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N° 205-206
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Gouvernance.
La Banque Mondiale nous sonne les cloches


Le Premier ministre
Driss Jettou (AIC PRESS)
Le dernier rapport de la Banque mondiale analyse en profondeur le mal du Maroc. La faiblesse de la croissance, le manque d'emplois, le recul des exportations… ont une seule cause : le manque de stratégie globale et de structures adéquates pour l'appliquer.


Qu'y a-t-il derrière la publication de “l'ancien nouveau rapport” de la Banque mondiale ? Précisons d'emblée que le rapport en question a été communiqué à des spécialistes, économistes et hommes d'affaires en juin dernier. Mais, paradoxalement, ce n'est qu'en décembre, soit six
mois plus tard, qu'il a été déterré. Pourquoi ce décalage ? Certains y voient une volonté de camoufler ce qu'il apporte de fort. Le rapport touche en effet la gouvernance et les institutions qui l'assurent. Selon ses rédacteurs,“une nouvelle architecture institutionnelle disposant d'une direction politique venant d'en haut est nécessaire”. Pour la première fois, l'institution internationale a analysé le processus de décision en corrélation avec les structures qui en détiennent les clés, mettant ainsi le doigt sur les défaillances du système de gouvernance au Maroc. Elle propose la mise en place d'une structure autonome proche du roi, présidée par un homme qui a l'oreille du souverain, pour réussir une transformation structurelle qui favorisera la croissance et l'emploi. Décryptage : il y a trop de politiques sectorielles sans tête pensante et sans organe de coordination. C'est dire qu'au Maroc, tout le monde fait tout sans vraiment rien faire. Ce discours est nouveau pour la Banque mondiale, mais il l'est moins pour des analystes nationaux. Driss Benali, économiste de renom, en fait partie. “Nous avons toujours remarqué qu'il y a une confusion entre la vision et le plan opérationnel qui en assure l'exécution. Des projets existent, mais l'idée-maîtresse manque”, analyse-t-il. Par “projets”, il faut entendre, entre autres, le plan Emergence pour l'industrie, l'aménagement de la baie de Bouregreg, le port de Tanger Med. Par idée-maîtresse, l'économiste renvoie à la stratégie d'ensemble. Que voulons-nous faire de l'économie marocaine ? C'est cela la question. Il est clair que ce débat nous éloigne de la gestion comptable jusque là en vigueur, pour nous projeter dans une prospective économique d'avenir.

Bon comptable, mauvais stratège
En effet, les économistes s'accordent à dire qu'autant le FMI insiste sur les équilibres macro-économiques, autant la Banque mondiale nous reproche de nous accrocher à une gestion comptable pure. Malgré quelques remontrances , le FMI félicite souvent le Maroc pour sa maîtrise du déficit budgétaire, de l'inflation et des réserves en devises. La Banque mondiale abonde mais avec une vision plus large. “Vous êtes bons en comptabilité publique, mais votre économie n'en profite pas”, semble nous dire l'institution internationale. Pourquoi ? Parce que chacun n'en fait qu'à sa tête dans une lutte sans merci pour le pouvoir. Rappelez-vous : Hassan Chami, patron de la CGEM, l'été dernier, a, lui aussi, montré du doigt le système de gouvernance et le flou qui entourent le processus de prise de décision à Rabat. Il a été pratiquement “fusillé” par El Mostafa Sahel, ministre de l'Intérieur, avec la bénédiction des faucons du palais.
Par ailleurs, le rapport de la BM peut avoir une autre lecture. Pour certains, préférant l'anonymat, il serait le prélude à l'officialisation d'une structure extra-gouvernementale dont la tâche serait la gestion de la stratégie globale de développement économique et social du pays. Les prémices de cette lecture existent déjà. Abdelaziz Meziane Belfqih, conseiller du roi, a été chargé, depuis fin 2004, de mener une étude analytique des décisions économiques prises depuis 50 ans mais aussi de se projeter dans l'avenir pour conceptualiser la stratégie du Maroc pour les 50 années à venir. Depuis, le Palais s'est transformé en chasseur de têtes pour étoffer l'équipe de Belfqih. Ce dernier sera-t-il le contrôleur des politiques gouvernementales ou un simple coordinateur ? Personne ne peut le prédire. Ce qui est sûr, c'est que si le statu quo se maintient, le Maroc perdra des points face à ses concurrents. Sur ce chapitre la Banque mondiale est catégorique.

De l'immobilisme à la régression
Le paradoxe du Maroc est qu'il réalise une croissance positive, mais sa position dans la concurrence mondiale n'a pas bougé d'un iota. Au contraire, elle baisse parfois. Ce constat, la Banque mondiale l'illustre à travers l'analyse des performances des exportations. Les faits : l'offre du Maroc sur le marché mondial est concentrée sur des produits classiques pour des destinations tout aussi classiques. Les phosphates, le textile et quelques produits agricoles (agrumes et primeurs surtout) constituent l'essentiel et ce, depuis plus de 10 ans. L'Europe de l'Ouest, la France surtout et l'Espagne sont nos destinations de prédilection. Par manque de diversification, nous perdons des parts de marchés au niveau mondial. Et la Chine n'en est pas la cause directe. C'est notre immobilisme qui nous condamne. D'ailleurs, c'est pour cette même raison que l'économie nationale n'arrive pas à satisfaire la demande en emplois. Les statistiques livrent des données, plus ou moins précises, sur la croissance démographique, celle des actifs, sur l'exode rural… mais les politiques publiques ne suivent pas.
Cette vérité, la Banque mondiale la rappelle de manière crue : le Maroc a un grave problème de productivité. Le mot est global. Cela touche à l'éducation, à la formation professionnelle, à la gouvernance d'entreprise et aux politiques de soutien à l'économie. Et quand elle martèle que d'ici 2015,“le Maroc doit créer plus de 3,3 millions d'emplois”, cela a valeur de mise en garde. L'institution internationale résume les enjeux du Maroc en un seul mot : l'emploi. Toutes les stratégies, les plans et programmes doivent servir ce seul objectif. De l'économie politique aux institutions politiques en passant par les politiques de formation, tout doit suivre un seul but : favoriser la croissance pour résorber les actifs actuels et futurs ce pour quoi la BM nous conseille d'urgence de conclure un pacte national pour la croissance et l'emploi. Mais avant tout, il faut revisiter le système de gouvernance. C'est la seule issue possible.



Indifférence. Et le gouvernement dans tout cela ?


“La Banque mondiale ? Bof…”, rétorque un haut responsable. L'institution fait son show, ce que certains officiels tolèrent, mais n'aiment pas. Pour eux, en grande partie des cadres du ministère des Finances et à leur tête Fathallah Oualalou, le Maroc est en bonne voie grâce à l'excellence de sa gestion des finances publiques. Cette autosatisfaction a une facture à payer, à la fois politique et économique. “Pendant les années 80 et 90, notre but était l'ajustement. Résultat, la fracture sociale s'est élargie. Maintenant, nous faisons de la navigation à vue sans politique économique claire et objective”, explique l’économiste Driss Benali. Bien entendu, les pontes des partis de la coalition ne seront jamais d'accord avec cette analyse.

 
 
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