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N° 205-206
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Marrakech. Le Las Vegas marocain

Vie nocturne, plaisirs en abondance, spéculation effrénée sur les riads... Le boom touristique, immobilier et urbain de Marrakech a commencé il y a 4 ans. Genèse, évolution et état des lieux d'une ville transformée.


“Comment, vous n'êtes pas au courant ? Prince est à Marrakech ! Oui oui, le chanteur... Il paraît qu'il est passé au casino avant d'aller écouter des gnawas dans un riad privé". Celui qui s'exprime ainsi n'a pas vu Prince : il tient cette information de quelqu'un qui n'a pas vu Prince non plus. Qu'importe... Ce qu'il faut retenir, c'est que Marrakech est devenu depuis quelques mois une sorte de réservoir à fantasmes inépuisable, un endroit où quelqu'un comme Prince pourrait être. Marrakech est devenu un mythe, tout simplement. En vrac, on imagine des stars, du strass, des gnawas, de la techno, des riads magnifiques, des discothèques surpeuplées, des créatures de rêve et des nuits sans fin où tout est permis. Une image qui a dépassé nos frontières, et qui fait de la ville rouge le produit d'appel le plus en vue du pays. Bien sûr, la réalité est plus complexe... Analyse d'un phénomène.


Comment ça a démarré ?

