Zakaria Boualem devient moderne : il achète le mouton de lAïd sur Internet.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
L'attitude générale de Zakaria Boualem face à l'événement que constitue l'Aïd le grand a considérablement évolué ces dernières années. En bon Guercifi carnivore, il adore manger du mouton, c'est une évidence génétique incontestable. Mais depuis peu, toute la folie primaire qui entoure cet événement sanglant l'ennuie un peu. Il veut bien égorger, manger du boulfaf, mais pas patauger dans des garages nauséabonds pour faire semblant de choisir un animal plutôt qu'un autre. Pas tâter des postérieurs laineux ou examiner des dents avec l'air de savoir ce qu'il cherche. Il déteste encore plus voir nos publicitaires afficher des animaux bêlant dans toute la ville. Allez savoir pourquoi, ça l'énerve. En fait, Zakaria Boualem devient moderne, sans le savoir. Pas au point de passer l'Aïd à Marbella à manger du poisson, en faisant une cure de thalassothérapie pour éliminer les toxines amassées pendant le réveillon de Noël, non, juste assez moderne pour se connecter sur www.anaam.net pour y effectuer son achat de mouton. Quelle excellente idée. Quel progrès inouï dans le mode de distribution du mouton ! On peut même parler de saut qualitatif, alias qafza naouîya, pour reprendre le jargon néo-arbaouiphone de nos chaînes officielles. Bon, sur la page d'accueil, on vous demande quel est le poids et l'âge de l'animal que vous cherchez. Et surtout sa race : sardi, timahdite, boujaâd, dman ou beni guil. Cette avalanche de précisions a plongé le boualem dans un état proche de l'hébétude contemplative. Stupéfait, il découvre que le boujaâd est rustique, de grande taille, bien conformé et à toison fermée. Il |
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| poursuit son enquête pour apprendre que le beni guil est une race des plateaux de l'Oriental, très bien adaptée à la steppe, mais qu'elle est capable de s'acclimater dans d'autres régions. Evidemment, il jette son dévolu sur ce modèle (il a l'impression que ce beni guil est son cousin, la description lui correspond tout à fait). évidemment, ce modèle n'est pas disponible. Il doit faire comme tout le monde, acheter un sardi. Exactement comme chez Peugeot qui n'a qu'une seule couleur de disponible parce que tout le monde demande la même couleur alors que si tout le monde demande la même couleur, c'est parce qu'il n'y a qu'une seule couleur disponible. Ouf ! Un sardi, donc... Et le site de lui proposer 17 moutons, dont 14 sont vendus. Chaque animal dispose d'une fiche signalétique avec une photo. Il se décide pour un modèle classique, dont la description précise : 10 mois pour 57 kilos, il est de race sardi. Il est né chez Al Khayrat Farms. Il se nourrit dès sa naissance d aliments naturels (verdure, maïs, maraîchage
). Il a reçu les vaccins qui le protègent. Satisfait de son choix, le boualem précise son adresse pour la livraison, et attend de pied ferme son animal - qu'il a, entre-temps, baptisé Santos. Entre-temps, il se demande pourquoi il ne peut pas payer par Internet. Chez nous, le paiement électronique n'existe pas. Les spécialistes répondent qu'il n'y a pas encore de loi pour régir ce mode de paiement. C'est bien. Ailleurs, l'économie et le commerce avancent et la loi est obligée de suivre. Chez nous, on attend la loi pour avancer. C'est très bien. On adore attendre. 0n déresponsabilise, ça donne un sens à la vie et ça occupe... C'est à ce moment précis que Zakaria Boualem se demande ce qui arriverait si Santos n'était pas Santos. Autrement dit : si l'animal livré n'était pas celui de la photo. La réponse est, encore une fois, dans le site, avec cette étrange phrase : En cas de litige, les tribunaux marocains seront seuls compétents. à la seule idée qu'un tribunal marocain puisse être compétent, Zakaria Boualem rigole. Lidée qu'il puisse soumettre à la sagacité d'un juge un fichier .jpg d'un Santos à comparer à un imposteur bêlant lui semble relever du délire le plus trapu. En même temps que j'écris cette chronique, j'observe Zakaria Boualem. Il a mis Santos en fond d'écran, il lui parle. Il est évident qu'il s'est attaché à Santos. Il devient moderne, je vous dis... |