Islamistes. Le PJD se paie (gentiment) Al Adl
Interview. "En politique, on ne doit jamais dire jamais"
Football. Nos chances pour la CAN 2006
Internet. La Gâchette du Maroc tire à vue
Chronique. Le lobby du Haouli a gagné
Midelt. Les moines de l'Atlas
Tourisme. Jeter l'ancre à Dakhla...
Exil. Nos célébrités au Canada
Révélations. Un nouvel Irangate ?
Hollande. Sexe, drogue et racisme
Terrorisme. De Bruxelles à Bagdad
Cosumar vs agriculteurs. La guerre du sucre
Portrait. Mémoires de costumier
N° 208
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Mémoires de costumier



6 dates.

1930. Naissance à Tanger
1950. Intègre la troupe Maâmora d’André Voisin
1961. Lawrence d’Arabie de David Lean
1984. La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese
1993. à la recherche du mari de ma femme de Abderrahmane Tazi
2006. travaille sur un projet cinématographique avec le chorégraphe Zinoun.


Larbi Yacoubi, chez lui,
dans la casbah de Tanger,
en 1972. (DR)

Chapeau de feutre, canne à l’ancienne, veste immaculée, Larbi Yacoubi cultive son look de dandy depuis plus de soixante ans. Chemin faisant, il a habillé de grandes stars et contribué à des films-cultes. Récit.


Droit comme un I dans un fauteuil en velours bleu roi, Larbi Yacoubi tire sur sa énième olympique. Aujourd’hui, comme souvent, il a délaissé sa belle demeure coloniale de la baie tangéroise pour un peu de compagnie, place Iberia. “Surtout ne me demandez pas de dates”, prévient-il de sa voix rocailleuse. Sa mémoire serait à l’image des
volutes de fumée qui l’enveloppent, trouble, nombre des années oblige. Pourtant, plus tard, l’homme situera avec une précision d’orfèvre chacune des photos choisies par un ami parmi un précieux fouillis d’images jaunies par le temps. Certaines, agrandies, habillent d’ailleurs les murs de cette maison qui n’est pas la sienne. Croquis de costumes, représentations théâtrales, moments de tournage et de labeur en atelier, instantanés de réceptions mondaines et de festivals… autant de clichés évoquant l’artiste qu’est Larbi Yacoubi depuis plus d’un demi-siècle.

Le théâtre d’abord, avec André Voisin
Premier costumier du Maroc – “même peut-être d’Afrique”, suggère, pas peu fier, un ami – l’homme a accompagné l’histoire du théâtre et du cinéma marocains de son coup de crayon fluide et créatif, détecté par son mentor André voisin, grand dramaturge et fondateur de la troupe franco-marocaine Maâmora, dont il a rejoint les rangs dès 1950. Car avant d’habiller les stars marocaines et hollywoodiennes, le jeune Larbi n’avait qu’une idée en tête, jouer. “Quand j’étais môme, dans notre vieille maison, je prenais le bortal donnant sur la cour pour une scène, derrière un rideau improvisé”. Faire l’acteur, voilà un passe-temps qui va comme un gant à cet “enfant gâté” qui préfère de loin conduire la Rolls de son père, khalifa du port de Tanger, aux études qui le mèneraient vers une semblable carrière. Mais Larbi Yacoubi n’est pas homme à voir ses rêves partir en fumée. Avant même de passer son bac, le monde du spectacle le kidnappe pour ne plus le lâcher.

Les années cinquante sont celles de l’aventure théâtrale et Larbi dessine finalement les costumes des pièces dans lesquelles il joue.Bonhomme misère d’André Voisin, M’aâlem Azzouz et Les Fourberies de Jouha de Atae Wakil, Hamlet traduit par Khalil Matrane, El Warith adapté de Renard par Ahmed Taieb Laâlej, et surtout Othello dont les habits de scène sont l’orgueil du créateur. En 1957, il se retrouve au poste de la Production théâtrale au ministère de la Jeunesse et des Sports avant de lancer les Maisons de jeunes dans le royaume. Mais, derrière les planches, le jeune et fringant Larbi, costumier autodidacte, se laisse attirer par le chant glamour des sirènes du Septième art.

À l’ombre d’Orson Welles et aux côtés de Martin Scorsese
À cette époque où le cinéma marocain est encore balbutiant, Larbi sert, pour son plus grand bonheur, de sous-fifre au géant Orson Welles, sur le tournage d’Othello à Essaouira. “Je devais être frais et dispos pour lui apporter, au moindre claquement de doigt, son cigare et sa Fine Napoléon, un cognac des plus fameux”. Il a vingt-deux ans et, pour approcher ce monstre merveilleux du cinéma, Larbi a fait des pieds et des mains. Pourtant, le costumier se dit clairement plus homme de cinéma que cinéphile. Ses premiers souvenirs des salles sombres tangéroises sont flous et ses héros cinématographiques – le détective Charlie Chan ou Sabu Hindou dans Le Voleur de Bagdad - peu mythiques, à part, peut-être, Johnny Weissmuller dans Tarzan.

