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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Driss Bennani

Interview. “En politique, on ne doit jamais dire jamais”

Abdelwahed Radi, président
du Parlement (AFP)

Entre une séance plénière et une grande réception offerte en l'honneur d'une délégation étrangère, Abdelwahed Radi se livre calmement au jeu des questions-réponses dans son bureau cosy de président du Parlement.


Ce soir, vous donnez une grande réception en l'honneur du Président de l'assemblée vietnamienne. Que lui répondrez-vous si, entre deux plats, il vous demande : “Pourquoi y a-t-il autant de militaires dehors Monsieur Radi” ?
Je lui expliquerai les choses simplement. Je lui dirai qu'au Maroc, malgré les efforts que fournit le pays pour répondre aux aspirations des
populations, les moyens mis en oeuvre ne suffisent toujours pas à faire face à tous les besoins. Nous sommes un pays où il y a du chômage, de la pauvreté et des dysfonctionnements qu'il ne faut pas cacher. Nous sommes également un pays qui essaie de construire l’Etat de droit, la démocratie, et le droit de protestation en fait partie. Ces manifestants choisissent symboliquement de défiler devant le Parlement les jours de séance plénière, et les forces de l'ordre sont là pour gérer cette manifestation.

Sinon, comment va l'USFP, Docteur ?
Je ne suis pas “docteur”, même si les docteurs se trompent parfois de diagnostic. Le parti tente d'être à la hauteur de ses tâches. Le dernier congrès ne s'est pas mal passé et nous sommes dans la phase de mise en œuvre des décisions prises lors de ce congrès. Maintenant, nous nous intéressons surtout à des questions organisationnelles, au niveau central et au niveau des régions. Nous ouvrons des bureaux là où nous ne sommes pas présents, nous recrutons de nouveaux adhérents et nous encadrons la population.

L'UNFP des années 60 a donné Ben Barka et Bouabid. Celui des années 70 et 80 a donné Malki, Oualalou, Lahlimi et les autres. Vous n'avez pas l'impression que depuis plus de quinze ans, votre parti a cessé de produire des élites ?
J'ai été l'élève de Ben Barka et de Bouabid. Ils étaient déjà tous les deux parmi les signataires du manifeste de l’indépendance en 1944. Personnellement, je n'ai eu à assumer des responsabilités partisanes que beaucoup plus tard. J'ai été longtemps à l'école. D'abord à l'Istiqlal, à l'UNEM, au SNE SUP et dans d’autres organisations. J'ai eu ma première responsabilité nationale en 1962 en tant que simple membre du Conseil national. J'ai attendu jusqu'en 1967 pour être membre de la Commission administrative et je n'ai réellement émergé comme dirigeant qu'en 1977 en tant que Président de groupe parlementaire. Pendant plus de 25 ans, j'ai donc appris à l'ombre de mes aînés. Nous étions une génération qui travaillait et qui se souciait peu de savoir si c'était une élite ou pas, considérant que c'est aux autres de nous juger. Nous étions pudiques. Et puis c'est faux de dire que l'USFP n'a pas produit d'élites ces dernières années. D’où sont venus Achaâri, Alioua, Soufiane Khairat, Hassan Tarik et même les dissidents Benjelloun, Hafid, Sassi et les autres. Au bureau politique, il y a des jeunes des années 90 comme Mohamed El Gahs, Nouzha Chakrouni, Boubekri et j'en oublie, au Conseil national. D’autres élites émergeront à l'avenir. Elles seront en scène en 2007 ou en 2012. Il doit y avoir un laps de temps entre la formation et l'émergence. Dans d'autres partis, cela va plus vite. A l'USFP, il y a une grande compétition et une grande sélection. Quand on a les compétences, on finit par émerger et rester sur la scène.

