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Années noires. Banco royal ?
En officialisant le rapport de lInstance équité et réconciliation, et en délivrant un discours public (et télévisé) devant une foule dopposants et de familles des victimes, Mohammed VI entend clore le dossier des années de plomb. Et passer à autre chose. Mais les intéressés ne semblent pas convaincus de la démarche
Discours royal. Lecture de texte
Le 6 janvier, Mohammed VI a délivré un discours très attendu, à l'occasion de la fin des travaux de l'IER. Chaque virgule en a, évidemment, été soigneusement soupesée. Extraits et commentaires.
Nous faisons (
) nos adieux au demi-siècle qui s'est écoulé depuis l'indépendance avec tous les succès, les revers et les espérances ayant accompagné le processus de mise en place d'un état moderne. C'est le moment aussi où nous nous apprêtons (
) à livrer la bataille du parachèvement de |
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l'édification du Maroc (
) de la démocratie et du développement.
L'habile télescopage opéré entre le rapport final de l'IER et le bilan du cinquantenaire, réalisé par une équipe d'experts coiffée par le conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfqih, permet au roi de tresser un fil continu entre passé, présent et avenir. Les années de plomb avec leur cortège de bagnes, tortures, détentions secrètes, etc. sont donc classées parmi les revers
entre les succès et les espérances. Autrement dit : il faut prendre de la hauteur en replaçant le tout dans un contexte global, puis se tourner vers l'avenir. Pourquoi pas ? Le problème, c'est qu'il y a un chaînon manquant entre le passé et l'avenir : les recommandations - présentes - de l'IER. A aucun moment, le roi n'a dit clairement et sans détours : elles seront appliquées. Or si elles ne le sont pas, l'avenir risque fort de connaître, lui aussi, son lot de revers.
En évoquant le cinquantenaire que nous venons de quitter, nous n'entendons pas nous ériger en juge de l'Histoire (
). Seuls les historiens sont habilités à évaluer la marche de l'Histoire avec l'impartialité et l'objectivité requises, et à l'abri de toute considération politique conjoncturelle.
Laisser les historiens juger l'Histoire est un principe tout à fait sage et raisonnable. Les historiens ont en effet besoin de recul, et cela ne fait que 6 ans, après tout, que le règne de Hassan II est révolu. Reste que cette hauteur de vue royale n'est pas aussi innocente qu'elle en a l'air. Quand Mohammed VI parle de mettre l'évaluation de l'Histoire à l'abri de toute considération politique conjoncturelle, il demande à toutes les forces politiques et para-politiques (de l'AMDH à Archane et ses pareils, en passant par les islamistes et l'Istiqlal) de mettre un terme à leurs différentes lectures historiques. Message : la monarchie (via l'IER) a établi les faits, aux historiens d'en présenter des interprétations. D'ici là, que plus personne ne dise il faut solder les années de plomb avant de nous attaquer aux chantiers de l'avenir. En plus clair : moi, le roi, je considère que le dossier est clos, et j'invite toutes les forces politiques à considérer de même. Il est peu probable qu'un discours y suffise
Il appartient à chacun de nous d'en tirer les enseignements qui s'imposent (
) pour éviter que certains écarts du passé ne se reproduisent et pour combler certaines lacunes antérieures.
