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N° 207
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Crise. Notre football marche sur la tête

M’hamed Fakhir (DR)
Changement d'entraîneur, démissions à la tête de la fédération, polémiques internes… Il se passe tous les jours quelque chose dans notre football national. Etat des lieux, à quelques jours de la Coupe d’Afrique des nations.


Lorsque l'information tombe, le vendredi 30 décembre, elle prend tout le monde de court. Philippe Troussier, neuf semaines à peine après la signature de son contrat de quatre ans, quitte la sélection marocaine. S'il était de notoriété publique que les choses ne se passaient pas sans heurts, cette décision, en terme de timing, arrive au pire moment. A
quelques semaines d'une coupe d'Afrique des Nations particulièrement relevée, où nous avons un titre de vice-champion d'Afrique à défendre, ce changement de staff ressemble à un suicide sportif.

Que s'est-il passé avec Philippe Troussier ?
Après la démission de Baddou Zaki, la commission mise en place par la fédération a immédiatement choisi de privilégier l'option de l’entraîneur étranger. Fakhir, à peine contacté à l'époque, ne l'a été que pour la forme. En vertu d'une sorte de tradition, une alternance entraîneur marocain/entraîneur étranger semblait naturelle. Tradition particulièrement étrange, d'ailleurs, puisqu'elle consiste à mettre dans le même panier tous les étrangers et tous les Marocains. Passons. La commission renonce donc à Paul le Guen et Didier Deschamps, tous deux inaccessibles, et met le paquet sur Philippe Troussier. L'homme est également demandeur. Après des années passées à bourlinguer (Burkina Faso, Japon, Marseille...), il souhaite s'installer durablement dans son pays adoptif, le Maroc. Depuis l'époque où il entraînait le Fus, Troussier n'a jamais abandonné sa maison à Rabat. Son mariage avec une Marocaine est venu renforcer ces liens. Tous les indicateurs sont au vert, donc. Après une négociation que certains à la fédération qualifient de "très difficile", le contrat est signé. Il fait de Philippe Troussier le responsable de toutes nos équipes nationales, le patron du foot marocain. On annonce son salaire à la presse, environ 40 000 euros mensuels. Un chiffre à compléter par les diverses indemnités, loin d'être négligeables. Pourtant, dès sa prise de fonction, un malaise s'installe. Troussier exige le remplacement de l'ancien staff. Il recrute son propre médecin, son préparateur physique, un entraîneur pour les gardiens, un kiné... En tout, on parle de 22 personnes. Sans prendre l'avis de la fédération, sans même prendre la peine de l’ informer. En se comportant en patron, il vexe nos responsables. Il irrite aussi les militaires, qui forment l'essentiel de l'encadrement direct de l'équipe nationale. Traditionnellement, le football est leur chasse gardée.
Voilà comment, en quelques jours à peine, Philippe Troussier s'est mis à dos les dirigeants de la fédération et les militaires... Du coup, la presse, en partie instrumentalisée, se fait l'écho des exigences de Troussier. L'opinion publique s'intéresse soudain à des détails qui ne l'ont jamais concernée. La nationalité du staff, par exemple. Avec Henri Michel, le préparateur physique et l'entraîneur des gardiens étaient français, sans que cela alarme le public qui n'a toujours demandé que des résultats. La vitesse à laquelle se sont propagées ces informations en dit long sur le nombre d'ennemis que l'entraîneur s'est créé en peu de temps. Troussier n'a pas non plus trouvé à la fédération de raisons particulières de se réjouir. Alors qu'il souhaitait une réforme en profondeur de notre système, qu'il avait lancé un stage de détection à grande échelle pour les joueurs du GNF et qu'il se préparait à rencontrer les entraîneurs nationaux pour intensifier la collaboration, il s'est retrouvé devant une équipe nettement plus frileuse...
Dans ces conditions, l’entente devenait impossible, et le divorce inévitable. Celui-ci s'est passé dans les meilleures conditions possibles, les deux parties étant également déçues l’une de l’autre. Troussier a restitué l'avance sur salaire perçue, et a quitté son poste avec les deux mois dus, sans plus. Très heureux de se séparer, tout ce petit monde s'est répandu dans les journaux en civilités sur la partie adverse. Pourtant, il demeure des questions sans réponse...

