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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Révélations. Un nouvel Irangate ?

Le Président iranien,
Mahmoud Ahmadinejad (AFP)

Un livre révèle qu’au cours d’une hallucinante opération d’intoxication, la CIA aurait livré des plans à Téhéran pour fabriquer une bombe nucléaire. Info ou intox ?


Quand, mardi, le régime iranien décide unilatéralement de reprendre ses activités nucléaires à Natanz, Washington hausse le ton, de peur qu’il ne s’agisse d’un programme militaire. Mais ce qu’oublie de dire Washington, c’est que ses propres services secrets auraient remis des plans à l'Iran, au début des années 2000, pour qu’il fabrique une bombe nucléaire. Ces révélations choc sont parues la semaine dernière
dans un livre de James Risen, State of War, The secret history of the CIA and the Bush administration et viennent un peu plus jeter le discrédit sur une centrale de renseignements déjà abattue par le double fiasco des attentats du 11 septembre et des armes de destruction massive de Saddam Hussein. James Risen, 50 ans, n’en est pas à son premier scoop. C’est ce journaliste du New York Times, qui a révélé l’affaire des écoutes non autorisées de citoyens américains, ordonnées par George W. Bush. Dans State of War, Risen décrypte le rôle de la CIA pendant ces dernières années et raconte cette hallucinante histoire.

Nom de code “Merlin”.
L’affaire, sous le nom de code “Merlin”, remonterait à février 2000, à la fin des années Clinton. La CIA conçoit un plan truffé d’erreurs. Elle veut le transmettre aux Iraniens pour les orienter sur une mauvaise voie, afin de leur faire perdre du temps dans la course à l’atome. Ces plans doivent être remis à Vienne aux représentants iraniens de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), l’organisme mondial chargé de la lutte contre la prolifération de telles armes.

La CIA emploie alors un ex-transfuge soviétique, un pseudo-scientifique russe au chômage, pour rencontrer les Iraniens. La CIA explique au Russe qu’elle veut en savoir plus sur le degré d’avancement du programme nucléaire iranien, sans lui préciser les erreurs que contiennent les plans. Seulement voilà, le béotien scientifique russe se rend vite compte des fautes grossières que contient le document top-secret et n’est plus d’accord. A Vienne, non seulement il alerte les Iraniens mais il va jusqu’à proposer ses services pour corriger le plan contre espèces sonnantes et trébuchantes : “Si vous décidez de fabriquer un engin similaire, vous allez devoir vous poser des questions pratiques. Pas de problème. Vous aurez les réponses mais j’entends être payé pour cela”. La CIA s’est ainsi fait doubler par son agent.

“Thèse farfelue” ?
Quel crédit faut-il donner à une telle opération, a priori aux antipodes des intérêts américains ? A ce moment-là, Téhéran possède déjà une telle technologie. La Centrale américaine ne pense pas que les Iraniens puissent découvrir les erreurs et qu’en les corrigeant ils seront bien placés dans la détention de l’arme nucléaire. “Dans tous les cas, écrit Risen, cela a peut-être été l’une des opérations les plus irresponsables de la CIA, contribuant à mettre l’arme nucléaire entre les mains d’un membre fondateur de ce que le président George W. Bush a appelé l’axe du mal”.

Si elle venait à être avérée, la thèse de James Risen créerait un séisme politique. La CIA n'a pas répondu sur le fond, mais a dénoncé les “graves inexactitudes” du livre. L’analyste français Alexandre Adler(1) balaie d’un revers de la main ces révélations : “Cela me paraît rigoureusement impossible, nous confie-t-il. Clinton traversait à ce moment-là une rude épreuve à travers l’impeachment. En revanche, il est certain que les Américains, secondés par les Français, ont aidé les Iraniens à avancer sur le chemin de la nucléarisation au lendemain de la révolution de 1979”. Tissu de mensonges ? “Cette thèse est farfelue, s’indigne Alexandre Adler. La CIA n’a pas le pouvoir de révéler de tels plans. Seul le président peut le faire”. Les révélations de Risen tendraient-elles à dire que Clinton puis Bush junior furent désinformés ? Ce serait là “un scandale sans précédent”. Alexandre Adler est persuadé que “les Américains auraient pu abattre de petites cartes avant d’en arriver là : l’embargo, les positions iraniennes en Afghanistan… Pourquoi éventer un tel secret ?”.

Ça chauffe sur le terrain
State of War raconte aussi comment le réseau entier de la CIA en Iran a été grillé, en 2004, quand un responsable américain a “balancé” par erreur à un agent double iranien tout le réseau d’espions basé à Téhéran. Du coup, la CIA se retrouve “virtuellement aveugle” en Iran, à une période où elle a un besoin critique d'informations. Ce livre risque plus de provoquer des remous politiques que de changer la politique américaine vis-à-vis de l’Iran. Washington a exclu une opération militaire. L’administration Bush n’a ni le courage ni la possibilité d’obtenir pour cela l’aval du Congrès américain ou de son opinion. Mais une vague de bombardements ciblés ayant pour objectif de retarder le programme nucléaire reste envisageable. Les Etats-Unis sont sûrs de la volonté iranienne de se doter au plus vite de l’arme atomique. Le New Yorker a révélé d’ailleurs que des commandos américains espions étaient entrés en Iran pour identifier 30 à 50 sites qui pourraient être détruits par des frappes de précision. Mais rien ne garantit le succès d’une telle campagne contre des sites disséminés et enterrés. Sans parler du contre-coup politique qui pourrait être désastreux et des conséquences militaires sur l’Irak.

Les révélations de Risen ne changeront rien à la conduite de l’Iran, qui a décidé, mardi, de lever unilatéralement les scellés du site de Natanz. Au grand dam de la communauté internationale et de Washington en particulier. La Maison Blanche a mis en garde l'Iran contre les risques d'une “grave escalade”. Washington prévient que si les Iraniens continuent à s’entêter, il n'y aurait “pas d'autre choix” que de saisir le Conseil de sécurité de l'Onu. “C’est exactement le but d’Ahmadinejad, explique Alexandre Adler. Avec l’Iran modéré de Khatami et de Rafsandjani, la troïka européenne aurait rapidement trouvé un compromis sur le dossier du nucléaire. Mais Ahmadinejad, lui, n’attend que des sanctions pour pouvoir justifier sa dictature. Il souhaite réduire les libertés publiques et arrêter les opposants. Par ses provocations répétées, il veut isoler l’Iran pour pouvoir mieux accentuer son coup d’état. Voilà aussi pourquoi la troïka donne l’impression de naviguer à vue, de maintenir le fil ténu du dialogue et de retarder l’échéance des sanctions”. Tous gardent l’espoir que le rapprochement de l’Iran avec l’Occident continue d’être un choix stratégique.

(*)Journaliste-chroniqueur au Figaro et directeur du Courrier international




L’auteur. Qui est James Risen ?

Journaliste reporter au New York Times, James Risen écrit régulièrement sur les services secrets et leurs relations avec la politique étrangère américaine. Avant d’avoir révélé l’affaire des écoutes téléphoniques autorisées par G.W Bush et ce qui pourrait devenir un Irangate II, il était fort sollicité, au lendemain du 11 septembre pour expliquer les ressorts d’Al Qaïda et les liens de Ben Laden avec la CIA. Il avait auparavant révélé les bavures de l’ancien directeur de la CIA, John Deutch. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’un plaisantin. D’où l’intérêt particulier porté à son dernier livre, State of war, paru la semaine dernière, où la vérité sur la bombe atomique iranienne met à mal Washington.

 
 
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