Qui sont les moutons ?
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Ahmed Réda Benshemsi
(Sebastien Micke / Paris Match)
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Si la fièvre du mouton nous prend chaque année, cest simplement
pour faire comme les autres !
Maintenant que nous avons bien digéré, réfléchissons un peu
Mais que mes amis barbus se rassurent tout de suite : loin de moi, cette année, lidée de dénigrer lAïd le Grand, ce rituel glorieux qui fait la joie des petits et des grands, foi de la RTM. Je ne vais pas non plus en remettre une couche sur les folies des plus humbles, prêts à vendre le matelas, la télé et la mobylette pour parader fièrement dans le quartier, un monstre à cornes en laisse (lisez plutôt la chronique de Chadwane |
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Bensalmia,).
Ce qui me turlupine, cest surtout cette question : sacrifier un mouton le jour de lAïd est-il vraiment une obligation islamique ? Le Coran ne lordonne nulle part. En revanche, il en est bien question dans la Sunna (geste prophétique), et notamment dans ce passage, rapporté par Mohammed Ibn Yahia et relayé par 6 autres témoins certifiés : Quand le saint prophète voulait sacrifier, il achetait deux moutons grands, gros, cornus et bien portants. Il égorgeait lun deux pour ceux qui attestent de lunicité de Dieu et lauthenticité de Son messager (NDLR : les musulmans), et égorgeait lautre pour lui-même et sa famille*. Autrement dit, cest à limam quil revient de sacrifier un mouton, certes énorme, mais au nom de TOUS les musulmans (Hassan II le faisait dailleurs pour préserver le cheptel, les années de sécheresse). Pour les autres, cest ceux qui veulent bien, et personne ne les y oblige. Les musulmans libanais, par exemple, se sont affranchis de ce rite, il y a bien longtemps. De quel droit prétendrions-nous quils sont moins bons pratiquants que nous ?
Plus loin, encore : savons-nous vraiment ce que nous commémorons, en sacrifiant un mouton le jour de lAïd ? Le célèbre geste dIbrahim qui, voulant égorger son fils pour lamour de Dieu, vit lenfant miraculeusement remplacé par un bélier, puis légorgea ? Cette histoire est bien antérieure à lapparition de lislam. Les juifs aussi commémorent le geste dIbrahim (Abraham, chez eux) mais entre rabbins, sans que la communauté des croyants se sente concernée. Serions-nous les seuls gens du livre à reproduire fidèlement lacte de foi dIbrahim ? Même pas. Daprès le chercheur marocain associé au CNRS Mohammed Mahdi, ce que le rituel musulman du sacrifice commémore chaque 10ème jour du mois hégirien de dou lhijja, cest
le pèlerinage de l'adieu, marquant la fin de la mission prophétique de Mohammed. Quel livre décole, quelle comptine de grand-mère raconte cela ? Aucun et aucune, évidemment. Un joli mythe vaut mieux quune réalité décevante.
Alors, si ce nest pas une obligation religieuse, ni une reproduction de la geste prophétique, ni même la réédition symbolique du sacrifice dAbraham, quest-ce qui nous pousse, chaque année, à lorgie bacchanale et à lendettement le plus inconsidéré ? Réponse du même Mahdi : Se sacrifier pour sacrifier, c'est pouvoir accéder au temps de la fête. Fêter (t'ayyed), c'est se conformer au groupe social et s'inscrire dans la normalité, quel qu'en soit le prix. Autrement dit : si la fièvre du mouton nous prend tous une fois par an, cest tout simplement pour
faire comme les autres ! Moralité : les moutons ne sont pas forcément ceux quon pense...
* Hadith 3122, Kitab Al Adahi, ân sunan Ibn Maja, Tarmidi wa Ibn Daoud
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