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N° 208
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Chronique. Le lobby du Haouli a gagné

Politique, religion, société, économie... en quelques jours, la communauté ovine a réussi l'exploit inaccessible à toute communauté humaine : monopoliser l'actualité, toute l'actualité sous tous ses aspects. Zoom sur la performance d'un lobby très particulier.


C’est désormais un fait avéré. Le lobby des houala a gagné sa guerre contre le syndicat des musulmans “bons pratiquants” du Maroc. Non, ce n'est pas une fiction, mais la seule conclusion plausible au vu des évènements de la semaine passée. La symbolique de l'acte sacrificiel
d'Abraham n'est plus qu'une lointaine histoire. Depuis, le mouton a fait fi de tous les clivages, politiques, médiatiques, religieux, judiciaires et même virtuels (sur anaam.net). Petites histoires d'une grande bataille des temps modernes.

Des médias et du choc des civilisations
Ça commence bien avant l'Aïd, et ça commence fort. Un politicien de renom, Miloud Chaâbi, pour ne pas le citer, ( même si je pense qu'il a tout fait pour, vu le nombre d'articles de presse consacrés à son geste) a compris que l'enjeu cette année serait ovin ou ne serait pas. Traduction : 1500 moutons offerts par notre hôtelier halal à des citoyens démunis, mais désormais électeurs fidèles. Un acte pré-électoral ? Peut-être bien. Mais on ne reprochera rien à Miloud Chaâbi. Il n'avait pas vraiment le choix. En ces temps de “mouton Louis Vuitton”, Monsieur Chaâbi ne peut que lui associer son image. Car le haouli est devenu une super star. Encore plus star que le Chaâbi lui-même. Preuve en est, son geste indéniablement généreux de bon musulman ne lui a pas valu les faveurs de la petite lucarne, tandis que le mouton, lui, y a eu droit. En long, en large et en travers et avec ce point d'orgue : l'explosion de l'argus ovin. Ça s'est passé sur le journal télévisé de 2M : un Marocain, fier comme Artaban, s'est vanté d'avoir acheté son haouli à 10.000DH (meliouuune !). Et à ce prix-là, on ne s'étonnera pas de la réaction du public de 2M. Le lendemain, nombre de citoyens, dans un élan de dérision hautement marocain, se sont plaints que le journaliste n'ait pas pris la peine d'interviewer le quadrupède, à leurs yeux plus digne d'être sous les projecteurs que le citoyen en question.

Le haouli vedette de la télévision qui concurrence la maladie d'Ariel Sharon sur un JT marocain, c'est compréhensible. Mais de là à ce qu'il fasse l'ouverture du 20H français, c'est la consécration. Dans la douce France laïque, le débat sur la possibilité d'acheter le haouli en grande surface a fait la Une des JT de France 2 et même celui de la très gauloise TF1 lors de débats, à chaque fois, décisifs. C'est l'imam marocain de la petite ville de Vannes qui a tranché, le plus sérieusement du monde. “Il faut que le haouli soit égorgé dix minutes après la prière de l' Aïd, sinon, il n'est pas halal”. Dix minutes, ni plus ni moins. Le sacrifice du mouton doit répondre à la même ponctualité que les cinq prières de la journée… enfin, si on tient vraiment à être un “bon musulman”. Résultat, les fortunes en campagnes de communication des Leclerc, Auchan et Carrefour sont parties en fumée par la grâce d'une phrase assassine d'un imam un peu aigri. Et les marketers de la planète entière n'auraient rien pu y faire. On est loin des sujets consacrés chaque année pour cette même occasion, aux pleurnicheries de l'égérie des années 70, madame Brigitte Bardot qui trustait les écrans, jusqu'à l'année dernière, criant au génocide. Le monde a vraiment changé. Huntington peut aller se rhabiller. Le Haouli, tel un fier Naybet, est en train de réduire le choc des civilisations.

De l'Ijtihad, battu en brèche par le business… et le voisin
Le monde économique a, lui aussi, compris la nécessité de s'allier au lobby ovin, à commencer par les organismes de crédit. Le mouton est devenu le principal produit d'appel pour amener à eux une clientèle qui, en temps normal, est plutôt rétive à l'option "financement avec intérêt". Et là-dessus, on ne peut que lui reconnaître d'avoir été plus fort et plus malin que tous les gauchos et laïcs réunis. Il est parvenu à lui seul à mettre en défaut la littérature d'Attajdid. En effet, le journal islamiste a eu beau plaquer en couverture l'ijtihad d'un alem affirmant que l'achat d'un mouton à crédit est “illicite” d'un point de vue religieux, il n'a pas fait recette (Posez la question auxdits organismes de crédit-conso). La veille du grand jour, une étude officielle annonce le sacrifice de 5 millions de moutons dont une grande partie a certainement été financée par les machins-crédits à taux préférentiels et remboursables sur un an. Pourquoi le alem a-t-il échoué dans sa mission de dissuasion ? Parce qu'il n'a pas compris que cela fait belle lurette que le Marocain n'achète plus le mouton pour des raisons religieuses. Il l'achète parce que tout le voisinage le fait. Il l'achète parce qu'il n'a pas envie que le voisin du dessus ait connaissance de ses difficultés financières. Il l'achète pour éviter à son enfant les quolibets de ses amis. Il l'achète comme il achète le silence de son fils, de sa femme, de sa belle-mère ou de son beau-frère.

Il l'achète, malgré les rumeurs de ces derniers jours , accusant le sardi (mouton bicolore et rebelle, signe de vitalité) d'être porteur du rouah tourki (la grippe turque), une maladie à ce jour inexistante, inconnue des vétérinaires de la planète Terre. C'est sans doute le groupement des moutons bergui (mouton rougeaud, race inférieure au sardi) qui en a distillé la nouvelle, s'inspirant de la grippe aviaire. Ou peut-être est-ce le fait du groupement des moutons fertass (sans cornes, le plus vil de toutes les races de moutons) ? Peu importe. Toujours est-il que cet achat social (plus fort que compulsif) a eu son lot d'anecdotes. Il a même failli provoquer des drames. C'est le cas à Meknès, la veille de l'Aïd, après la fuite d'un futur sacrifié. Son propriétaire, anéanti et au bord de la crise de larmes, a passé sa journée à le chercher dans les ruelles avoisinantes avant de le retrouver, du moins le croyait-il, dans les bras d'un autre bon musulman. Convaincu qu'il s'agissait du sien, il a exigé la restitution de sa caution socio-religieuse, mais en vain. Son interlocuteur se refusait à toute négociation, arguant à son tour : “Ce haouli est à moi !”. Sur ce, la discussion tourne au vinaigre et notre homme finit par fracasser le crâne du supposé voleur. Et vous savez quoi ? Les policiers venus l'arrêter ont fini par compatir. Le pauvre venait de perdre un être cher, au sens premier du terme, un être dont le prix aurait pu lui payer au choix, le loyer, l'école des enfants, les provisions pour le mois d'une famille de 5 personnes ou un téléviseur (second choix certes mais téléviseur quand même)… Bref, notre fauteur avait des circonstances atténuantes qui lui ont épargné le pire. Le lendemain, le jour du sacrifice, tout le quartier se racontait l'histoire dans un retour en force de la spiritualité. Le sacrifice d'Abraham a soudain retrouvé toute sa signification : le haouli n'a peut-être pas sauvé la vie de la descendance d'un bon musulman, mais il a évité la prison à un père de famille. C'est le cas de le dire, le haouli gagne à tous les coups !

 
 
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