Reportage. Allô, Sida ?
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Le Centre découte dAllo info sida.
(AIC PRESS)
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Lancé en 2002, le Centre d'écoute et d'orientation de l'ALCS a dû recevoir des milliers d'appels, tous anonymes. En composant le 081 00 25 25, les appelants savent qu'au bout du fil, une bonne oreille les écoutera, sans les juger.
Allo Info sida, sbah lkheir. Cela fait maintenant trois ans que la journée d'Abdelbaki commence par cette phrase. Accroché à son téléphone, le quadra casablancais répond aux appels que le Centre d'écoute et d'orientation de l'ALCS (Association de lutte contre le sida) reçoit chaque jour, sauf le dimanche et les jours fériés au 081 00 25 |
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25, numéro mis en service la première fois en 2002. Selon le jargon de l'association, Abdelbaki est un écoutant. Ici, le mot télé-opérateur sonne faux. Ecoutant, c'est plus humain, susurre-t-on.
Dans le petit local de l'antenne nationale de l'ALCS à Casablanca, quatre écoutants se relaient sur les postes dédiés à la réception des coups de fil, dans une minuscule pièce donnant sur le boulevard chic d'Al Massira. Rien à voir avec les plateformes démesurées des call-centers à l'autre bout de la ville. Ici, l'équipement est sommaire : quatre ordinateurs, autant de combinés téléphoniques et un logiciel informatique pas encore au point.
Nous sommes lundi. C'est le premier jour ouvrable après la soirée du Sidaction (diffusée en direct sur 2M), où les promesses de don ont atteint plus de 20 millions de dirhams. C'est encore trop tôt pour que les caisses de l'ALCS s'en ressentent...
Au sein du centre d'écoute, l'impact du Sidaction se mesure autrement. Depuis neuf heures du matin, les appels n'arrêtent pas. Chaque année, c'est la même chose à l'occasion de la journée mondiale. C'est à croire que le sida est un sujet qui reste en stand by toute l'année puis ressurgit subitement en décembre, explique Hicham, le plus jeune écoutant du centre. A l'autre bout du fil, les voix se suivent et ne se ressemblent pas. Avec le temps, on peut désormais déceler de la peur, de l'angoisse ou de la désolation dans la voix, répond Abdelbaki, entre deux appels. Les voix, c'est en fait tout son univers ici. La règle est stricte : ceux qui appellent ne donnent aucun renseignement pouvant les identifier.Tout juste l'âge et la ville, pour les besoins de nos statistiques, nuance Abdelbaki.
Ils parlent...
En moins d'une heure ce matin, un enfant, deux jeunes hommes et trois femmes ont composé le 081 00 25 25. Tous ont posé des questions plutôt banales sur les symptômes du sida, les moyens de transmission, etc. Ce sont des appels qu'il ne faut pas négliger. Parfois, ce sont des gens qui préfèrent tester le service avant de rappeler pour témoigner, demander de l'aide ou simplement se livrer, analyse Abdelbaki. Peu avant 11 heures, une dame est à l'autre bout du fil. Elle commence par demander comment se transmet le sida. Depuis 9 heures ce matin, Hicham a dû répondre dix fois à la même question. N'empêche qu'il trouve toujours de nouveaux mots pour parler à ses interlocuteurs. C'est aussi cela notre devoir. Adapter notre langage à celui de l'appelant, explique Habib El Ali, coordinateur national d'Allo Info Sida. Au bout de quelques minutes, visiblement satisfaite des réponses de son interlocuteur, la dame se lâche un peu plus. J'ai une amie qui flirtait avec un mec louche. On lui a dit que le sida se transmettait aussi par la salive, demande-t-elle. Pas du tout madame
, Hicham se lance dans une explication qu'il termine ainsi : De toute manière, si vous vous faites du souci pour votre amie, proposez-lui de faire le test de dépistage anonyme et gratuit, vous serez plus rassurée. La dame part alors d'un rire nerveux et réplique immédiatement : Non, non
moi, j'ai 40 ans et je suis mariée hamdoullah, je demande simplement pour mon amie. Merci en tout cas. Le cas de figure est apparemment fréquent. Même en 2005, le sida fait encore peur et reste une maladie inconnue. On en est encore aux questions sur la transmission par la salive ou le toucher. Souvent aussi, les personnes qui appellent disent demander pour un ami ou un proche. Ce n'est pas grave. du moment qu'ils sont à l'aise et que cela leur permet de mieux se livrer, confie Hicham.