Le philosophe ultramédiatisé
Bernard-Henri Lévy et son
épouse, la chanteuse et actrice
Arielle Dombasle, à Marrakech (AFP)
On a l'habitude d'expliquer qu'à l'origine de la "folie Marrakech", il y a un reportage consacré par l'émission Capital aux riads de la ville rouge. C'était en 1999. En gros, on y expliquait qu'à deux heures de Paris, de petits coins de paradis orientaux étaient disponibles pour une bouchée de pain. Au commencement était le riad, donc. Mais ce reportage, comme ceux qui lui ont succédé, ont en fait eux-mêmes surfé sur un phénomène plus global en Europe. Philippe Chalindar, gérant sur place de plusieurs riads, explique : "En fait, les gens cherchaient une autre façon de voyager, une façon plus individuelle, plus personnalisée. C'est exactement ce que leur propose un riad. Leur succès est comparable à celui des maisons d'hôtes en France". Du coup, on achète et rénove à
tour de bras. Des stars, dit-on, se pressent pour avoir droit à leur coin de médina, à la recherche principalement d'une qualité de vie perdue en Europe, ou alors accessible pour des sommes plus importantes. Ils deviennent Marrakchis à temps partiel. En fait, il ne s'agit pas vraiment de stars mais plutôt de représentants d'une très influente artistocratie médiatico-politique. Des gens comme Anne Sinclair, Bernard Henri Lévy, Jean Louis Borloo, Jean Paul Gaultier, Karl Zero, Thierry Ardisson. Toujours en 1999, le Festival international du film voit le jour. Très vite, il contribue à diffuser une image positive de la ville rouge. Des stars viennent pour le festival. D'autres viennent tourner à Ouarzazate. Forcément, elles passent par Marrakech. C'est l'équipe d'Astérix par exemple, qui amène dans sa caravane Alain Chabat, Jamel Debbouze, Gérard Darmon et compagnie. On est toujours dans le même cercle parisien, il est au cœur du phénomène encore naissant. Lorsque le Comptoir Paris-Marrakech ouvre ses portes, il apporte un souffle nouveau à la vie nocturne. Décor luxueux, musique ethnico-spatiale et danseuses sensuelles. En employant un décorateur, un attaché de presse et un designer sonore, l'établissement rompt clairement avec les désormais antiques New Feeling ou Paradise, qui se contentent de gérer la demande. A Casablanca, on se passe désormais le mot dans les milieux branchés : "L'hiver, c'est Marrakech…" Le must, c'est désormais de passer le réveillon de fin d'année à Marrakech. Précisons tout de même que cet essor soudain n'a pas été bâti sur du vide. La ville rouge a toujours attiré des touristes nationaux à la recherche de l'âme bahjaouia et du climat agréable... Dans l'imagerie populaire marocaine, le Marrakchi a toujours été présenté comme bon vivant et plein d'humour. Jemaâ El Fna, tous les jours que le bon Dieu fait, est animée par des visiteurs marocains avant tout. Toujours en 1999, le nouveau roi accède au pouvoir. Lui aussi est sensible au charme de la ville, il y multiplie les séjours. Logiquement, il choisit Marrakech pour son mariage en 2002. Le mariage sera finalement déplacé à Rabat mais les chantiers sont déjà lancés. Le wali de la région, Mohamed Hassad, ingénieur des Ponts et chaussées, supervise les travaux. Encore aujourd'hui, alors qu'il est désormais en poste à Tanger, beaucoup de Marrakchis le surnomment avec admiration le bennay, le bâtisseur. Les pouvoirs publics bossent, et ça se voit. L'antique place Jemaâ El Fna est repavée entièrement, les réseaux d'eau et d'électricité sont remis à niveau. Les calèches légendaires ont été munies d'un système anti-pollution pour les chevaux. Plus récemment, la totalité des snacks de la place Jamaâ el Fna ont été rénovés, avec des comptoirs en inox et les vendeurs de jus d'orange ont retapé leur étal (coût pour les commercants : environ 25 000 dirhams). Le travail sur les espaces verts, lui aussi, est spectaculaire. L'éclairage fonctionne, les jardins sont entretenus, rien à voir avec les coupe-gorge habituels... Mais c'est à partir de 2003 que le véritable décollage a lieu. Tous les chiffres sont doublés entre 2003 et 2005. La ville passe de 18 000 à 35 000 lits en deux ans. Les projets pharaoniques se multiplient, et le prix du mètre carré flambe. La crise du 16 mai porte un coup dur au développement du tourisme, mais ne brise pas la lame de fond. Le Maroc, contrairement à la Tunisie dans l'affaire de la synagogue de Djerba en 2002, communique clairement, sans nier l'évidence d'une attaque terroriste. Et les touristes reviennent. Et la ville change. Les nouveaux lieux branchés poussent comme des champignons. Le Comptoir Paris Marrakech - qui apparaît avec le recul comme une véritable matrice - fait des petits. Toujours dans la même veine lounge-tadellakt, il faut désormais compter avec le Marrakchi, le Jad Mahal, le Bo-zine, le Cosybar, le Lounge, le Sabal, l'Abyssin, le Tanzania... Sur les écrans du monde entier, les publi-reportages déguisés se multiplient - les journalistes adorent tourner à Marrakech. La télé-réalité fait son entrée au Maroc. Marjolaine vient draguer ses faux millionnaires dans la Palmeraie, Richard Branson - le vrai millionnaire - organise un jeu dans la médina, et la très branchée émission des noctambules Paris Dernière vient se balader elle aussi chez nous. Marrakech est devenue la capitale de la fête, le rendez-vous des clubbers. Symbole de cette nouvelle nuit, le Pacha ouvre ses portes en 2004. C'est le rejeton d'une chaîne franchisée comptant quelque cinquante établissements de par le monde. Le bâtiment est immense. Il regroupe deux restaurants haut de gamme, une discothèque d'une capacité de plus de 2000 personnes, 150 employés en tout. Et, surtout, il trône sans complexe à la périphérie de la ville, à ciel ouvert. Alors que - hypocrisie marocaine oblige - l'écrasante majorité des boîtes de nuit se terre dans des sous-sol discrets, le Pacha s'impose, communique jusqu'à la nausée. Chaque mois, 150 000 tracts sont distribués pour attirer les fêtards. Clairement, nous sommes dans une nouvelle dimension, et dans une nouvelle attitude. Pourtant, il suffit de faire un tour dans les discothèques listées plus haut pour se rendre compte que tout n'est pas si rose.


Une fuite en avant dans le luxe ?