Vous avez été de tous les parlements depuis 1963. Votre diplôme de psychologie sociale, c'est pour le prestige ?
Mes études ont marqué ma personnalité toute entière, mon système de valeurs et mes références. La première législation a duré une année et demie seulement. N'oubliez pas l'état d'exception entre 1965 et 1977. Je n'ai pas été au Parlement d'Oufkir. Et pendant 12 ans, j'ai exercé à l'université en tant que professeur puis chef du département de philosophie durant 5 ans, jusqu’à ce que le gouvernement de l’époque décide de m’éloigner de la fac et de m’affecter d’office à l’institut de recherches scientifiques, avec d’autres collègues d’ailleurs. J'ai également été Secrétaire général du Syndicat national de l'enseignement supérieur, durant la même époque. D’où mon éloignement. Malgré ces déboires, j'ai eu des étudiants dont je suis fier aujourd'hui comme Noureddine Sail, Abdallah Saaf, Abdallah Hammoudi, Bensalem Himmich, Tahar Benjelloun, Abdou Filali Ansari, Abdeljalil Lahjomri et d’autres.

L'université, c'était un peu votre filet après la chute du Parlement ?
C'était mon travail. J'ai choisi les sciences sociales parce que je cherchais des réponses à mes questions. J'étais dans une quête. A l'époque, avec un diplôme de psychologie, on pouvait aller où on voulait. Mais j'ai choisi l'enseignement parce qu'il me permettait de continuer à me former et d'avoir une certaine liberté tout en étant fonctionnaire. Quand je suis revenu au Parlement, j'ai continué à enseigner jusqu'en 1977 où j'ai été élu Président de groupe parlementaire.

Si le peuple vous plébiscite depuis 1963 (à travers différents mandats), pourquoi n'avez-vous jamais été Premier ministre ?
D’abord, parce qu’on ne décide pas soi-même d’occuper de telles fonctions. Ensuite, parce que j'étais, avec mon parti, dans l'opposition durant la plus longue période. Nous sommes dans la majorité depuis 1998 seulement. Et puis, ce sont ceux qui m'ont élu Président de la chambre qui ont ensuite formé la majorité gouvernementale.

Vous êtes le père de l'alternance alors !
Oui, c'est ce que me dit souvent Si Abderrahmane Youssoufi. Vous savez, pour ce genre de responsabilités, ce ne sont pas des choses qu'on décide.

Quelle a été l'erreur fatale du gouvernement Youssoufi ?
Posez lui la question. Il en a subi les conséquences et il en a souffert. C'est une question difficile, vous me demandez de juger des amis. J'ai ma petite idée, mais je préfère me la garder.

“L'homme qui sait négocier les virages”, c'est ainsi que titrait Al Ittihad Al Ichtiraki en publiant vos mémoires cet été. Cela fait de vous un homme de compromis ou de situation ?
Les deux. Je crois que le journaliste voulait dire l'homme des situations difficiles. Quand il y avait des problèmes dans le parti, et que les gens prenaient position, je n'étais jamais dans les situations extrêmes. J'ai toujours recherché le compromis, le dialogue pour éviter les ruptures et les éclatements. Je ne suis pas un homme de conflit ou qui recherche l’affrontement. Je sais faire face si j’y suis obligé.

Pour un gharbaoui, c'est plutôt décevant…
Je suis hasnaoui ethniquement, gharbaoui géographiquement. J'ai vécu à la campagne et en ville, avec les riches et les pauvres, les faibles et les puissants. J'ai eu le temps de constater les grosses bêtises que font les uns en jugeant les autres, en finissant par croire qu'ils détiennent la vérité. Sur le plan social et politique en démocratie, la vérité est le fruit de négociations, la vérité est ce qui nous met tous d'accord. Sinon, c’est le totalitarisme.

Qu'est-ce que ça vous fait qu'on vous dise “le féodal du Gharb” ?
Personne ne le dit sauf quelques adversaires politiques, relayés par certains journalistes. La féodalité est toute une culture, un système de valeurs, contraire à mes convictions socialistes. Je le considère comme une diffamation politicienne de bas niveau. Les hasnaouis et les gharbaouis connaissent bien la réalité et c’est l’essentiel.

Vous n'êtes donc pas un grand propriétaire terrien ?
Grand propriétaire terrien, non. L’administration compétente est en possession de ma déclaration de biens. Je ne sais si les gens me confondent avec quelqu'un d'autre. Mais s'ils me visent personnellement, je considère que c'est de la mauvaise foi.