L'effet Sidaction
Beaucoup de ceux qui appellent aujourd'hui ont suivi la soirée du Sidaction sur 2M. Première constatation, qui s'est confirmée tout au long de ces dernières années, la proportion de femmes qui appellent a sensiblement augmenté. Certaines se disent à présent que le sida peut les atteindre même si elles ne sortent pas de chez elles. Certaines, parce qu'elles doutent des fréquentations de leur mari, appellent pour s'informer. L'appel de cet homme, en milieu de journée, laisse nos écoutants perplexes. Il appelle d'un petit douar de la région de Taroudant. Il est en route pour Agadir où il est décidé à faire un test de dépistage. A l'origine de ses inquiétudes, de petits boutons qu'il a vus sur les deux extrémités de la bouche d'une séropositive qui témoignait vendredi soir sur 2M. Depuis quelques semaines, il a des boutons au même endroit. Cela a réveillé en lui un vieux souvenir, celui d'un rapport sexuel non protégé avec une femme, il y a trois ans. Les écoutants essaient d'apaiser ses craintes, sans succès. Celui-là a au moins la détermination de faire le test, il sera fixé dans la journée, affirme Abdelbaki. Car parfois, un supposé séropositif peut traîner ses craintes et ses angoisses pendant plusieurs années sans se décider à faire le test. Vers 19 h 15, un jeune homme de 32 ans appelle d'Agadir. Il va directement au but. Mes angoisses me rongent chaque début décembre, quand tout le monde commence à parler du sida. Il y a douze ans de cela, j'ai eu un rapport non protégé avec une prostituée et depuis je suis sûr que j'ai le sida. Douze ans d'angoisse, d'obsession et toujours pas le courage de franchir le seuil du centre de dépistage. Le cas du jeune gadiri laisse le coordinateur national du centre embarrassé. C'est quelquun à accompagner, il devra vaincre sa peur. S'il était dans une petite ville, on se serait hasardé à penser qu'il a peur qu'on le voit entrer au centre. Aujourd'hui, le test est anonyme, gratuit et, c'est le plus important, rapide. Le résultat est livré dans les 20 minutes qui suivent la prise de sang. Avant, cela pouvait prendre 15 jours, une éternité pour ceux qui attendaient les résultats. Souvent d'ailleurs, ces derniers ne revenaient même pas les chercher. Aujourd'hui, nous encourageons les gens à faire le test parce que, même dans le cas d'un résultat positif, nous avons des traitements à leur proposer, des prises en charge gratuites, un accompagnement thérapeutique, etc., explique Habib El Ali.
Thérapie de groupe
Passer ses journées à écouter, soutenir, informer et orienter des gens angoissés, cela devient, à la longue, pesant. Des séances de régulation sont prévues pour les écoutants, mais elles n'ont pas encore démarré à ce jour. Du coup, ils se soutiennent en se racontant leurs journées, leurs plus belles histoires (parce que ça existe), les cas qui les ont le plus marqués.
Habib El Ali sort tout juste d'une histoire éprouvante. Un quinquagénaire, en vacances à Casablanca, s'est laissé aller aux avances d'une masseuse dans un club de la métropole. Dans la même soirée, ses amis l'ont mis en garde contre la dame en question, lui précisant qu'elle couchait à gauche et à droite. Notre homme panique : il n'avait pas de préservatif sur lui. Il est certain d'avoir le sida. C'est presque symptomatique. Une personne qui doute d'un rapport sexuel ou d'un incident privilégie toujours l'éventualité d'une séropositivité et exclut carrément celle de résultats négatifs, explique-t-on au centre. En plus de l'angoisse d'une supposée séropositivité, notre homme est rongé par la culpabilité. Je suis un homme marié et c'est la première fois que j'ai trahi ma femme. Je mérite ce qui m'arrive. L'homme le répète tellement que l'écoutant ne peut plus placer un mot. Il a appelé moins de 48 heures après son rapport. Or, le test n'est fiable qu'après trois mois au moins. Je devais donc l'orienter vers des médecins qui lui ont prescrit un traitement d'urgence, mais payant. Pendant plus de deux mois, il m'a appelé plus de trois fois par jour, me demandait à me parler et à personne d'autre, pendant plus de 45 minutes à chaque fois. En fin de journée, il me suppliait de ne pas le quitter à 21 heures. Il voulait m'appeler sur un numéro personnel. Il avait peur de se retrouver seul, raconte Habib El Ali.
Son rêve à lui, comme à ses collègues à l'ALCS ? Que ce numéro devienne gratuit, parce qu'aujourd'hui, c'est tout juste un numéro économique. Bien sûr, pendant les premiers jours, affirme Habib, il y aura les rigolos qui vont appeler pour se moquer ou insulter, mais ceux-là, ils se lassent rapidement. Le numéro vert réduira au moins les coupures d'appel subites et frustrantes qui surviennent bêtement, parce que l'appelant n'a pas assez de sous pour confier, puis soulager son angoisse... |