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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Armandine Penna

Reportage. "Mon mari n’est pas un terroriste"

(A.P / TelQuel)
Sanae prétend que son mari, Rachid Laroussi, incarcéré pour 20 ans, n’est pas terroriste. De chez elle à Tanger, au ministère de la Justice à Rabat, TelQuel l’a suivie, deux semaines durant.


Un mardi, 5 heures du matin à la gare routière de Tanger. Deux yeux tristes et fatigués parmi les ombres. Sanae, Tangéroise de 31 ans voilée jusqu’au bout des doigts, monte dans l’autocar pour Kenitra, les bras chargés de sacs de victuailles. Direction la plus grande prison du pays. Arrivée devant les grilles, elle montre sa carte, avec, dessus, la photo de l’homme barbu pour lequel elle a fait le voyage. Puis elle attend patiemment l’heure des visites.
Voilà deux ans et demi que Sanae vient, chaque semaine, voir son mari, Rachid Laroussi. Condamné le 18 septembre 2003 à rester 20 ans derrière les barreaux pour “appartenance à une bande de malfaiteurs, réunion sans autorisation et préparation d’actes terroristes”. Tous les trois mois, elle vient le voir accompagnée de leurs trois enfants (une fille, deux garçons). Tous les deux mois, elle se fait belle sous sa djelabba et son nikab, et le retrouve le temps d’une journée dans l’intimité d’une minuscule chambre.
“20 ans comme ça, ce n’est pas possible. Je ne peux pas rester là les bras croisés, à regarder passer les années. Je dois parler”, s’emporte soudain la jeune femme, alors qu’elle attend toujours devant les grilles. “Mon mari n’est pas un terroriste”, clame-t-elle, avant de disparaître enfin dans l’enceinte de la prison, d’un pas pressé. Elle n’a que deux heures trente chrono pour profiter de son mari. Nous ne pouvons pas la suivre. La police l’interrogera à la sortie.
Un jeudi, 5 heures du soir. Sanae nous a donné rendez-vous dans son petit logement de Sidi Driss, district de Beni Makada, banlieue populaire de Tanger. Les enfants viennent de rentrer de l’école où ils sont “traités d’enfants de terroriste”. Sanae sort une pochette en carton pleine à craquer de paperasse, qu’elle étale sur la table du salon. Ce sont toutes les lettres qu’elle a écrites aux autorités marocaines et aux ONG nationales et internationales pour leur expliquer l’injustice dont est victime sa famille. Car la jeune mère est persuadée de l’innocence de l’homme avec qui elle vivait depuis 11 ans. Alors, elle a décidé d’utiliser cette langue qu’elle cache pour le faire savoir. Elle nous raconte son histoire. Sans voile. Pour se donner du courage, et aussi de la crédibilité, elle serre dans ses mains une série de feuilles de cahier remplies d’une écriture serrée. La version des événements, posée en noir sur blanc par son mari, rédigée du fond de sa cellule.
“Ils l’ont arrêté le 2 juin 2003 mais, dans le dossier judiciaire, ils ont écrit le 10. Ils sont venus le chercher dans le magasin d’informatique où il travaillait. Ils l’ont accusé d’être lié au terroriste français Pierre Robert. à ce moment-là, Pierre Robert était en cavale dans la région de Tanger, il cherchait quelqu’un pour l’aider. Il a tenté de contacter toutes les personnes qui étaient dans son carnet d’adresse... Le numéro de téléphone de mon mari s’y trouvait juste parce qu’un jour il lui avait vendu un ordinateur. C’était la seule relation entre eux. Pierre Robert lui a téléphoné parce qu’il voulait qu’il lui apporte à manger, la police l’a su… Tout ça, moi je ne l’ai pas appris tout de suite. Je suis restée trois mois sans aucune nouvelle. Pour moi, mon mari avait disparu. J’étais morte d’inquiétude. Je suis tombée malade. Rachid a été torturé huit jours à Temara et, aujourd’hui encore, il en garde des séquelles. Sous les coups, il a avoué n’importe quoi. Et puis le 27 août, j’ai été informée qu’il allait passer en procès et on ne m’a pas laissé entrer au tribunal. Je l’ai enfin vu le 30 août. 12 jours plus tard il était condamné à 20 ans de prison. C’était sans appel”.