Soit, le Maroc sous Hassan II n'est ni la Chine sous Mao, ni l'URSS sous Staline. Mais tout de même
Certains écarts du passé et certaines lacunes antérieures, c'est plus que léger pour qualifier les milliers de drames humains vécus pendant près de trente ans dans ce pays. Certaines victimes disent même que ces expressions sont outrageantes au regard de ce qu'elles ont vécu. Sans parler de la portée du formidable travail de l'IER, qui s'en retrouve très minimisée. Mais enfin, passons. C'est surtout le chacun de nous qui mérite réflexion. Qui ça, nous ? Est-ce le raisonnement Herzenni (après tout, Hassan II était en état de légitime défense face à une gauche qui en voulait à son trône et à sa vie, donc les responsabilités sont partagées) qui refait surface ? Décapiter l'armée suite aux putschs manqués et faire sonner la charge contre les maquisards armés de Moulay Bouazza peut être vu comme de la légitime défense. Mais rafler, torturer, faire disparaître et/ou tuer des civils désarmés dont le seul crime était de penser différemment
cela relève du crime dEtat. Le déséquilibre dans le rapport des forces était plus que flagrant. Il ne s'agissait ni d'écarts, ni de lacunes, mais bel et bien d'une politique délibérée de détruire toute opposition à la royauté, de quelque degré qu'elle soit, par tous les moyens disponible y compris - voire surtout - par des moyens illégaux. Ce n'est donc pas à chacun de nous qu'il appartient de tirer les enseignements du passé. C'est à lEtat, et à nul autre, de procéder à un tel examen de conscience.
Nous avons entrepris (
) de parachever le règlement équitable de la question des violations passées des droits de l'Homme, dans le cadre d'un processus dont la dynamique avant-gardiste fut enclenchée au début des années 90 par notre vénéré père (
).
Dynamique avant-gardiste, les concessions faites par Hassan II au début des années 90 ?!? Que voilà une lecture charitable ! Rappelons-nous de cette époque
C'était celle de Notre ami le roi de Gilles Perrault, de l'évasion des enfants Oufkir, de la révélation de l'existence de Tazmamart, de la publication des premiers rapports d'Amnesty International fustigeant le Maroc
et de la grosse médiatisation étrangère de tout cela ! S'il y a eu ouverture (relative) de Hassan II aux préceptes des Droits de l'Homme à cette époque, c'est principalement à cause des pressions de la communauté internationale. Et ce n'était certainement pas une dynamique librement consentie !
C'est avec émotion et déférence que nous nous rappelons encore comment (
au Parlement), en octobre 1998, le regretté souverain insistait sur la nécessité d'une clôture définitive de tous les dossiers en suspens. Lorsque (
) Dieu le rappela à Lui, il nous est échu le devoir de poursuivre cette mission (
). Les dossiers épineux ont pu être apurés dans le cadre du principe du changement dans la continuité (
).
En 1998, Hassan II avait aussi fait une autre déclaration mémorable : le dossier des violations des droits de l'Homme est clos, avait-il dit suite au (très timide) mémorandum que le (très officiel) CCDH venait de lui transmettre. Parmi les défenseurs des droits de l'Homme, le tollé avait été général. C'est justement en réaction à cette déclaration de Hassan II que le Forum vérité et justice (FVJ) avait été créé, et qu'il avait drainé des milliers de victimes, venues de tous les coins du royaume, pour clamer avec force : non, le dossier n'est absolument pas clos !. C'est là que Driss Benzekri est apparu, en tant que leader du FVJ. Et c'est à partir de là que la dynamique IER a été lancée. Conclusion : ce qu'a fait l'IER sous l'impulsion de Mohammed VI ne s'inscrit absolument pas dans la continuité du règne hassanien mais, indiscutablement, dans la rupture. Hassan II disait vouloir régler le passif mais sans le penser, ni vouloir le faire. Mohammed VI l'a dit, mais lui le pensait, et il l'a fait. Mille bravos. Mais c'est justement ce qui est incompréhensible dans ce discours du 6 janvier : pourquoi le roi n'a-t-il pas franchement revendiqué la rupture ? Personne ne lui demande de reconnaître publiquement que son père était un autocrate. Mais pourquoi tenir absolument à ce mythe de la continuité auquel personne (et peut-être même le principal intéressé) ne croit ? Réflexe dynastique ? Blocage intellectuel de type makhzénien ? Gage à ceux de l'ancienne garde qui demeurent en poste ? Aucune de ces raisons ne suffit à expliquer pourquoi Mohammed VI a raté l'occasion de s'attribuer le mérite - réel - de cette avancée historique. Regrettable
(J'espère voir parvenir) cette heureuse et réconfortante nouvelle (
) par l'entremise des anges du Miséricordieux, à l'âme immaculée de mon vénéré père et au coeur de toutes les victimes, les personnes ayant subi des préjudices et les familles endeuillées (
)
La télé ne l'a évidemment pas montré, mais la plupart des militants des droits de l'Homme présents au discours ont grimacé à ce passage. Mettre l'âme immaculée de Hassan II sur un pied d'égalité avec le cur de toutes les victimes, n'est-ce pas aller trop loin ? Car enfin, de qui ces gens-là sont-ils les victimes ? Des bourreaux qui les ont directement torturés et/ou endeuillés ? Sans doute. Mais nul (et notamment pas le roi) n'ignore qu'un crime n'est considéré réparé que quand on remonte toute la chaîne des responsabilités. Affirmer, aujourd'hui encore, que Hassan II n'était au courant de rien est peut-être une nécessité dictée par une sorte de realpolitik qu'on a du mal à saisir. Mais qu'on ne nous demande surtout pas d'y croire
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Enquête. Victoire royale ? Oui mais...
