annoncer la couleur : Maintenant que l'IER a fini son travail, c'est l'occasion de demander la vérité, toute la vérité, tout en avouant sur un ton alarmiste avoir peur de la suite qui sera donnée. On va sûrement, ne nous présenter qu'une partie de la vérité. La vérité, c'est ce que semble demander avec beaucoup d'émotion, Leïla Bennar qui évoque le calvaire qu'endure sa famille depuis que le corps de sa petite sur de 12 ans abattue lors des événements de 1981, a été enlevé par des militaires. On ne demande qu'une chose, qu'ils nous disent où est le corps de ma petite sur. Hadja Fatema, elle, qui a perdu son fils la même année, veut, en plus de la vérité, qu'on punisse ceux qui l'ont tué pour que je puisse faire son deuil.
Echappée vers la fosse commune
La veillée prend la forme d'une audition bis de l'IER, plus libre celle-là de toute contrainte, agrémentée de temps à autre de représentations musicales ou poétiques. Soudain, vers 22 heures, une information commence à circuler, suscitant une certaine nervosité parmi les organisateurs. Abdesslam Oumalek, le Secrétaire général du Forum et Mourad Borja de lagence AIC Press seraient sur le point d'être interpellés. Leur tort, avoir pris des clichés des travaux de terrassement de la fosse commune située dans une parcelle de terrain de la caserne de pompiers Chouhada et où seraient enterrés les victimes des émeutes 20 juin 1981, ceux qu'on appelle communément Chouhada lkoumira (les martyrs de la baguette). La fête est en suspens. Les responsables du forum, ceux des autres associations ainsi que les journalistes présents et des volontaires, se concertent pour décider s'ils vont se rendre sur place. Alors qu'une dizaine de véhicules est en route, Abdelhamid Amine reçoit un coup de fil d'un inconnu lui affirmant que les fosses de Bouskoura sont sur le point d'être déterrées. La tentative de détourner le convoi tombant à l'eau, une demi-heure plus tard, tout le monde se retrouve à l'endroit indiqué par Oumalek. Devant le flot de militants et journalistes qui déferle sur Hay Mohammedi, les autorités s'abstiennent d'intervenir (après en avoir référé à leurs supérieurs ?). Cela finira même dans la bonne humeur et un sit-in improvisé de quelques minutes se tiendra devant le mur séparant le boulevard de la caserne.
Fin de soirée émouvante
Retour au siège du PSU, la veillée peut continuer. Même si on est revenu victorieux, sans arrestations, on sent qu'il y a quelque chose de grave qui se passe dans cette caserne. Les supputations se poursuivent. Un certain Bziz, après avoir fait la morale à une journaliste américaine sur l'impérialisme, le sionisme, le bushisme
est invité à prendre la parole. La salle est, d'un seul coup, comble. Certains attendaient même sa prestation pour rentrer dormir chez eux. Il sera encore une fois question d'impunité, d'IER bien sûr et de vérité. On va tous rester debout jusqu'à ce que la vérité éclate hurle-t-il. Et c'est accompagné des larmes de sa fille présente dans la salle et de l'hymne entonné qu'il quitte l'estrade : le pathos est à son comble. Lioum oula ghada lhakika wala bada (soit aujourd'hui, soit demain, la vérité, coûte que coûte). A minuit tapante, on distribue des pétales de rose et les lumières laissent la place aux bougies. La rose symbolise l'avenir et l'amour de la patrie, la bougie, le désir de lumière et de vérité. La veillée se poursuit dans cette ambiance timidement éclairée.
