Islamistes. Le PJD se paie (gentiment) Al Adl
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Islamistes. Le PJD se paie (gentiment) Al Adl

Nadia Yassine
Egérie d'Al Adl et pourfendeuse
du PJD, dans une interview
au Journal hebdomadaire

Abdelilah Benkirane
Député PJD et directeur d'Attajdid,
dans lequel a été publiée une
“lettre de conseils” à Al Adl.

Visions 2006 pour les uns, élections 2007 pour les autres. Chacun son truc… Mais les cadres du PJD ont peur que les prémonitions du cheikh Yassine ne desservent leurs desseins électoraux. Du coup, ils lui donnent des “conseils” (amicaux).


Dès que l'année 2006 a pointé du nez, tout le monde s'est rappelé des visions d'Al Adl Wal Ihsan, les récits des militants de base rêvant de la tête d'Abdeslam Yassine trônant sur le corps du prophète, ou celui de Hassan II, les interprétations de Yassine en personne invoquant pêle-mêle “2006, la glorieuse”, “la qawma”, “la khilafa”, les explications
abondantes sur le site officiel de la Jamaâ montrant tout le crédit qu'accordent Yassine et les adeptes d'Al Adl aux visions prophétiques. A mesure que ces visions et récits s'accumulaient, les nuances précautionneuses des cadres d'Al Adl comptaient de moins en moins. La foule barbue n'avait plus qu'une idée-clé en tête : “En 2006, Al Adl va mener une révolution (pacifique) contre la monarchie”. Le porte-parole du mouvement, Fathallah Arsalane, a eu beau démentir l'intention de la Jamaâ de passer à l'acte, voire d'avoir annoncé la khilafa en 2006, rien ne pouvait plus arrêter la surenchère populaire. Du coup, le groupe islamiste concurrent, le Mouvement nification et éforme (MUR), arrière-boutique doctrinaire et idéologique du PJD, s'est senti obligé de se démarquer publiquement d'Al Adl. Et voilà ce que ça donne :

Les visions yassiniennes, une “bavure”
Dans une lettre de conseil et de remontrances (Nassiha), annoncée en manchette d'un numéro spécial d'Attajdid, devant rester en kiosque tout le mois de janvier 2006, le MUR attire l'attention de ses “amis et frères” d'Al Adl sur “les dangers politiques, médiatiques et idéologiques de ces visions”. Le directeur d'Attajdid, membre dirigeant du MUR et du PJD, Abdelilah Benkirane, s'explique : “nous leur avons adressé cette lettre dans un premier temps à titre d'échange fraternel et amical. Puis nous avons ressenti le besoin de la publier pour nous positionner par rapport à l'Etat et à la société”. Décodez, les islamistes officiels ont en tête les élections 2007 et ne voudraient aucunement que ces histoires de visions, provenant de leurs partenaires stratégiques (Al Adl), viennent parasiter leurs desseins politiques. Omar Iharchan, l'un des jeunes cadres d'Al Adl, confirme : “Ils ont cherché principalement à renier ces visions pour ne pas être assimilés à nous en ces temps troubles”.

Cette lettre intervient, en fait, pour couronner une série de déclarations des alems pro-monarchistes du MUR comme Ahmed Raïssouni, Benkirane, Hamdaoui, allant même jusqu'à taxer les interprétations mystiques de Yassine de “folles divagations”. Ces derniers mois, les rencontres entre dirigeants des deux mouvements ont été irrégulières et informelless. Mais l'échange entre les bases n'a pas été interrompu. “Cette lettre est donc l'aboutissement d'un long processus”, affirme Benkirane. Elle montre que les divergences ont persisté. Vues du MUR, les visions yassiniennes constituent des “bavures pouvant être mises à profit par les adversaires du mouvement islamiste dans son ensemble”. Alors, plutôt que devoir affronter des ennemis qui ne sont pas les siens, voire d'être emporté par la vague anti-islamiste qui arrive, le MUR explique ce qu'il veut dire par “bavures”.