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Au centre, chaleureuse accolade
entre le roi et la mère
dune victime. (DR)
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(Presque) tous les opposants, les purs, les vrais, étaient réunis autour du roi, le 6 janvier, pour écouter le discours qui clôturait les travaux de l'IER. Et les années noires, par la même occasion ? Les avis sont (plus que) partagés
Lobjectif du discours royal [prononcé le 6 janvier dernier, clôturant le travail de l'IER] était d'abord de normaliser une situation donnée (le présent) pour tourner la page du passé et regarder de l'avant. La phrase de Abdelhamid Aouad, dirigeant du parti de l'Istiqlal, illustre bien la première victoire du roi : celle d'avoir pu rassembler tout le |
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monde. Vu le monde en question, ce n'était pas forcément gagné d'avance. Avant le 6 janvier, le protocole royal a en effet battu le rappel de personnalités hier encore indésirables. Christine Daure-Serfaty, dont le nom reste attaché à la lutte contre les abus de la monarchie du temps de Hassan II, a ainsi fait son entrée au palais royal. Une première. Je n'y suis pas allée pour saluer la victoire, ou la défaite, de Mohammed VI, prévient l'intéressée, mais pour rencontrer des gens sincères. Ce n'est pas une réconciliation totale mais du baume, de la pommade que l'on a appliqués à nos blessures héritées du triste vieux temps. La présence de la fervente militante des Droits de l'Homme avait un caractère inédit, irréel et n'a pas échappé à la vigilance des caméras de télévision. Normal. L'épouse Serfaty n'a-t-elle pas, de longues décennies durant, payé de sa personne pour dénoncer sans relâche les abus de toutes sortes, dans un rôle d'égérie du mouvement des Droits de l'Homme qui a causé bien des soucis à l'ancien règne ? Au-delà du discours royal, c'est à tout un processus (celui de l'examen des années de plomb par Mohammed VI), que la présence de la militante apporte incontestablement du crédit. Ce n'est pas rien. Ce que je retiens de l'expérience de l'IER, ce sont surtout les recommandations contenues dans son rapport final. Le chapitre 'vérités' reste très partiel. Quant à l'impunité, qui passe d'abord par l'établissement des responsabilités individuelles, elle n'a pas dépassé le stade du discours. à lui seul le discours royal du 6 janvier symbolise, aux yeux de Christine Daure-Serfaty, toutes les réussites et les échecs de la victoire du nouveau règne. Ce jour-là, j'ai eu le plaisir de rencontrer de vrais défenseurs des Droits de l'Homme comme Abdelhamid Amine et Abderrahim Jamaï, une victime comme la mère de la martyre Saïda Menebhi, mais j'ai eu aussi la déception, la douleur de croiser des gens comme Mahmoud Archane (ndlr : invité en tant que secrétaire général du MDS) et d'autres responsables des abus du passé parmi les officiels. Reste le plus important : le contenu du discours. Personnellement, j'espérais que le roi présente clairement les excuses officielles de l'état. Je savais bien qu'il serait utopique de voir le roi faire le procès de son père, parce que ce serait couper la branche sur laquelle il est assis. Unfils ne peut pas juger son père, mais beaucoup de choses étaient pourtant possibles à côté parce que bien des responsables méritent d'être jugés. Après tout, il y avait Hassan II et les autres, tous les autres.