(Le Pacha)
En semaine, les clients sont rares. Les étrangers sortent peu, se couchent tôt. Il faut attendre le week end pour voir la cohorte des Casablancais et des Rbatis envahir les pistes. Saâd Kabbaj, patron du Pacha, l'avoue sans détour: "C'est clair, on souffre en semaine. Ce sont les banquets, les grosses opérations qui nous permettent de tenir". Tenir, en attendant l'autoroute... En attendant également que des projets comme celui du groupe américain Four Season's soit achevés. Mais la marche en avant semble inéluctable. à Marrakech, on construit actuellement une plage artificielle et cet été, le premier aquaparc du pays a été ouvert au public. Quelle autre ville peut se vanter d'un telle dynamisme ? Abbas Azzouzi, patron de l'Office national du tourisme
marocain, affiche un beau sourire : "Ce qui arrive à cette ville est exceptionnel". Quand on lui demande si ce phénomène a été provoqué ou subi, il répond sans détour : "Nous devons rester humbles, et savoir en profiter tout simplement. Bien travailler pour surfer sur cette vague". Aujourd'hui, Marrakech pèse 30% du tourisme au Maroc. C'est énorme, mais ce n'est pas autant qu'Agadir, plus discrète mais plus saturée. Aujourd'hui, Marrakech est touristo-dépendante, et certains craignent qu'un attentat terroriste ne vienne tout ruiner. "Je crois que la majorité des touristes aujourd'hui a compris que la menace est mondiale. Le tout est de savoir communiquer clairement..." affirme Abbas Azzouzi. Par ailleurs, les spécialistes considèrent que, si le marché français a largement été conquis, il reste encore des territoires inexplorés. Les Britanniques, par exemple, "hystériques sur Marrakech" depuis quelques reportages de la BBC, commencent à arriver. Et la récente tenue à Marrakech du congrès des agents de voyage britanniques (1800 personnes en tout) devrait confirmer cette nouvelle tendance. Les pessimistes avancent également que l'activité y est bien trop saisonnière pour justifier de tels investissements, et que le marché risque de s'effondrer. Saâd Kabbaj leur répond : "A Ibiza ou à Saint Tropez, la saison ne dure que quatre à six semaines, cela ne les empêche pas d'en vivre toute l'année. Nous, nous avons pour nous tout l'hiver, jusqu'au mois d'avril, et mai aussi. Plus tous les week end de l'année. C'est beaucoup". Certains hôteliers affirment même qu'il n'y a plus de saison morte, la clientèle des RME étant désormais présente durant l'été. D'autres craignent un crash immobilier. Le prix des terrains en périphérie de la ville (route de l'Ourika par exemple) a tout simplement triplé en à peine plus d'un an. à Gueliz, on flirte avec les 10 000 dirhams/mètre carré, l'équivalent des beaux quartiers de Casablanca. Au cœur de la médina, dans le must des quartiers (Mouassine), un riad a changé de main cet été pour 6 millions de dirhams... Ce type de montants attire les spéculateurs plus que les investisseurs. La folie des riads a-t-elle atteint sa limite? Philippe Chalindar : "C'est sûr qu'il n'y a quasiment plus d'opportunités exceptionnelles. Les gens savent tous la valeur de ce qu'ils possèdent. Rappelez vous quand même que les riads, même s'ils font rêver, ne représentent que 10% de la capacité hôtelière de la ville...". Mais l'implantation de ces riads ne va pas sans poser de problèmes. Dans des quartiers souvent très pauvres, la cohabitation n'est pas toujours idyllique entre les habitants et les conquérants. Il n'y a pas de généralités, juste une série de cas particuliers qui vont du rejet franc et massif à la cohabitation bienveillante. Un riverain résume le sentiment général : "Tous ces gens qui arrivent nous ont fait du bien. Tant qu'ils respectent nos traditions, il n'y a pas de problèmes. Mais parfois, ils vont trop loin, ils se croient au zoo..."


À qui profite le boom ?