Pourquoi l'avoir recruté ?
Philippe Troussier, c'est de notoriété publique, est un maniaque du contrôle total. Lors de son passage à la fédération japonaise, il avait plus d'une centaine de personnes à ses ordres. Là-bas, il a travaillé dans des conditions exceptionnelles, bénéficiant d'une mobilisation totale autour de lui. Il était évident que ce mode de fonctionnement, chez nous, n'allait pas être possible. Dans notre football, il faut composer avec des militaires de haut rang, le général Housni Benslimane en tête. Il faut également négocier avec des dirigeants habitués à avoir le dernier mot et très jaloux de leurs prérogatives.
Autre fait connu, ses relations difficiles avec les joueurs. Nombreux sont ceux qui se sont plaints de traitements humiliants, en particulier à Marseille. Après Baddou Zaki, qui a divisé le groupe, il était donc aussi évident que nous avions besoin d'un rassembleur. Il suffit de s'intéresser à l'homme pour découvrir, sans le moindre effort, qu'il s'agit d'un entraîneur "à fort caractère, voire autoritaire". Pas diplomate pour un sou donc, et surtout pas le rassembleur souhaité. L'échec de l'intégration de Troussier était donc terriblement prévisible. Et si la méthode Troussier a surpris ceux qui l'avaient recruté, c'est qu'ils s'étaient mal renseignés. Une faute grave dans la mesure où les informations sont disponibles partout pour un personnage aussi public.

Pourquoi s'être séparé de lui... maintenant ?
Les faits sont là : Troussier n'a disputé aucun match officiel. Son recrutement raté, s'il n'est pas le scandale financier qu'on a abusivement décrit, a fait perdre deux mois de travail dans une période cruciale. Il est clair que la prochaine Coupe d'Afrique sera une des plus passionnantes. Tous les mondialistes seront là (Tunisie, Côte d'Ivoire, Ghana et les surprenants Togo et Angola), accompagnés d'une belle brochette d'équipes revanchardes (Sénégal, Cameroun, Nigéria...et surtout l'égypte). Le niveau va être très relevé. Se présenter au Caire avec une équipe montée à la va-vite semble incroyablement hasardeux. On se demande pourquoi nos dirigeants n'ont pas attendu la fin de la compétition pour se séparer de Troussier. Probablement parce qu'en cas de bon parcours en égypte, il serait devenu intouchable aux yeux de l'opinion publique. Toutes ses exigences auraient paru négligeables face à la puissance des résultats. Et ses éventuels détracteurs se seraient retrouvés piégés. On a donc préféré précipiter les choses quitte à envoyer M'hamed Fakhir au casse-pipe. Après avoir loupé la qualification pour la Coupe du Monde, nous faisons tout pour rater la Coupe d'Afrique. Tout seuls, comme des grands.

La fédération à la dérive
À tort ou à raison, le raté Troussier a été imputé aux seuls M’hamed Aouzal et Ahmed Ammor respectivement Premier vice-président et Secrétaire général de la fédération. Ils étaient les têtes pensantes de la commission chargée de recruter un nouvel entraîneur. Au- dessus d'eux, le Président de la FRMF, le général Housni Benslimane, est,par essence, intouchable. A la suite de l'échec et des nombreuses critiques qui s'en sont suivies, ils ont présenté leur démission. Notons au passage qu'ils n'ont pas reconnu leur erreur, ils se sont contentés de se déclarer blessés dans leur amour-propre. Les critiques les plus violentes ne sont pas venues de la presse, mais bien de l'intérieur de la fédération, en l'occurrence du président de l'Ittihad de Khémisset, le très controversé Mohamed Gartili. Cet homme politique à l'ancienne, affilié à l'UC, a demandé à cor et à cri le départ des deux hommes. On a l'habitude de dire que le départ de Aouzal et Ammor n'est pas forcément une bonne chose malgré les erreurs commises. A cause de l'absence de relève, à cause des visées politiques de leurs concurrents directs, Gartili en tête. Mais ne peut-on pas leur reprocher au contraire d'avoir découragé par leur omniprésence toute tentative de relève ? Certains jeunes dirigeants, comme le Président de l'Olympique de Safi qui réalise un excellent travail, ne constituent-ils pas une alternative acceptable ? Il faut comprendre que la structure légale de nos clubs impose un strict amateurisme aux dirigeants. Un statut parfaitement incompatible avec la masse de travail exigée et les responsabilités exercées. Résultat, ceux qui s'engagent tout de même le font parce qu'ils ont des visées politiques, qu'ils sont attirés par une exposition médiatique ou la proximité avec le pouvoir. Sans parler de ceux qui font des affaires... Tant que les choses resteront en l'état, les dirigeants de qualité resteront aussi rares que les buts dans notre championnat. Notons au passage que depuis la démission du binôme fédéral, M'hamed Fakhir se trouve privé du moindre interlocuteur pour signer son contrat. Nous sommes là dans le grand n'importe quoi.