Sanae finit son récit en se mouchant, puis montre l’ordonnance du médecin - tension et allergies - et les médicaments qu’elle prend pour arriver à dormir. Sa fille, 7 ans et déjà voilée, prie dans la pièce voisine. La petite a écrit une lettre à son père pour lui demander pourquoi il ne revenait pas. “On avait une belle vie avec lui, la vérité ! On n’aurait jamais imaginé qu’on serait séparé de cette façon”, ajoute Sanae en reniflant. “On ne peut juger les gens à leurs vêtements. Nous aimons notre pays, nous n’avons jamais eu l’idée de lui faire du mal”. Elle est persuadée que son mari, entre travail et maison, ne participait à aucune organisation. “Je n’ai jamais entendu parler de la Salafia Jihadia avant le jour du procès”. Elle le répète : “Mon mari n’est pas un terroriste !”.
Jeudi 29 septembre, 5 heures du matin, gare routière de Tanger. Cette fois Sanae monte dans le bus pour Rabat en compagnie de tout un groupe de femmes de détenus islamistes. En fin de matinée, elles sont plus d’une centaine à s’être rassemblées devant le ministère de la Justice, sous la houlette d’Ennassir, une association créée fin 2004 pour défendre les droits de leur mari. Encouragée par cette mobilisation, Sanae ose descendre dans la rue pour revendiquer la révision des procès et la libération des innocents. Elle ose brandir la photo de son mari aux yeux des passants. “Ennassir nous aide. On se sent moins seules”, explique Sanae. “Selon les autorités, plusieurs centaines de salafistes seraient liés au terrorisme. Parmi eux, il y a bien sûr quelques coupables impliqués dans des affaires louches qui doivent être jugés et purger leur peine. Mais beaucoup d’autres ont payé pour leurs idées et pour l’exemple. Et leurs familles aussi”, résume Abderrahim Mouhtad, président d’Ennasir. Ce jour-là, le ministère de la Justice reçoit pour la première fois officiellement Ennassir en tant qu’association. Sanae et les autres déposent leurs requêtes sur un bureau. Puis la jeune femme tangéroise en profite pour aller voir son avocat, se rendre à l’AMDH et déposer un dossier à l’IER : “Même si son travail s’arrête en 2005, on ne sait jamais”.
Un vendredi, 10 heures du matin, de retour dans le petit logement de Sidi Driss. Sanae rédige une lettre à la Croix Rouge internationale. “Je veux tenter le maximum”. Sanae ne se serait jamais crue capable de tant d’efforts. La mère de famille, autrefois recluse dans sa maison, est devenue, par la force des choses, une militante. Démocrate ? C’est aller un peu vite. Même si elle défend les Droits de l’Homme pour mieux revendiquer ceux de son mari en particulier… Que pense-t-elle du combat pour les Droits de la Femme ? Du côté totalitaire de l’islamisme ?
Sanae se bat avant tout pour voir sa famille de nouveau réunie. “Je n’ai plus confiance dans le système judiciaire. Le roi est le seul qui peut faire quelque chose pour nous”, avoue-t-elle, une lueur dans les yeux. Elle ouvre de nouveau la pochette en carton et en sort le plus précieux des documents qu’elle contient : “Voilà la lettre que j’ai écrite à sa majesté Mohammed VI pour demander une grâce royale”. Le jour de l’Aïd Sghir, elle a écouté fébrilement le nom des graciés. 164 détenus islamistes dont Abdellatif Amrine, condamné à trente ans. Mais Rachid Laroussi, le mari de Sanae, est resté derrière les barreaux. “J’espère que la prochaine fois ce sera son tour”, confie la jeune femme en rassemblant la copie de la demande de grâce royale et toutes les preuves écrites de ses démarches. Elle les range délicatement dans la pochette. Puis elle s’excuse avant de partir faire une nouvelle prière. Pleine de ferveur.

 
 
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