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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“Je vois chaque jour mes tortionnaires”

Antécédents
Rachid Chrii
Militant
1965. Naissance à Safi.
1989. Fonctionnaire à la commune urbaine de Safi.
1998. Rejoint l’AMDH
2003. Arrêté dans le cadre d’une sombre affaire de droit commun, il est violé par un policier.
2004. Gracié par Mohammed VI.
2005. Naissance de son fils, Mohamed Nasr.
Smyet Bak ?
Abdellah Ben Abdelkader.

Smyet mok ?
Hafida Bent Thami.

Nimirou d’la carte ?
Z 87 206.

Vous êtes l’un des rares à avoir publiquement déclaré que vous avez été violé au commissariat. C’est facile à assumer ?
Évidemment que non. La plupart des détenus qui subissent de pareils supplices estiment que c’est h’chouma de les dénoncer. Alors que c’est l’unique moyen d’arrêter l’hémorragie. Ce que j’ai enduré est très dangereux. D’abord kidnappé, les yeux bandés, j’ai subi ensuite les pires tortures par des éléments de la PJ.

À quoi pensiez-vous en écoutant le dernier discours du roi rendant public le rapport de l’IER ?
Aux crimes d’aujourd’hui. Aux tortionnaires toujours libres. Tout le monde est d’accord pour tourner la page du passé. Soit, mais comment le faire sans demander des comptes à ceux qui sévissent encore aujourd’hui. A quoi bon tourner la page du passé si en 2020, on doit encore instaurer une instance qui étudierait les violations post 99. Il faut arrêter la spirale de la torture, avant qu’il ne soit trop tard.

Vous les croisez apparemment toujours vos tortionnaires ?
Pire, je les vois chaque jour. Psychiquement, c’est quelque chose qui vous détruit de l’intérieur. Récemment, au tribunal, l’un d’eux est venu sans vergogne me serrer la main. Peut-être que dans sa tête, il demandait pardon. Je trouve cela tout juste sadique. La journée durant, ils subissent les insultes et les humiliations de leurs supérieurs, et se vengent sur les citoyens qu’ils ont entre les mains.

Vous venez d’un quartier populaire à Safi où on a dix fois plus de chances de devenir dealer qu’instit de campagne. Comment avez-vous fait pour devenir militant à l’AMDH ?
La situation sociale n’est jamais un prétexte pour violer la loi. Dans mon quartier, comme partout ailleurs, il y a de tout. Mais il y a surtout des gens admirables qui occupent des postes sensibles dans différentes institutions de l’état. J’ai d’abord été syndicaliste puis membre de l’AMDH où j’ai travaillé dans “la commission des violations” qui réceptionne toutes les plaintes de la ville. J’ai donc été très sensible au sujet.

Avec tout ça, vous êtes fonctionnaire à la commune. Ça ne fait pas tache sur votre CV ?
Et où voulez-vous que je travaille ?

Dans l’enseignement, par exemple …
Avec moi dans l’association, il y a des commerçants, des fonctionnaires, etc. Pendant une période, il y avait beaucoup d’instituteurs et d’avocats à l’AMDH, mais depuis le dernier congrès, l’association cherche à s’ouvrir à toutes les composantes de la société.

Franchement, vous n’avez pas l’impression d’en faire trop à l’AMDH parfois ?
Est-ce trop en faire que de dénoncer la mort d’un citoyen dans un commissariat ? Cela touche au droit à la vie, c’est plus que tout. Le rôle de l’AMDH, c’est de dénoncer ces abus pour amener l’Etat à revoir sa stratégie sécuritaire.

Vous croyez franchement avoir autant de poids ?
En tout cas, il reste encore beaucoup à faire mais pas mal de choses ont changé. Nos rapports sont relayés au niveau international par d’autres organisations qui exercent une pression certaine sur l’Etat.

Justement, vous n’en n’avez pas marre de rédiger des brouillons pour les organisations internationales ?
Ce n’est pas vrai. Notre rapport est annoncé lors d’une conférence de presse et distribué au public. Nous envoyons des correspondances aux officiels, sans réponse. L’AMDH est membre de la Fédération internationale des droits de l’Hssomme, il est donc normal qu’ils relaient nos rapports.

Si demain, votre tortionnaire en chef, vous demandait pardon…
Il n’y a pas de pardon à accorder. Les tortionnaires doivent rendre des comptes. Ce monsieur m’a dit : “Si on avait bien planifié ton kidnapping, on t’aurait jeté sur la voie ferrée, sans que personne s’en rende compte”. Je ne pardonne pas à quelqu’un qui a tué et torturé. Ce serait une invitation à la récidive.

 
 
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