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Par Cerise Maréchaud
Portrait.
Mémoires de costumier
6 dates.
1930. Naissance à Tanger
1950. Intègre la troupe Maâmora dAndré Voisin
1961. Lawrence dArabie de David Lean
1984. La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese
1993. à la recherche du mari de ma femme de Abderrahmane Tazi
2006. travaille sur un projet cinématographique avec le chorégraphe Zinoun. |
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Larbi Yacoubi, chez lui,
dans la casbah de Tanger,
en 1972. (DR)
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Chapeau de feutre, canne à lancienne, veste immaculée, Larbi Yacoubi cultive son look de dandy depuis plus de soixante ans. Chemin faisant, il a habillé de grandes stars et contribué à des films-cultes. Récit.
Droit comme un I dans un fauteuil en velours bleu roi, Larbi Yacoubi tire sur sa énième olympique. Aujourdhui, comme souvent, il a délaissé sa belle demeure coloniale de la baie tangéroise pour un peu de compagnie, place Iberia. Surtout ne me demandez pas de dates, prévient-il de sa voix rocailleuse. Sa mémoire serait à limage des |
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volutes de fumée qui lenveloppent, trouble, nombre des années oblige. Pourtant, plus tard, lhomme situera avec une précision dorfèvre chacune des photos choisies par un ami parmi un précieux fouillis dimages jaunies par le temps. Certaines, agrandies, habillent dailleurs les murs de cette maison qui nest pas la sienne. Croquis de costumes, représentations théâtrales, moments de tournage et de labeur en atelier, instantanés de réceptions mondaines et de festivals
autant de clichés évoquant lartiste quest Larbi Yacoubi depuis plus dun demi-siècle.
Le théâtre dabord, avec André Voisin
Premier costumier du Maroc même peut-être dAfrique, suggère, pas peu fier, un ami lhomme a accompagné lhistoire du théâtre et du cinéma marocains de son coup de crayon fluide et créatif, détecté par son mentor André voisin, grand dramaturge et fondateur de la troupe franco-marocaine Maâmora, dont il a rejoint les rangs dès 1950. Car avant dhabiller les stars marocaines et hollywoodiennes, le jeune Larbi navait quune idée en tête, jouer. Quand jétais môme, dans notre vieille maison, je prenais le bortal donnant sur la cour pour une scène, derrière un rideau improvisé. Faire lacteur, voilà un passe-temps qui va comme un gant à cet enfant gâté qui préfère de loin conduire la Rolls de son père, khalifa du port de Tanger, aux études qui le mèneraient vers une semblable carrière. Mais Larbi Yacoubi nest pas homme à voir ses rêves partir en fumée. Avant même de passer son bac, le monde du spectacle le kidnappe pour ne plus le lâcher.
Les années cinquante sont celles de laventure théâtrale et Larbi dessine finalement les costumes des pièces dans lesquelles il joue.Bonhomme misère dAndré Voisin, Maâlem Azzouz et Les Fourberies de Jouha de Atae Wakil, Hamlet traduit par Khalil Matrane, El Warith adapté de Renard par Ahmed Taieb Laâlej, et surtout Othello dont les habits de scène sont lorgueil du créateur. En 1957, il se retrouve au poste de la Production théâtrale au ministère de la Jeunesse et des Sports avant de lancer les Maisons de jeunes dans le royaume. Mais, derrière les planches, le jeune et fringant Larbi, costumier autodidacte, se laisse attirer par le chant glamour des sirènes du Septième art.
À lombre dOrson Welles et aux côtés de Martin Scorsese
À cette époque où le cinéma marocain est encore balbutiant, Larbi sert, pour son plus grand bonheur, de sous-fifre au géant Orson Welles, sur le tournage dOthello à Essaouira. Je devais être frais et dispos pour lui apporter, au moindre claquement de doigt, son cigare et sa Fine Napoléon, un cognac des plus fameux. Il a vingt-deux ans et, pour approcher ce monstre merveilleux du cinéma, Larbi a fait des pieds et des mains. Pourtant, le costumier se dit clairement plus homme de cinéma que cinéphile. Ses premiers souvenirs des salles sombres tangéroises sont flous et ses héros cinématographiques le détective Charlie Chan ou Sabu Hindou dans Le Voleur de Bagdad - peu mythiques, à part, peut-être, Johnny Weissmuller dans Tarzan.
Il a, sans conteste, le culte de lélégance, le hindam, précise-t-il en arabe. Quil sagisse de lécossais Sean Connery, quil a habillé pour A Time bandit, ou bien de Winston Churchill, qui, un jour où le jeune Larbi rentrait de lécole, la déposé chez lui à bord de sa grosse limousine noire dans laquelle était assis le Pacha Glaoui, notre costumier a toujours puisé son inspiration créatrice et vestimentaire dans lallure chic et nonchalante des grandes figures anglo-saxonnes côtoyées lors dun tournage ou dans les rues de Tanger la cosmopolite. Même un homme en haillons doit avoir de lallure dans les mains dun bon costumier.