(AFP)
Ces gens qui arrivent, justement, parlons en... Mohamed Aligod, architecte de sont état, ne décolère pas : "Je suis fatigué de voir des gens qui s'auto-proclament géomètres, architectes, chefs de chantier, agent immobiliers, ou décorateurs sans la moindre qualification. Le boom de la ville a attiré des vrais pirates qui ne respectent rien...". Sentiment partagé par de nombreux Marrakchis, qui ne se font pas prier pour ironiser à l'infini sur les "RMIstes français qui viennent se foutre de notre gueule en continuant à toucher des allocations là-bas, quand ils ne sont pas là pour échapper à la justice de leur pays". Mais le même Mohamed Aligod est obligé de reconnaître à cette arrivée massive des bienfaits, en particulier pour notre artisanat : "Ils l'ont
modernisé, c'est une évidence. Ils ont redynamisé le secteur en intégrant des idées nouvelles". Il cite l'exemple du tadellakt qui n'a connu qu'une seule couleur pendant des années, avant d'être décliné en vert, mauve, jaune ou noir. Il parle aussi des babouches, qui ont longtemps été soit jaunes et pointues (à la fassie) ou arrondies (à la berbère) avant de se retrouver subitement recourbées (à la Iznogoud) ou bariolées... Il suffit de faire un tour dans la nouvelle zone industrielle de Sidi Ghanem pour comprendre le saut qualitatif. Là bas, on ne parle plus de boutiques et encore moins de bazars mais de show-rooms. On y retrouve l'essence de la nouvelle vague des produits marrakchis. Des bougies multicolores aux luminaires délirants, des meubles d'avant-garde aux vêtements futuristes… Tout cela est superbement présenté, très moderne et profondément marocain. S'il fallait chercher un sens au pénible cliché qui veut que nous soyons "ancrés dans la tradition et tournés vers l'avenir", c'est dans ce type d'artisanat qu'il faut le chercher. D'où la question : pourquoi avons nous attendu l'arrivée massive des européens pour revisiter notre patrimoine ? Sans doute par manque d'imagination ou par conformisme, tout simplement... Mais il n'y a pas que l'artisanat ou l'immobilier qui bénéficient du boom marrakchi. Tous les secteurs de l'économie de la ville récupèrent leur dû. L'arrivée de cette nouvelle génération d'investisseurs et de visiteurs a créé un impact brutal qui se propage très loin, à l'image de des cercles concentriques sur une surface d'eau. Dans le premier cercle, il y a évidemment tous ceux qui travaillent directement dans le secteur : serveurs, cuistots, agents immobiliers. Mais il aussi faut penser aux centaines de diplômées qui travaillent comme hôtesses d'acceuil dans les nombreux salons et séminaires professionnels (prix moyen pour une journée : 500 dirhams). Il faut penser au boulanger qui innove et qui se met à proposer aux restaurants des pains qui correspondent à la nouvelle clientèle ou aux nombreux hammams-spas new age qui ouvrent aux quatre coins de la ville. Il faut penser aux imprimeurs locaux, qui se retrouvent avec des centaines de milliers de flyers à imprimer chaque mois, puisque tout le monde en fait. Il faut penser à l'agriculteur qui abandonne ses tomates classiques pour se lancer dans la tomate-cerise ou le cresson. Il faut penser à celui qui court après le label "bio" pour pouvoir attaquer un marché nouveau. Il faut penser au plombier qui passe désormais ses annonces dans le magazine gratuit et branché de la ville, fashion addict, et qui, en communiquant différemment, réussit à augmenter singulièrement ses marges. il faut penser au gnaoui, longtemps méprisé et qui se retrouve aujourd'hui surbooké. Il a, au passage, appris à collaborer avec des DJ electro. Bref, les plus débrouillards ont largement de quoi réaliser de belles affaires... En résumé, ceux qui ont su s'adapter à la nouvelle clientèle et communiquer de façon moderne se sont fait leur place au soleil. Marrakech, c'est le nouvel eldorado ultra libéral. Tout s'achète et tout se vend, tout simplement, au risque de tomber dans le glauque. La quasi-totalité des cabarets, discothèques et autres pubs locaux sont ainsi "garnis" abondamment de jeunes filles souvent charmantes qui attendent le client. Marrakech, capitale du tourisme sexuel ? La prostitution, à Marrakech, est un phénomène incontournable. Ce n'est pas le principe qui surprend - cela existe à peu près partout chez nous - c'est l'abondance et l'aspect apparent de l'offre. Elle s'exhibe dans les discothèques, bien sûr, mais aussi dans les cafés, ou tout simplement dans la rue. Zahra (appelons la ainsi), 23 ans, fait