Les fantômes des cas non élucidés
Les sentiments sont très partagés chez les victimes des années de plomb. Le père de Abdellatif Zeroual, mort sous la torture dans les années 70, n'a pas répondu à l'invitation de l'IER parce que, nous ont assuré plusieurs sources crédibles, les conclusions du rapport n'apportent aucune nouveauté sur le cas Abdellatif. La famille de Houcine Manouzi, autre disparu célèbre, a choisi de couper la poire en deux : les parents, octogénaires, ne se sont pas déplacés alors que l'un de leurs fils, le docteur Abdelkrim Manouzi, s'est présenté au palais en qualité, avant tout, de Président de l'Association médicale de réhabilitation des victimes des années de plomb. Une manière de signifier que si des efforts ont été faits pour élucider le sort du disparu, la vérité n'a que très peu avancé. C'est un peu l'image du train arrivé à mi-chemin, résume Abdelkrim Manouzi. Le roi a ouvert la voie, mais le chemin à parcourir reste encore long. Il est temps d'écarter certains responsables des années de plomb. La vérité ne s'arrête pas à l'établissement des certificats de décès, ou des lieux d'inhumation, elle consiste d'abord à révéler ce qui s'est exactement passé. Et arriver à cette vérité revient à demander des comptes et à les obtenir, puis à juger les hommes du passé. Pour le frère du célèbre disparu, la véritable victoire de Mohammed VI serait d'arriver, une bonne fois pour toutes, à une réconciliation tant nationale qu'individuelle. Mon père me dit : je veux bien me réconcilier mais avec qui ? Tant que tout n'a pas été dit sur que ce qui est arrivé à mon fils, la question restera sans réponse.
La famille de Abdelhak Rouissi, dont le corps n'a toujours pas été retrouvé 41 ans après sa disparition, admet plus volontiers la victoire, le pari gagné par la monarchie. Comment ne pas être ému quand on voit les familles des victimes invitées au palais, s'exclame Khadija Rouissi, sur du disparu. Comment rester insensible quand on voit le roi s'avancer pour saluer chaleureusement les familles Menebhi, Belhouari, Dik, ou encore Aâgaou [NDLR : Aâgaou est un rescapé de Tazmamart]... Oui, reprend Khadija Rouissi, il y a victoire dans le sens que la volonté politique de tourner la page existe. Mais comment aller plus loin sans faire preuve de responsabilité, sans opérer une mise à niveau des mentalités et des stratégies de tous les défenseurs des droits de l'homme ?.
LAMDH nest pas un ennemi de la monarchie
La victoire royale résonne d'une manière toute particulière aux oreilles des deux principales ONG de Droits de l'Homme : l'Association marocaine des droits humains (AMDH) et le Forum vérité et justice (FVJ). L'AMDH a, la première, initié le combat pour établir la vérité sur les années de plomb, dès 1979. L'association fait figure, aujourd'hui encore, de dernier rempart contre les abus du régime. Elle a longtemps contesté l'expérience de l'IER, y voyant une manière (pour la monarchie) de solder les comptes à moindres frais. Mais son président, Abdelhamid Amine, a choisi de se rendre au palais royal, pour écouter le discours du 6 janvier clôturant définitivement les travaux de l'Instance. Une grande première là aussi pour cet ancien détenu politique, qui ne va pas sans un certain grincement de dents, certains militants de base assimilant la présence de Amine au palais à un geste déplacé qui tend à élargir le consensus national autour du roi (dans le traitement du