“Des rêves douteux et approximatifs”
Tout en croyant comme Al Adl que les visions constituent un résidu de prophétie, le MUR estime qu'elles sont douteuses pour trois raisons : “il est possible que ce ne soient que de vulgaires rêves ; que les personnes ayant eu les visions n'en gardent qu'un souvenir approximatif ; que celui qui les interprète se trompe complètement”. Autrement dit, le délire populaire qui accompagne le phénomène n'est pas justifiable. Il est vrai que Nadia Yassine a elle-même avoué, sur les colonnes du Journal Hebdomadaire, que son père n'était pas “le devin de service”, mais elle n'a pas omis de reconnaître que la prise au sérieux de ces rêves prémonitoires faisait partie du patrimoine mystique de la Jamaâ. Son argument majeur étant que “le prophète lui-même a conseillé d'en tenir compte”. Réplique doctrinaire du MUR, “le prophète a douté de l'interprétation de ses propres visions”. Alors de là à donner du crédit à celles de Yassine …

Au-delà de ces querelles d'école entre islamistes, le propos du MUR vise aussi à montrer combien Al Adl a surinvesti cette histoire de visions. Dans un semblant de réquisitoire politique, le MUR énumère les usages “pédagogiques, mobilisateurs, médiatiques” faits de ces prémonitions. Les idéologues du PJD se montrent plus particulièrement excédés par la recherche systématique de “sacralisation du Cheikh Yassine au point d'en faire un mythe vivant”. Ont-ils peur qu'il leur fasse de l'ombre ? “Depuis les élections de 2002, les dirigeants du PJD n'ont eu de cesse de crier haut et fort l'isolement d'Al Adl, alors que ce dernier tenait à montrer que le MUR manquait de charisme”, explique le politologue Mohamed Darif.

Du coup, le MUR se sent autorisé à faire la morale (gentiment) à Al Adl. “Gesticulater autant pour défendre ou justifier cette vague de rêves et d'illusions ne sied pas à votre attachement à la logique ; vous savez qu'un ijtihad pris pour une vérité absolue mène à des dérives ; et puis croire apporter autant que les premiers califes du prophète serait une grosse erreur”. Au fond, il s'agit d'un duel entre fondamentalistes rangés, prêts à relativiser leurs enseignements pour se frayer un chemin vers le pouvoir, et un leader hyper-charismatique assurant à ses adeptes que “la glorieuse qawma” de 2006 aura bien lieu.
“Aujourd'hui, commente Mohamed Khalidi, qui vient de faire scission du PJD, l'enjeu pour tous les islamistes est d'accepter d'agir au sein des institutions (entendez la monarchie) pour faire étalage de leurs différences”. Les invitations de normalisation à l'égard d'Al Adl fusent de toutes parts. Les islamistes patentés ne voudraient quand même pas que 2006 leur soit fatidique parce qu'un vieux Cheikh récalcitrant rêve trop. Avouez que ce serait bête…



Bilan 2005. Version Attajdid

A ttajdid, journal (officiellement “proche”) du PJD, s'est livré dans un numéro spécial 2005 à l'exercice du bilan, mais à sa manière. Il énumère les grands événements de l'année écoulée. Il en ressort quatre grandes étapes, toutes relatives à ce qu'Attajdid appelle, “le terrorisme éradicateur”. Premier dans le viseur, l'audiovisuel public et, principalement 2M, qui a été “punie deux fois par l'autorité de tutelle à cause du PJD ”. Le journal prend ensuite la défense de politiciens et acteurs de la société civile critiqués pour avoir dit du bien du PJD. C'est le cas de Nourredine Ayouch, Mohamed Mrini et Abderrahim Lahjouji. Evidemment, 2005 a également été l'année de la colère royale contre le maire PJD de Meknès. Symboliquement, le coup a fait mal et le journal encaisse. Mais le parti demande, du coup, “à être comptable de l'ensemble des mairies qu'il dirige”. Et vlan pour les gouverneurs de Sa Majesté ! Evidemment, un bilan islamiste ne saurait éviter le sujet, désormais consommé, des festivals musicaux. En gros, ils les veulent islamo-compatibles, et tant pis si personne ne danse. Et pour conclure : bonne année, Incha Allah !

D.B.

 
 
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