partie de cette masse de prostituées : "Je viens de Jebel Laroui, et je travaille ici depuis six mois. Dans le Rif, les parents n'inscrivent même pas les filles à l'école. Pourtant, je continue à leur envoyer de l'argent chaque mois". Des sommes importantes, environ 3000 dirhams par mois. C'est que Zahra décline ses tarifs en euros, de 100 à 300 selon son appréciation du marché. C'est peut-être elle, la véritable star de Marrakech... Ce qui surprend le plus chez elle, c'est son côté fleur bleue. Elle explique ainsi sincèrement que son rêve, c'est de tomber sur un "ould ennas, étranger de préférence, qui prenne soin de moi et qui m'épouse". C'est possible, nous confirme le barman : "ça arrive régulièrement, les filles disparaissent du jour au lendemain et on apprend qu'elles se sont mariées avec un client italien ou français". Mais il n'y a pas que les femmes qui se prostituent. Dans certains riads, on présente aux touristes des catalogues de masseurs pour qui la notion de relaxation va très loin. Les adresses sont connues, tous ceux qui s'intéressent à la question savent où l'on peut trouver de jeunes garçons... Le bien nommé Noureddine Boulahya est responsable régional du PJD (parti islamiste) à Marrakech. Quand on lui parle de prostitution, il réplique avec retenue: "La prostitution est un problème global, lié à la misère... On ne peut pas se contenter d'en traiter un seul aspect". Effectivement, le coup de filet de cet été qui a jeté quelques centaines de professionelles en prison n'a rien changé à l'affaire. Noureddine Boulahya réserve sa véritable attaque aux pédophiles : "Comment pouvez-vous imaginer que les autorités ne soient pas au courant ? Nous vivons dans un pays où tout se sait, et on essaie de nous faire croire qu'on ne connaît pas les noms de ceux qui exploitent sexuellement les enfants ?" On peut difficilement lui donner tort. A Marrakech, certains ont fini par croire que tout était permis... Et le "certains" en question englobe aussi bien des touristes étrangers que les habitants du quartier, qui restent muets sur l'exploitation sexuelle des enfants, moyennant quelques dirhams. Le problème est sérieux. Le fait est là : Marrakech a une réputation de ville où les plaisirs de la chair sont tolérés, même les plus douteux. Globalement, nous sommes dans une situation confuse. Ils sont nombreux à ne pas faire de réelle différence entre pédophilie et homosexualité. Dans un cas, il s'agit d'une relation sexuelle avec un mineur - un délit puni par la loi de tous les pays du monde, et dans le deuxième, il s'agit d'un choix de vie qui concerne des adultes consentants. ça n'a rien à voir. On confond également très souvent prostitution et drague. Chez nous, comme tout est interdit (en vrac : homosexualité, pédophilie, prostitution, relations sexuelles hors mariage), on a fini par tout mélanger et, paradoxalement, par tout accepter à condition que cela soit caché, bien sûr. Cet aspect complexe de notre société induit beaucoup d'homosexuels en erreur. En arrivant à Marrakech, certains pensent trouver une ville "gay friendly", c'est à dire ouverte et tolérante pour les homosexuels. Certains riads communiquent même ouvertement sur ce label via Internet. Il faut pourtant émettre quelques réserves sur cette notion de "gay friendly".
S'il s'agit d'expliquer que deux hommes peuvent louer une chambre unique, alors, cela n'a rien d'exceptionnel. Dans tous les hôtels du pays, deux hommes peuvent prendre une chambre double alors qu'on demandera à un couple hétérosexuel de présenter un acte de mariage. S'il s'agit d'expliquer aux homos européens qu'ils seront bien reçus dans la ville rouge, alors on se dirige vers de mauvaises surprises, et l'on n'est pas loin de la publicité mensongère. Certains gays sont très déçus de constater à leur arrivée que les prétendus lieux gays, endroits où des homosexuels qui s’assument viennent pour des rencontres, n'existent pas dans la réalité. Il leur faut forcément payer, et l'on retombe dans la prostution. Pourtant, il n'est pas faux d'affirmer qu'un homosexuel, surtout s'il est efféminé, se sentira moins agressé ici qu'ailleurs. Soumaya, la trentaine triomphante, gère un magasin de meubles : "Quand je cherche un vendeur, ma préférence va aux homos. Ils passent mieux, même auprès d'une clientèle traditionnelle et à priori beldie. Ça les amuse, ça fait partie du folklore..." Depuis des années, des hommes travestis dansent sur la place Jamaâ El Fna sans que ça ne dérange personne.