Une fin en queue de poisson
Il est 9 heures du matin, ce dimanche 11 décembre 2005. Les enceintes de la salle Abdesslam Moudden émettent toujours : Je veux savoir où est le corps de mon fils, Il faut punir ceux m'ont pris ma fille, Dites moi où est ma sur
les témoignages n'en finissent pas. Beaucoup se ressemblent, mais on ne s'y fait jamais. A chacune de ces histoires on est envahi par l'émotion. La salle s'est largement vidée. Les Sebbar, Amine ou Harrif sont introuvables. Restent ces militants de la base, comme on les appelle, qui sont debout depuis le début de cette veillée, ainsi qu'une dizaine de mères de victimes, femmes d'un âge assez avancé qui ont voulu tenir jusqu'au bout. Entre temps, certains d'entre ceux qui ont failli se faire arrêter la veille, sont repassés par Chouhada. Ils auront juste le temps de prendre quelques photos hâtivement avant qu'on ne découvre encore une fois leur présence. Ils réussiront tant bien que mal à prendre la fuite, avec leurs clichés.. Reste alors la conférence de presse qui doit avoir lieu à 11 heures, mais sur le coup de 10 heures 30, les organisateurs ont déjà entamé le ménage des lieux. Nous avons préféré, nous dit-on, l'annuler puisque nous avons pris conscience que ça n'avait aucun sens de la tenir alors que le contenu du rapport de l'IER est encore inconnu. On va plutôt dire qu'elle est reportée. En attendant le roi... |
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Micro-trottoir.
Qu'est-ce que les Droits de l'Homme pour vous ?
Mohamed, 32 ans, concierge.
Je ne te mentirai pas, je ne vois vraiment pas de quoi tu parles. De quels droits de l'Homme veux-tu parler dans ce pays ? Ça fait plus de sept ans que je suis concierge dans cet immeuble et je peux t'assurer que rien n'a changé pour moi. Je n'ai pas eu d'avancement, pas d'assurances, pas de retraite
et je ne peux rien revendiquer. S'il y a réellement des droits dans ce pays, alors je suis aveugle. Où sont-ils ? Quand tu te rends dans n'importe quelle administration, il faut donner un bakchich pour avoir ce qui te revient de droit.
Abdelkabir, 61 ans, Vendeur ambulant dufs.
Les droits de l'Homme, on n'a rien vu. Si je ne travaille pas tous les jours, comme un esclave, ce ne sont pas les droits dont tu parles qui vont donner à manger à mes enfants. Les droits de l'Homme, on ne les voit, mon frère, qu'à la télé. Où sont ces droits, quand les mokhaznis viennent confisquer ma charrette, m'empêchant ainsi de subvenir aux besoins de ma famille ? Que veulent-ils ? Que je vole, que je tue? Dans ce pays on ne fait que dépanner. C'est quand les gens tombent malades, où quand il y a une catastrophe, où que le roi passe, qu'on commence à bouger.
Mohammed, 26 ans, Ouvrier saisonnier.
Les droits de l'Homme, je ne sais pas, ça ne m'intéresse pas. Tu penses que, s'il y avait des droits, je serais en train de tourner dans les rues comme je le fais actuellement. S'il y avait des droits dans ce pays, il n'y aurait pas de chômeurs. Tout ce que l'on voit depuis quelques années, ce n'est rien d'extraordinaire, on continue simplement à nous mentir et à nous présenter la réalité comme on le veut. Je ne travaille pas, donc je n'ai pas de papiers, ni de caisse, ni de mutuelle, je n'ai pas de maison, je ne peux pas me marier ni avoir d'enfants
Alors avec tout cela, on ne peut absolument pas parler de droits de l'Homme dans ce pays.
Badia, 49 ans, Secrétaire.
Dans ce pays, ce sont les bourgeois qui mènent tout à leur guise. C'est eux qui font et défont tout ce qu'ils veulent. Ils sont les seuls à être pourvus de droits leur permettant de traiter tout le monde comme des esclaves ou des moins que rien parce que le pouvoir le leur permet. D'autre part, la femme est celle qui souffre le plus de l'absence de droits, elle n'est rien à côté de l'homme qui a tout pour lui. Il faudrait penser à équilibrer tout cela. |
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