M’hamed Fakhir, le sauveur ?
Parachuté en catastrophe, l'entraîneur des FAR est mis dos au mur. Même si, officiellement, on ne lui demande pas de faire des miracles en égypte, il est clair qu'un échec pénaliserait durement la suite de son aventure nationale. Il suffirait que l'opinion publique le prenne en grippe pour que la suite de sa mission devienne un enfer. C'est d'autant plus dommage que l'homme a des compétences aujourd'hui reconnues par tous, et un palmarès unique chez nous (six titres en quatre ans : trois fois champion du Maroc, deux coupes du trône et une coupe de la CAF). Fakhir, c'est un affectif qui a su se faire aimer des joueurs partout où il est passé. C'est le type d'entraîneur pour lequel les joueurs aiment se défoncer. C'est une qualité essentielle pour un sélectionneur national, un poste où le travail sur le mental est plus important que la technique que les joueurs travaillent en club. Bref, Fakhir, ce n'est pas (qu')une solution de rechange... L'exposer de la sorte, dans des conditions aussi difficiles, c'est un peu comme si on gâchait un beau talent. Rappelons que Zaki, malgré un palmarès en club largement inférieur, a eu tout le temps souhaité pour s'installer dans ses fonctions, et monter en puissance dans son poste. Fakhir n'aura pas cette chance. Il a toutefois pris ses responsabilités en proposant une présélection de 28 joueurs assez peu consensuelle. En écartant Zaïri par exemple, l'inconstant chouchou du public, il prend des risques. En ouvrant les portes de la sélection aux Mohamed Madihi, Houssine Ouchella ou Soufiane Alloudi, il tranche avec la loi tacite qui écarte systématiquement les joueurs du GNF. Le match amical contre le Congo lundi prochain sera sans doute riche en enseignements, tout comme le stage de pré-compétition, qui a débuté en avance jeudi dernier... M'hamed Fakhir a donc commencé son boulot. Sans états d'âme donc, juste le couteau sur la gorge.

Et les joueurs ?
Avec le public, ils sont les premières victimes de l'inconséquence de nos responsables. La plupart d'entre eux ont effectué un seul stage d'entraînement avec Philippe Troussier. Une expérience que la majorité avait jugée “positive”. Comme tout le monde, ils ont appris la série des nouvelles abracadabrantes via Internet. Et comme tout le monde, ils n'ont rien compris. Elevés dans le professionnalisme pour la majorité d'entre eux, ils s'abstiennent d'afficher leurs états d'âme en public mais il ne faut pas insister longtemps pour qu'ils lâchent en privé que “aux yeux des gens, on passe pour des incompétents”, ou que “on se moque de l'Afrique noire, mais même là- bas, ce genre de choses n'arrive pas”. D'autant plus dommage qu'une grande partie d'entre eux, remplaçants en clubs, comptent sur la coupe d'Afrique des nations pour se relancer dans un autre club. Pourtant, une autre analyse circule dans les vestiaires.Elle consiste à affirmer que toute cette affaire a au moins un avantage : elle ôte la pression des épaules du groupe. Concrètement, le public n'attend rien de très glorieux d'une équipe montée en quinze jours. D'autant plus que le tirage au sort a été particulièrement cruel avec les Lions. Ils auront à affronter au premier tour la Côte d'Ivoire, dont l'attaque, menée par Didier Drogba (Chelsea), fait trembler tout le monde, avant de s'attaquer à l'égypte, à priori imbattable chez elle. Un peu en retrait, la Lybie pourrait jouer le rôle d'arbitre entre les trois sélections. Bref, c'est très mal parti. Mais comme en 2004, où le commando des Lions de l’Atlas a surpris tout le monde, nos footballeurs ne sont jamais aussi bons que lorsque personne ne les attend.



6 coachs en 5 ans

• Henri Michel quitte la sélection en 2000, après 5 ans de travail.
2000 - 2001 : Henri Kasperczak
2001 - 2003 : Umberto Coelho
• 2003 - 2005 : Baddou Zaki
2005 : Philippe Troussier, puis M'hamed Fakhir



Sélection. Les choix de Fakhir

M’hamed Fakhir a déclenché une première polémique en fournissant une liste de 28 présélectionnés qui ne manque pas de surprises. On y retrouve les habitués Karkouri, Ouaddou, Kaddouri, Boukhari, Yaâcoubi, Kharja, Safri, Chamakh, Hadji, Lemyaghri, Jarmouni. Mais il y a aussi le retour des bannis Youssef Chippo et Noureddine Naybet, tous les deux écartés par Zaki, ainsi que Gharib Amzine, de nouveau en forme dans son club. Deux absents de marque : Jawad Zaïri et Tarek Skitioui, malgré de belles performances en club pour ce dernier. Mais la véritable surprise est venue de notre championnat national, qui fournit 9 joueurs à la sélection. Citons en particulier les militaires Mohcine Ouchella et Hafid Abdessadek, Soufiane Alloudi (Raja) et Mohammed Madihi (WAC). Même si cinq joueurs seront écartés de la liste définitive, le message est clair : Fakhir compte sur les joueurs locaux, ne serait-ce que pour bousculer les autres.

 
 
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