La fin de l'hypocrisie marocaine ?

C’est sans aucun doute à Marrakech que notre législation est le plus maltraitée. La loi exige qu'on ne serve pas d'alcool aux musulmans. C'est pourtant bien ce que font la totalité des boîtes de nuit locales, comme partout dans le reste du pays. Mais la particularité de Marrakech, c'est que le poids de l'industrie de la nuit dans l'économie de la ville peut donner un nouvel écho à ses revendications légitimes. Dans un monde parfait, on pourrait imaginer que nos gérants de boite de nuit profitent de leur importance et de leur bonne collaboration avec les autorités pour faire sauter une législation sur l'alcool qui est devenue aujourd'hui profondémment ridicule. Même chose pour les hôteliers, qui continuent à exiger un acte de mariage pour les couples, sans quoi vous vous verrez contraint de louer deux chambres. En mettant ainsi cartes sur table, on mettrait fin à une hypocrisie générale. Et surtout, les autorités pourraient enfin se consacrer à la lutte contre un véritable fléau : la pédophilie.


Une Jet Set arrogante ?

C'est que le Marrakchi, naturellement bonhomme, regarde ce petit monde vivre avec placidité. Du moins dans la médina. Dans les quartiers périphériques, comme à Sidi Youssef Ben Ali, où les habitants sont si démunis qu'ils s'organisent pour dormir à tour de rôle dans des boîtes à sardines, on sent la colère monter. Il faut dire que la jet set franco-casablancaise ne se cache pas pour se laisser aller à tous les excès. Claire, jet setteuse repentie, raconte : "à un moment, les gens se sont crus autorisés à tout faire. On se passait les sachets de cocaïne de la main à la main, ouvertement, en boîte de nuit. Certains ne jugeaient même pas utile de se cacher". Le coup de filet de 2004, s'il n'a pas fait disparaître la cocaïne, l'a juste ramenée à des proportions plus "acceptables". A Marrakech, on a parfois l'impression de débarquer dans une fête privée, tant les standards dont différents de ce qui se pratique ailleurs. Symbole de cette nouvelle façon de s'amuser, ce faux mariage entre deux jet setteurs notoire de la ville. Un faux mariage avec un simulacre de cérémonie religieuse, mais de vrais dirhams pour inviter 250 personnes qui réduisent un rite religieux à une simple fiesta de plus dans leur agenda surchargé. On peut, au choix, considérer qu'il s'agit d'une pantalonnade bien dans la tradition de la ville ou alors d'une insupportable provocation à la figure de ceux qui n'arrivent pas à organiser leur vrai mariage. A vous de voir... Marrakech n'est pas simple, c'est une ville qui nous renvoie cruellement à nos propres contradictions. Dans le train du retour vers Casablanca, un jeune homme raconte sa soirée en boîte de nuit avec enthousiasme. Il termine par ces mots : "Je te jure, on n’était pas au Maroc. On se serait cru à Ibiza". à côté de lui, un couple de touristes français écoute la conversation avec perplexité. Eux ont eu l'impression, au contraire, d'avoir passé un week end de dépaysement total. Jamais, au cours de leur séjour, ils ne se sont sentis autant au Maroc qu'à Marrakech...