passif de l'ancien règne). En d'autres termes, le « geste » de Abdelhamid Amine ressemblerait à une défaite, une concession accordée à la monarchie. Le numéro 2 de l'organisation, Abdelilah Benabdeslam, rectifie toutefois le tir. Il n'y avait pas de quoi refuser une invitation au palais. L'AMDH n'est pas un ennemi de la monarchie et sa présence signifie qu'elle a son mot à dire sur le processus en cours. Notons qu'en 2002, déjà, l'association a été invitée au palais pour l'installation officielle de Diwan Al-Madalim. On s'attendait déjà à être reçu par le roi mais ce fut finalement le prince Moulay Rachid qui a conduit la cérémonie. Sur le chapitre des années de plomb, ce n'est pas une invitation au palais qui changera la donne et l'AMDH se réserve toujours le rôle d'observateur, de contre-poids, pour les abus encore perpétrés aujourd'hui. On ne peut pas connaître à l'avance le contenu d'un discours royal, ajoute Benabdeslam. L'écouter sur place ne revient donc pas à le cautionner, ni à participer à un quelconque consensus. Nos positions sont connues. Ce qui a été réalisé reste partiel et insuffisant. Même si le roi a laissé entendre que le jugement des responsables n'est pas pour demain, nous continuerons à le demander, sachant parfaitement que cela risque de remonter jusqu'à Hassan II. Le même point de vue est partagé par le FVJ, lui aussi invité au palais en la personne de son président Mohamed Sebbar. Créé en 2000 pour faire la lumière sur les exactions de l'ère Hassan II, le Forum a fonctionné comme une IER avant la lettre. Ce n'est pas un hasard si le roi a choisi, en 2004, les anciens ténors du FVJ (Driss Benzekri, Salah El Ouadie, Abdelhak Mossadeq
) pour conduire l'expérience de l'IER. Mohammed VI a bien dérobé le tapis sous les pieds du Forum, en plus d'avoir retiré un crédit incontestable de l'opération années de plomb. Véritable épouvantail à l'avènement du nouveau règne, le FVJ se retrouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Que faire ? Où aller et avec quels hommes ? Le président Mohamed Sebbar, comme il nous l'a plusieurs fois confié, menace de jeter l'éponge et le deuxième congrès de l'association, prévu en janvier 2006, vient d'être repoussé (pour cause de fin de mandat de l'IER !) jusqu'à avril prochain. Abdelbaqi Youssefi, dirigeant du Forum à Casablanca, admet les doutes actuels mais n'y voit pas la fin de l'organisation. Nous ne sommes ni plus faibles, ni plus forts qu'hier. Nous continuons tout simplement d'exister. Le chantier ouvert par l'IER reste en suspens et le dossier des Droits de l'Homme est loin d'être enterré. Nous n'avons jamais été dans une logique de guerre, ni vis-à-vis du Palais ni vis-à-vis de l'IER, même si des membres de l'Instance nous ont parfois taxés d'agitateurs. Et puis, les vérités partielles contenues dans le rapport de l'IER ne peuvent correspondre qu'à des victoires partielles. Au-delà de la recherche de la vérité, c'est la lutte contre l'impunité qui constitue, désormais, le principal cheval de bataille du FVJ. L'idée d'un pardon général tend à dissoudre les responsabilités individuelles, ce qui est extrêmement dangereux. Et cela a d'autant moins de sens que le Maroc ne sort pas d'une guerre civile où deux armées étaient opposées. La vérité, au fond, elle est simple : le peuple marocain a longtemps été opprimé par le pouvoir. Le nier revient à refuser d'avancer.
Après lIER, que reste-t-il à dire à la Gauche ?