Pourquoi n'avez-vous pas déclaré vos biens pour faire taire les mauvaises langues alors ?
Parce que je n'ai pas à me justifier. Je fais mes déclarations aux administrations compétentes conformément à la loi. Je n’ai pas de compte à rendre à mes adversaires politiques.

Croyez-vous qu'un jour, vous convaincrez les Marocains que le Parlement sert réellement à quelque chose ?
Les institutions valent ce que valent les hommes qui les composent. Avant de trouver la solution, il faut se dire que tout le monde a contribué à forger cette image des institutions, y compris les partis du mouvement national. Parce que les institutions, dans notre pays, sont nées dans la douleur, la division, le combat et la falsification.

Vous récoltez ce que vous avez semé…
Comme vous et votre génération, vous récolterez plus tard ce que vous êtes en train de semer. Lors des défilés du 1er mai, on s'arrêtait devant cet édifice symbolique et on scandait des slogans hostiles à l'institution. Ça a duré 40 ans. J'ai toujours dit à mes camarades, dites qu'il y a fraude, attaquons les individus mais pas l'institution parce que ce sera difficile de redorer le blason. Résultat, quand nous avons annoncé que les dernières élections se sont déroulées sans fraude, les gens ne nous ont pas crus. Ça, c'est pour l'histoire. Il y a aussi la valeur des personnes. Entre le nomadisme, l'absentéisme et les séances pas très palpitantes, les citoyens ne se retrouvent pas. Mais ils sont aussi responsables, peut-être plus que les autres, puisqu'ils ont élu, directement, les membres de la première Chambre et indirectement ceux de la deuxième.

Certains cadres du parti et vous avez déclaré “ne pas voir de problème dans une éventuelle alliance avec le PJD”. Vous ne trouvez pas que l'islamisme est aussi contraire à l'idéologie socialiste que le féodalisme ?
La question est mal posée. J'ai dit ne pas avoir de problèmes avec le parti, je n'ai pas parlé d'alliances. En tant qu'homme politique, l'essentiel pour moi est de dialoguer avec tout parti qui a une légitimité populaire. En politique, on ne doit jamais dire jamais. Il faut rester ouvert et débattre en continu avec tout le monde. Quant aux alliances, cela relève des instances du parti.

Depuis Abderrahim Bouabid, combien de bons secrétaires généraux avez-vous eus ?
(sourire) Deux. Ils sont bons parce que le parti les a choisis.

Trouvez-vous normal que des citoyens soient empêchés de circuler sur le trottoir faisant face à l'assemblée qui est censée les représenter ?
J'en suis désolé. Je ne suis pas d'accord avec ces pratiques que je crois inutiles et inadmissibles. Je vais me renseigner et ferai tout ce que je pourrai, parce que comme vous le savez, le contrôle de la voie publique est du ressort des autorités de la ville.



Bio express.

1935. Naissance à Salé 1963. Premier mandat au Parlement. Il y est toujours.
1983. Ministre de la Coopération.
1997. Président de la chambre des représentants. Il l’est toujours.
2003. Premier secrétaire adjoint de l’USFP.



Profil. Homme de consensus

Ses adversaires le disent “trop makhzénien”, ses amis le trouvent “plutôt consensuel”. Lors d'un récent passage à la télévision, beaucoup ont retenu de lui cette image d'homme du bled, populiste, spontané, presque impulsif. Au fond pourtant, Abdelwahed Radi est un gentil papy politique, serein et élégant. Tout au long de son parcours, il a côtoyé ceux qui ont fait l'histoire de ce pays, a beaucoup appris lors de chacune des étapes de sa vie. Il est resté le même : un socialiste chic qui préfère les rounds de négociations aux tours de force et aux confrontations. Nomadisme, absentéisme… il est conscient des tares du Parlement qu'il dirige. Parlementaire professionnel depuis 1963, il a été de toutes les législations, sauf de celle d'Oufkir. Pourtant, l'homme tient plus que tout à son étiquette de professeur universitaire. Jusqu'au bout, il a tenu à relire cette interview, à rajouter quelques phrases pour, dit-il, “informer en éduquant les nouvelles générations”.

 
 
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