Vos soirées Réveillon à Marrakech

L'Abyssin
L'Abyssin vous propose un menu de réveillon à 950 DH. Mise en bouche originale avec sa marinade de crevette, mangue et concombre au champagne. Suivis d'une entrée qui l'est tout autant : Duo de carpaccio de foie gras et agneau à l'huile de truffe. Les amateurs de sucré salé seront aux anges, l'Abyssin propose comme plats de résistance son gigot d'agneau au miel et romarin accompagné de pommes fondantes, et last but not least, un filet de saint-pierre sauce caramel-orange servi avec un flan au potiron. Après avoir dégusté le fondant aux cacahuètes et coulis de fruits rouges, vous êtes invités à vous éclater à la soirée privée du Palais Rhoul. Réservations au 044 32 85 84

Le Foundouk
Le Foundouk joue la diversité en proposant au choix un menu marocain ou un menu international à 1400 DH. Menu marocain : coupe de champagne, salades marocaines, pigeon farci aux amandes, sorbet pamplemousse, tagine d'agneau rôti aux oignons confits, mhancha aux fruits secs aromatisé au miel et à la fleur d'oranger, mignardises. Menu international : coupe de champagne, tartare de saumon fumé aux huîtres sur blinis de pomme de terre, turbot rôti accompagné de cèpes grillés et épinards gratinés, sorbet de pamplemousse, suprême de caille au foie gras poêlé et marmelade d'échalotes, en dessert un croustillant feuilleté au chocolat et sorbet de potiron, et mignardises. La soirée sera animée par des troupes folkloriques. Réservations au 044 37 81 90

Le Comptoir
Le Comptoir vous accueille dès 21h pour une soirée s'achevant au petit matin. Un dîner vous sera servi vers 21h30. Au menu : coupe de champagne rosé, assiette de foie gras maison accompagné de roquette et chutney de fruits exotiques, variation autour du saumon servi mi-cuit, puis fumé et pour finir en tartare ; boule de sorbet citron et vodka avant de reprendre vos agapes avec au choix : cœur de filet de bœuf sauté, poêlée de champignons de l'Atlas arrosée de jus de topinambours et sucs réduits. Ou gambas, juste servies avec des artichauts mêlés, des noix caramélisés à la gelée de coing et jus de carcasse. Et pour finir, le fromage et un assortiment de desserts : millefeuille de chocolat blanc et framboises, croustillant de poires et chocolat noir glacé, crème brûlée à la truffe d'oie. En boissons : vins et eaux. A minuit, le Comptoir devient le “Darna” club avec ses DJ qui vous feront danser jusqu'à l'aube. Prix du dîner et de la soirée : 2000 DH. Réservations au 044 43 77 02/03

Dar Essalam
Dar Essalam vous propose, dans un palais du 17ème siècle, une soirée folklorique. Au menu : cocktail de bienvenue, briouate variées, salades marocaines, pastilla aux pigeons et aux amandes, tagine de poulet au citron confit et aux olives, tagine de viande aux raisins secs et amandes, corbeille de fruits, thé ou café et pâtisseries marocaines. Tarifs : 650 DH sans boissons, 850 DH boissons comprises (apéritif, vin, eau, digestif et coupe de champagne). L'animation est assurée par des troupes de Daqqa et Raïssate, un orchestre oriental, des danseuses de plateau et deux danseuses orientales. Réservations au 044 44 35 20

Le Red House
Le Red House propose un menu à 1800 DH. Méli mélo de crevettes royales et briouate de homard servies avec une fourragère croustillante de légumes, jalousie de saint-pierre et épinards, beurre blanc à l'aneth, consommé royal aux diablotins, mignon de bœuf rôti au porto, foie gras mi-cuit et poêlée de morilles de l'Atlas, pastilla et sa crème légère au fromage et éclats d'amandes, une variation autour de l'orange et mignardises. L'ambiance sera assurée par des musiciens arabo-andalous, des danseuses orientales et DJ AZ. Réservations au 044 43 70 40/41

La Sultana
Menu de fête à 1980 DH. Pour la mise en bouche, gâteau d'araignée de mer et épices tandoori, huître en gelée de caviar, briouate de fromage et maïs rôtis. En entrées, chaud froid de foie gras mi-cuit à l'armagnac, chutney d'ananas et pain brioché. En plats, médaillon de langouste sur blé entier et petits pois et son jus de chorizo, gratiné de mangue et grenade et sa rasade de rhum blanc, pannequet de filet de sole, risotto truffé, fenouil croquant et ratatouille épicée, noisette d'agneau sur parmentier de patate douce, gratin de cardon, tomate rôtie et jus de madiran. Et en dessert, un assortiment de bouchées folles. Réservations au 044 38 80 08

Dar Moha
Le fameux chef cuisinier marocain Moha vous a concocté un festival des saveurs à 2000 DH. Au menu, salade de mauve, carottes râpées à la mandarine, caviar d'aubergine aux amandes, quenelles de poivron rouge, glace à la courgette, briouate à la chair d'araignée, anchois marinés, cigales de mer gratinées, huîtres fraîches de Oualidia, foie gras à la gelée de cumin, mini-brochettes de blanc de poulet, pastilla, couscous de foie gras à l'huile d'argan. Mi-temps avec un sorbet de citron au champagne. Reprise des festivités culinaires avec un tagine à la tangéroise (homard, lotte, saint-pierre, moules, daurade), tagine de souris d'agneau aux petits légumes. Et en dessert, un fondant tiède à l'orange au thé à la menthe fraîche. L'animation sera assurée par le luthiste Younès, Jalil le Gnaoui et Françoise Atlan. Après cela, place à la danse avec les mix orientaux de DJ Van & guests. Réservations au 044 38 64 00


Boualem tire sur son cigare, avec une grimace inspirée de De niro dans les affranchis.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



La journée de Zakaria Boualem à Marrakech a très mal débuté. Dès la gare, il a compris qu'il aurait du mal avec les taxis marron de la ville rouge. Tout semblait indiquer qu'ils étaient employés par une multinationale au service exclusif du touriste blond. Marocain, Zakaria Boualem, n'entre pas dans leurs principales préoccupations. ça a continué avec les bazaristes, qui affichent leurs prix en euros et refusent de vendre à quiconque s'adresse à eux en arabe. Très vite, Zakaria Boualem a compris qu'il n'était pas chez lui. Un peu comme partout ailleurs, allez-vous me répliquer de l'autre côté de la page. Non, c'est pire.
Tout a basculé vers 21 heures, au Casino. Poussé par la curiosité et sans doute le vice aussi, un peu, il mise toute sa fortune du soir sur le noir. Il n'hésite pas, il ne peut pas miser sur le rouge pour des raisons idéologiques. Le noir sort. Il empoche 2000 dirhams qu'il mise de nouveau sur le noir. Re-noir, et 4000 dirhams dans la poche du Boualem. Il quitte le casino sans la moindre hésitation. Notre homme vient de gagner en dix minutes son salaire de quinze jours. Il décide de tout claquer sur-le-champ. Le flouss du h'ram doit partir dans le h'ram. Cette étrange idéologie a plusieurs avantages. D'une part, elle lui donne bonne conscience (il peut dépenser 4000 en une soirée). D’autre part, elle lui donne bonne conscience aussi (oui, il a joué, oui, il a gagné, mais cet argent n'est pas entré dans sa maison). Je vous laisse méditer là-dessus. Toujours est-il que notre héros entre fièrement dans
un restaurant chic, commande du champagne en mâchouillant un cigare trop grand pour lui. Il s'affale dans un fauteuil de luxe, et comprend Marrakech. Il faut de l'argent, c'est tout. Les fesses dans le velours, il se sent, pour la première fois, important. Le champagne lui monte à la tête, il se prend pour Tony Montana. D'un seul coup, il n'est plus transparent. Le serveur arrive et le Boualem commande une côte de bœuf, évidemment. Je dis évidemment parce que le Boualem, avec de l'argent, devient carnivore, à l'inverse des Britanniques qui, avec de l'argent, deviennent végétariens. Une côte de bœuf, donc. Le serveur prend la commande et lui lance :

- La cuisson ?
- Oui, quoi, la cuisson...
- Saignant ou à poil ?

D'un seul coup, Zakaria Boualem retouche terre. Le serveur, avec son tutoiement obligatoire et son steak à poil l'a ramené à sa dure condition de ressortissant du tiers monde. Le serveur ne comprend rien à ce qu'il raconte. Il n'a probablement jamais goûté ce qu'il sert. Dans sa tête, s'il y a du sang il doit avoir des poils, ou alors une poêle… Zakaria Boualem tire sur son cigare, et effectue une grimace directement inspirée de De Niro dans Les Affranchis :

- En string, s'il te plaît...

 
 
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