Veste immaculée de music hall, pantalon de velours côtelé noir sur des souliers impeccablement vernis, une écharpe soyeuse nouée autour du cou de manière immuable et la chevelure soigneusement plaquée en arrière, Larbi Yacoubi cultive sa superbe à travers son style de dandy exubérant quil appelle sobrement délicatesse. Certes, la barbe est grise et foisonnante et les gestes, ralentis, ont trouvé leur alliée dans une canne sans âge, tenue avec classe par une main dune finesse fébrile. Certes, il y a cette toux récurrente qui répond en écho aux nombreuses cigarettes consumées dans lheure mais les yeux sont vifs et rieurs, le phrasé dérisoire et poétique, le ton gamin. Quest-ce qui va mentretenir si ce nest mon âme denfant ?, rit-il. Ce sont dailleurs les costumes de A time bandit - pour lesquels Larbi Yacoubi doit se projeter dans lesprit dun enfant qui rêve après ce que lui raconte son père historien qui constituent sa plus grande fierté de créateur.
Si le cinéma lui laisse plus dune anecdote légère Anthony Quinn, épris dune partenaire sur le tournage de Arisalla du Syrien Mustafa Akkad, lui racontant ses histoires de cur avec son accent mexicain tout en dévorant les plats que Larbi, fin cuisinier en plus dêtre habile costumier, aimait mitonner entre deux prises il lui a aussi été une école de lexigence. Sur le tournage du Dr Jivago, la costumière que jassistais me faisait tourner chèvre avec ses ordres incessants et contradictoires, se souvient-il. Une étape sûrement salutaire pour celui qui, plus tard, sest imposé au générique de nombreux films internationaux tournés au Maroc dont quelques chefs duvre, à commencer par lépique Lawrence dArabie de David Lean à seulement trente et un an, ou, plus tard, La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, pour lequel il aura sué des semaines durant dans un garage de Marrakech, en 1984. Vingt et un ans plus tard, convié au dernier festival de Marrakech où le grand maître new-yorkais recevait un hommage, Larbi Yacoubi aura loccasion de le saluer, tout fier que Scorsese hisse La Dernière tentation au rang de ses uvres favorites, mais non moins peiné que le Centre cinématographique marocain ait omis de le présenter officiellement.
Cinéma marocain, des débuts à la relève
Quelle est la reconnaissance accordée au métier de costumier ? Ne nous attardons pas sur ce point, balaie-t-il dun geste, glissant tout de même que le costume, qui nécessite une vraie connaissance de lhistoire et de lallure, nest guère demandé et apprécié par le cinéma marocain pour qui il a collaboré à plus dune vingtaine de films depuis les années soixante. Comme costumier dabord, mais aussi comme décorateur, et acteur de temps en temps, pour nourrir la flamme du jeu et servir quelques réalisateurs fétiches : lami Abderrahmane Tazi, ou encore le Tangérois Jilali Ferhati, le plus astucieux aux sens artistique, psychologique et intellectuel, résume-t-il, un peu elliptique. En 1970, cest lui qui dessine les costumes de Wechma, de Hamid Bennani, que de nombreux critiques considèrent comme luvre pionnière dun Septième art vraiment marocain, émancipé, en termes dimage et de scénario, des canons mélodramatiques égyptiens. Ce film sest attaqué à un tabou de lépoque, ladoption dun enfant, que personne navait osé aborder ni saborder, précise-t-il dans un jeu de mots. Larbi Yacoubi, lair soudain attristé, évoque également son ami Mohamed Ousfour, un grand créateur, auteur du Fils maudit, un des premiers films marquants du Maroc indépendant.
Certes, Larbi Yacoubi est un peu old school. Ses acteurs de cur sappellent Mohamed Hafifi, Hassan Sqalli, Amal Atrache, Fatima Regragui, Malika Omari, ou Mohamed Miftah. Le Grand voyage, Badis, La Plage des enfants perdus, A la recherche du mari de ma femme ou Ruses de femmes sont ses films marocains de référence. Mais à lentendre, il assure que cest la création actuelle qui lenthousiasme le plus. à ce cinéma intelligent, propre, plein didées, pétillant, le vieux costumier fait une grande courbette avec son fidèle chapeau, même sil avoue, à lévocation des récents remous polémiques lors du Festival national du film à Tanger, être un peu dépassé. Peut-être une question dâge. Mais peut-être aussi que, à découvrir le personnage, Larbi Yacoubi est bien loin des discours moralisateurs des réacs de ce pays. Je souhaite un cinéma marocain plus fantaisiste, qui parle des khourafate de nos grand-mères. Une âme denfant, il disait. |
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