La victoire du roi interpelle encore plus les partis de gauche, opposants d'hier. Avant de lever le pied devant l'émergence des ONG de Droits de l'Homme, le PPS et plus encore l'USFP et la défunte OADP (aujourd'hui PSU) ont longtemps capitalisé sur les exactions du règne de Hassan II. Que leur reste-t-il, aujourd'hui, à la lumière de l'expérience de l'IER couronnée, le 6 janvier, par un discours royal solennel ? Ce qui reste, résume Mohamed Sassi, ancien de l'USFP, peut tenir en une phrase : la revendication officielle d'une vraie réforme constitutionnelle qui concrétiserait enfin la séparation des pouvoirs. Il ne faut pas oublier que les années de plomb ont été possibles parce que le roi était partie prenante dans la bataille. Pour éviter que cela ne se reproduise, il faudrait que l'institution monarchique s'en tienne à son rôle d'arbitre, loin de la bataille, qu'elle lâche du lest au profit d'un parlement et d'un gouvernement crédibles, autrement elle restera comptable des erreurs passées et à venir. Pour Sassi, comme pour d'autres élites de gauche, l'IER est allée aux limites de son mandat, avec une marge de manuvre somme toute étroite. Ce n'est pas vraiment suffisant pour crier victoire. La réconciliation doit être politique et aller au-delà des indemnisations et des réparations individuelles. Le discours du 6 janvier ne pouvait peut-être pas aller très loin dans le bilan du passé, mais il pouvait être plus ferme sur les engagements du présent. Non seulement le roi s'est contenté de suggérer (sans jamais le dire clairement) l'idée d'un pardon, mais il ne s'est pas formellement, personnellement, engagé sur la réalisation des recommandations de l'IER. Quant à la présence d'ONG et d'opposants parmi les invités, elle ne relève que de l'anecdotique, loin de toute idée de véritable consensus ou de victoire royale.
Mustapha Meftah, dirigeant du Parti socialiste unifié, admet pour sa part l'idée d'une victoire du roi (via l'expérience de l'IER et la réforme du code de la famille) mais aussi des militants des Droits de l'Homme, aux dépens d'une classe politique en perpétuel recul
Sauf qu'il lui apporte un mais qui en réduit sensiblement la portée. Le Maroc ne peut réellement avancer qu'en opérant des ruptures avec le passé. Mais c'est la continuité qui a été institutionnalisée comme philosophie de l'expérience en cours, ce qui est en soi inquiétant. Comment croire au slogan 'plus jamais ça' avec cette idée de continuité ?. Meftah s'arrête sur les limites de la transition démocratique, que l'échantillon du discours du 6 janvier illustre parfaitement. Le roi aurait pu aller jusqu'au bout. Il aurait marqué un coup énorme en demandant pardon au nom de l'Etat, même si ce n'était pas prévu dans le texte du discours. Il aurait pu placer les familles des victimes au premier rang en place et lieu des officiels. Ce ne sont que des symboles, mais qui auraient pu prêter à conséquence. En un mot, le roi aurait pu prétendre à une victoire totale là où il s'est contenté d'une demi-victoire via des demi-gestes forts.
L'analyse de Lahcen Daoudi, l'un des principaux dirigeants du PJD, mérite également réflexion. S'il y a victoire, elle a été remportée sur soi. Le roi n'avait pas besoin de purger un passif dont il n'est pas personnellement comptable, mais il a eu le courage de le faire. Et il a eu l'intelligence de rassembler toutes les sensibilités politiques et sociales. Il se donne une chance, et nous la donne aussi, de juger enfin le présent et l'avenir de ce pays. Une vision que Abdelhamid Aouad, au nom de l'Istiqlal, n'est pas loin de partager : L'expérience de l'IER, même si elle n'a pas fait l'unanimité, est une clé pour l'avenir. Il n'y a qu'à lire ses recommandations pour comprendre qu'elle ouvre la voie à une séparation salutaire des pouvoirs. La réforme de la justice et la revalorisation du politique, telles qu'elles sont préconisées par l'Instance, peuvent jeter la base d'une véritable transition démocratique.
En somme, ce que ne dit pas le dirigeant de l'Istiqlal, c'est que, compte tenu du pari de l'avenir, la victoire royale ne sera totale qu'en fonction du degré et des délais d'applicabilité des ambitieuses recommandations de l'IER. Qui peut prétendre le contraire ? |
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Discours et auditoire. Une mise en scène millimétrée
Le discours royal du 6 janvier a donné lieu à une organisation exceptionnelle, tant dans sa dimension protocolaire que télévisuelle. La plupart des invitations ont été lancées deux à trois jours avant l'événement, certaines personnalités politiques ayant été invitées le jour même, quelques heures à peine avant le discours. C'est l'IER qui s'est chargée de proposer la liste des militants des Droits de l'Homme et des familles de victimes invitées, le protocole royal se chargeant de valider les propositions de l'Instance et d'établir la liste des officiels, hommes politiques et hauts dignitaires de l'Etat. Le protocole royal s'est également chargé de l'ordonnancement et de la répartition des invités. Au premier rang du parterre des invités figuraient ainsi, dans un subtil dosage entre passé et avenir, représentants de l'IER et du cabinet royal (notamment Abdelaziz Meziane Belfqih, coordonnateur du rapport du cinquantenaire), bien encadrés par les représentants de l'Etat. Les familles des victimes, les représentants des ONG, des partis politiques, étaient disposés derrière sans hiérarchie particulière, le plus souvent en rangs dispersés. Voilà pour le protocole. La télévision s'est chargée, quant à elle, de zoomer, via de longs travellings, sur les figures les plus inédites de l'assistance : les familles bien sûr, mais aussi les acteurs de la société civile et autres symboles de l'opposition (Abdelhamid Amine, Mohamed Sebbar, Christine Daure-Serfaty, etc). En très léger différé ? En tout cas, la télé n'a montré aucune grimace, de mouvement de tête réprobatif d'un quelconque invité. Il y en a pourtant bien eu
Si l'impression générale, ce jour-là, était que le roi s'adressait aux acteurs d'un large consensus national, où chacun était parfaitement à sa place, le protocole et la mise en scène télévisuelle y étaient pour beaucoup. |
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Et maintenant ?
Appliquer les recommandations
Les recommandations contenues dans le rapport final de l'IER sont une plus-value qui donne, a posteriori, une autre allure à la mission de l'Instance. Elles sont capables de changer la face du Maroc. Qu'on en juge : refonte du système judiciaire via l'abolition des instructions orales et la fin de la mainmise du ministre de tutelle, réformes constitutionnelles allant vers la clarification et la séparation des pouvoirs, contrôle de l'appareil sécuritairepar le gouvernement, etc. A bien y regarder, l'Instance dirigée par Driss Benzekri propose rien moins que le passage du Maroc à la démocratie, la vraie. Mais qui réalisera ce noble projet et avec quels moyens ? Ce n'est pas l'IER puisqu elle a été dissoute. Ce sera le CCDH. Le roi, dans son dernier discours, l'a clairement chargé d'assurer la mise en uvre des recommandations de l'Instance. Théoriquement, il n'y a rien à dire. Le problème, c'est que le CCDH est seulement une instance consultative (auprès du roi), qui ne dispose d'aucun pouvoir de décision ni, surtout, de contrainte. De là à douter de l'applicabilité des recommandations de l'IER, il n'y a qu'un pas, que beaucoup sont prêts à franchir sans être taxés de nihilisme. Ecoutons, pour nuancer de telles craintes, les propos de Mohamed Berdouzi, membre à la fois de l'IER et du CCDH : C'est l'IER qui a suggéré le choix du CCDH pour l'exécution de ses recommandations. Le roi a validé ce choix tout en donnant l'ordre aux différentes structures de l'état de coopérer avec le CCDH. Les recommandations touchent à des aspects multiples qui vont de la dimension constitutionnelle à la législative, en passant par la gouvernance sécuritaire. Le CCDH a-t-il les épaules assez larges et les coudées assez franches pour s'accomplir d'une tâche aussi colossale (le mot n'est pas trop faible) ? Le CCDH, explique Berdouzi, a pour lui d'abriter la moitié des membres de l'IER qui connaissent déjà parfaitement le dossier, tous ses membres sont motivés. Surtout, il existe aujourd'hui, au plus haut de l'état, une réelle volonté politique d'appliquer ces recommandations. A noter, toutefois, que ni le roi, ni le CCDH ne se sont engagés sur une date-butoir.
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