Il a, sans conteste, le culte de l’élégance, “le hindam”, précise-t-il en arabe. Qu’il s’agisse de l’écossais Sean Connery, qu’il a habillé pour A Time bandit, ou bien de Winston Churchill, qui, un jour où le jeune Larbi rentrait de l’école, l’a déposé chez lui à bord de sa grosse limousine noire dans laquelle était assis le Pacha Glaoui, notre costumier a toujours puisé son inspiration créatrice et vestimentaire dans l’allure chic et nonchalante des grandes figures anglo-saxonnes côtoyées lors d’un tournage ou dans les rues de Tanger la cosmopolite. Même un homme en haillons doit avoir de l’allure dans les mains d’un bon costumier.

Veste immaculée de music hall, pantalon de velours côtelé noir sur des souliers impeccablement vernis, une écharpe soyeuse nouée autour du cou de manière immuable et la chevelure soigneusement plaquée en arrière, Larbi Yacoubi cultive sa superbe à travers son style de dandy exubérant qu’il appelle sobrement “délicatesse”. Certes, la barbe est grise et foisonnante et les gestes, ralentis, ont trouvé leur alliée dans une canne sans âge, tenue avec classe par une main d’une finesse fébrile. Certes, il y a cette toux récurrente qui répond en écho aux nombreuses cigarettes consumées dans l’heure mais les yeux sont vifs et rieurs, le phrasé dérisoire et poétique, le ton gamin. “Qu’est-ce qui va m’entretenir si ce n’est mon âme d’enfant ?”, rit-il. Ce sont d’ailleurs les costumes de A time bandit - pour lesquels Larbi Yacoubi doit se projeter dans l’esprit d’un enfant qui rêve après ce que lui raconte son père historien – qui constituent sa plus grande fierté de créateur.

Si le cinéma lui laisse plus d’une anecdote légère – Anthony Quinn, épris d’une partenaire sur le tournage de Arisalla du Syrien Mustafa Akkad, lui racontant ses histoires de cœur avec son accent mexicain tout en dévorant les plats que Larbi, fin cuisinier en plus d’être habile costumier, aimait mitonner entre deux prises – il lui a aussi été une école de l’exigence. “Sur le tournage du Dr Jivago, la costumière que j’assistais me faisait tourner chèvre avec ses ordres incessants et contradictoires”, se souvient-il. Une étape sûrement salutaire pour celui qui, plus tard, s’est imposé au générique de nombreux films internationaux tournés au Maroc dont quelques chefs d’œuvre, à commencer par l’épique Lawrence d’Arabie de David Lean à seulement trente et un an, ou, plus tard, La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, pour lequel il aura sué des semaines durant dans un garage de Marrakech, en 1984. Vingt et un ans plus tard, convié au dernier festival de Marrakech où le grand maître new-yorkais recevait un hommage, Larbi Yacoubi aura l’occasion de le saluer, tout fier que Scorsese hisse La Dernière tentation au rang de ses œuvres favorites, mais non moins peiné que le Centre cinématographique marocain ait omis de le présenter officiellement.

Cinéma marocain, des débuts à la relève
Quelle est la reconnaissance accordée au métier de costumier ? “Ne nous attardons pas sur ce point”, balaie-t-il d’un geste, glissant tout de même que “le costume, qui nécessite une vraie connaissance de l’histoire et de l’allure, n’est guère demandé et apprécié” par le cinéma marocain pour qui il a collaboré à plus d’une vingtaine de films depuis les années soixante. Comme costumier d’abord, mais aussi comme décorateur, et acteur de temps en temps, pour nourrir la flamme du jeu et servir quelques réalisateurs fétiches : l’ami Abderrahmane Tazi, ou encore le Tangérois Jilali Ferhati, “le plus astucieux aux sens artistique, psychologique et intellectuel”, résume-t-il, un peu elliptique. En 1970, c’est lui qui dessine les costumes de Wechma, de Hamid Bennani, que de nombreux critiques considèrent comme l’œuvre pionnière d’un Septième art vraiment marocain, émancipé, en termes d’image et de scénario, des canons mélodramatiques égyptiens. “Ce film s’est attaqué à un tabou de l’époque, l’adoption d’un enfant, que personne n’avait osé aborder ni saborder”, précise-t-il dans un jeu de mots. Larbi Yacoubi, l’air soudain attristé, évoque également son ami Mohamed Ousfour, “un grand créateur”, auteur du Fils maudit, un des premiers films marquants du Maroc indépendant.

Certes, Larbi Yacoubi est un peu old school. Ses acteurs de cœur s’appellent Mohamed Hafifi, Hassan Sqalli, Amal Atrache, Fatima Regragui, Malika Omari, ou Mohamed Miftah. Le Grand voyage, Badis, La Plage des enfants perdus, A la recherche du mari de ma femme ou Ruses de femmes sont ses films marocains de référence. Mais à l’entendre, il assure que c’est la création actuelle qui l’enthousiasme le plus. à ce cinéma “intelligent, propre, plein d’idées, pétillant”, le vieux costumier “fait une grande courbette” avec son fidèle chapeau, même s’il avoue, à l’évocation des récents remous polémiques lors du Festival national du film à Tanger, être “un peu dépassé”. Peut-être une question d’âge. Mais peut-être aussi que, à découvrir le personnage, Larbi Yacoubi est bien loin des discours moralisateurs des réacs de ce pays. “Je souhaite un cinéma marocain plus fantaisiste, qui parle des khourafate de nos grand-mères”. Une âme d’enfant, il disait.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés