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Cosumar vs agriculteurs. La guerre du sucre
Portrait. Mémoires de costumier
N° 208
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Cosumar vs agriculteurs. La guerre du sucre

(K.A / TelQuel)

Les agriculteurs de Tadla refusent de cultiver la betterave. Ils y perdent plus qu'ils n'y gagnent. Mais la Cosumar, qui monopolise la filière du sucre, les tient en laisse. Début d'un bras de fer inédit.


Les paysans du Tadla font grève. Ils boycottent la betterave, leur culture de prédilection. Les retombées de la grève auraient pu être encore plus catastrophiques. “Elles ne concernent que 40% du volume global auquel on s'attendait”, précise un cadre du ministère de l'Agriculture. Ce dernier avoue que la tendance à la baisse, palpable
depuis quelques années, s'est fortement accentuée cette année. Les chiffres fournis par l'Office régional de mise en valeur du Gharb (ORMVAG), section de Tadla-Azilal, parlent d'eux-mêmes. Sur les 19.500 ha, programmés pour la culture de la betterave avant le démarrage de la campagne agricole, on s'est retrouvé avec seulement 7 700 ha plantés en betterave à sucre.

“Cela fait bien des années que l'on se plaint du rendement de cette culture sans qu'on ait pris en considération nos doléances”, s'indigne cet agriculteur de Souk Sebt qui a reconverti ses champs en cultures maraîchères. Il n'est pas le seul à avoir pris cette décision. “Les prix d'achat de la betterave imposés par la Cosumar font que de nombreux agriculteurs se plaignent de ne pas faire de bénéfices à l'issue de la campagne agricole”, précise un militant du Syndicat national du thé et du sucre. Les faibles précipitations et le verglas qui ont marqué l'année écoulée ont fini par décourager les paysans. Du côté de la Cosumar, on se défend “d'affamer les paysans”. Au contraire, on précise que chaque année, le groupe débloque entre 100 et 140 millions de dirhams pour le financement de la campagne betteravière destinée à son approvisionnement. Un partenariat de coopération entre la Cosumar et l'ORMVAG qui débouche le plus souvent sur des contrats individualisés. Soutenus par la Cosumar, les agriculteurs bénéficient ainsi d'une prise en charge de l'organisation logistique de la campagne betteravière, de la distribution des semences jusqu'à l'arrachage et au transport en passant par un encadrement technique de proximité pour les sensibiliser aux moyens d'optimiser leur production.

Un système obsolète
Qu'est-ce qui ne marche plus dans le système ? Pour expliquer cette situation complexe il faut invoquer les assolements imposés depuis les années 70 aux agriculteurs de la région. Régler l'assolement d'une terre, c'est, d'une part fixer l'étendue de chaque périmètre irrigué et de l'autre, déterminer la place que chaque plante doit occuper. Pour l'Etat, il s'agissait à l'époque de piloter une politique sucrière qui visait, en imposant aux paysans la culture de la betterave, à atteindre l'autosuffisance à l'orée des années 80. Et pour comble, non seulement l'autosuffisance n'a pas été atteinte en matière de production sucrière, mais les paysans ont continué à être soumis au régime des cultures contractuelles. “Une fois, on nous conseille gentiment de consacrer une partie de nos terres à la betterave, une autre fois, on nous menace carrément de nous couper l'eau si l'on s'avise de faire autre chose que de la betterave”, se plaint ce paysan qui reconnaît que la pression, aujourd'hui, est tout de même plus soft qu'auparavant. Pour les autorités, il s'agissait là d'une façon subtile de maintenir un équilibre socio-économique particulièrement précaire dans des régions réputées frondeuses. “On ne voulait pas voir basculer ces régions dans le chômage et l'insécurité, c'est-à-dire la siba” rappelle un caïd de la région.

“Depuis les années 90, ce régime particulièrement contraignant est devenu complètement obsolète parce qu'il ne tient compte ni d'un environnement international complètement libéralisé, ni des aspirations des paysans à choisir de cultiver ce qui est le plus rentable pour eux” explique Najib Akesbi. En parallèle, la Cosumar a profité des subventions de la Caisse de compensation pour prendre le relais des autorités et “suggérer” aux paysans de planter de la betterave dans des conditions de rentabilité discutables. Aujourd'hui, certains agriculteurs comme de nombreux syndicalistes évoquent le “piège sucrier” dans lequel on a enfermé les paysans. “Quand vous avez reçu un prêt, des semences et de l'eau pour l'irrigation et même si le verglas détruit vos champs de betterave, vous n'êtes pas exonérés de rembourser tout cela, pour autant, à la Cosumar” s'indigne ce fellah de Souk Sebt.

Un monopole qui coûte cher
En refusant de planter de la betterave, les paysans s'en prennent naturellement au monopole de la Cosumar. Ils estiment que la société, devenue filière de l'ONA depuis sa privatisation à moindre coût (lire encadré), monopolise la filière du sucre sans la moderniser. A titre d'exemple, certaines usines de la Cosumar, qui produisent quotidiennement des milliers de tonnes de pains de sucre et de sucre en morceaux, sont des unités obsolètes dont les machines datent des années 30. “Si la Cosumar continue à le faire, c'est tout simplement parce que l'État continue à subventionner à fonds perdus la filière du sucre”, explique ce syndicaliste indigné.

“Le sucre, rappelle un expert , est un bon exemple de la complexité des relations agricoles, une partition à quatre voix : les pouvoirs publics ont intérêt à protéger les agriculteurs, les importateurs éventuels réclament l'ouverture des marchés, l'ONA par le biais de la Cosumar souhaite un maintien du régime préférentiel et les industriels agroalimentaires absorbent plus de 70% de la production et plaident constamment en faveur d'une baisse des prix ou de leur stagnation”. Dans cette équation, l'agriculteur est le grand perdant. D'où cette guerre du sucre qui ne fait que commencer d'autant que les quelques milliers de travailleurs des sucreries et les milliers d'agriculteurs et de saisonniers employés par le secteur représentent un prolétariat particulièrement agressif.



Privatisation. La mainmise de l'ONA

Comment l'ONA a-t-il définitivement mis la main sur le monopole du sucre ? Par une astuce très simple : en mettant les sucreries dans la corbeille de la privatisation dès 1996. Mais l'Etat n'a pas accompagné cette mesure par une libéralisation des prix, ce qui a refroidi les éventuels acquéreurs. Alors que, dès cette époque, on a parlé d'une timide première phase de libéralisation du secteur, l'importation du sucre reste toujours soumise à des droits de douane. De plus, la Caisse de compensation subventionne le sucre à près de 50%. Pour Najib Akesbi, “on a, par ce système pernicieux, fait exprès de présenter aux acheteurs éventuels des sucreries plombées par des effectifs très lourds et qui plus est, soumises à une tutelle extrêmement contraignante de l'Etat qui réglemente un secteur fermé à la concurrence. Il a suffi à l'ONA d'attendre quelques années pour intervenir en catimini et rafler à un prix très modeste des sucreries, dont personne ne voulait”. Avec l'achat des trois unités sucrières du Tadla par la Cosumar, il a ainsi décroché le jackpot. “Les 137 millions de dirhams déboursés pour acquérir les unités de Oulad Ayed, Souk Sebt et Béni Mellal ne correspondent même pas au prix du foncier de ces trois unités” précise un ex-cadre de la Cosumar. C'est d'ailleurs à la suite d'une remarque particulièrement critique sur le déroulement de cette privatisation que le président de la CGEM, Hassan Chami, s'est fait incendier par les journaux proches du Palais.

 
 
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