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Inancement. Le miracle (ou presque) du cinéma marocain
N° 209
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Financement. Le miracle (ou presque) du cinéma marocain

Heaven’s door (avec Hakim Noury et
Hamid Zoughi) : un film marocain
au festival de Berlin. (DR)

Plus d'argent, une plus grande implication de la télévision… l'état met les bouchées doubles pour doper le cinéma marocain. Un vaste chantier aux allures de miracle, avec ses promesses et ses zones d'ombre.


C’est fait, le miracle a eu lieu. La première revendication des cinéastes de ce pays (plus d'argent public pour assurer le montage financier de leurs films), qui a longtemps ressemblé à un rêve fou, vient d'être satisfaite. Le fonds d'aide, ces subventions publiques instaurées dès 1980, vient de passer de 30 à 50 millions de dirhams. Ce qui
représente un formidable bond de près de 70%. Un sacré jackpot, et un pari plutôt audacieux, pour un pays aux équilibres macro-économiques toujours fragiles. “L'image est une arme, résume le cinéaste Hassan Benjelloun, et au Maroc, les plus hautes autorités l'ont bien compris”. La réflexion du réalisateur de La fête des autres et de Derb Moulay Chérif sous-entend une évidence : le “dopage” de la cagnotte du fonds d'aide est une décision extra-parlementaire, prise au niveau du Centre cinématographique marocain (CCM) et validée par le département de tutelle, le ministère de la Communication, vraisemblablement après avis favorable du palais. C'est en juin 2005, à l'issue du conseil d'administration du CCM, que la décision a été prise de porter le fonds d'aide à 48 millions de dirhams. Quelques mois plus tard, le ministre de la Communication a arrondi le chiffre, le fixant à 50 millions. Et ce n'est peut-être pas fini.

Des millions pour créer un star-system
“Le but, explique Noureddine Saïl, directeur du CCM, est de porter la moyenne annuelle des films réalisés au Maroc à 14 longs métrages. En 2007, le fonds d'aide passera à 62 millions de dirhams pour une moyenne annuelle de 18 films, 82 millions de dirhams en 2008 pour une moyenne de 24 films”. Pour un pays à la cinématographie très jeune (moins de 40 ans ), qui a déjà connu des années “vierges, les prévisions énoncées par le patron du cinéma marocain peuvent laisser rêveur. “Tout cela est très positif et devrait nous aider à mieux canaliser notre besoin de nous exprimer via l'image, résume pour sa part le réalisateur Abdelkader Lagtaâ. Maintenant, le CCM d'un côté et les professionnels de l'autre, doivent réfléchir ensemble aux meilleurs moyens pour aller vers une plus grande qualité de cinéma au Maroc”. Le metteur en scène des Bidaouas et de Un amour à Casablanca, qui a traversé indemne les tristes années 1970-1980, fait partie d'une poignée d'artistes au talent certain mais aux ailes toujours plombées, faute de moyens à la hauteur de leurs ambitions. Lagtaâ et les autres auront, demain, moins de raisons à évoquer pour expliquer leurs ratages, leurs manques. Et c'est tant mieux. “Ce surplus d'argent, relève le réalisateur Ahmed Boulane (Ali, Rabiaâ et les autres), ira dans ce qu'on appelle la production value, c'est-à-dire quelque chose qu'on ne voit pas forcément mais qui rend le résultat final meilleur à l'écran”. La remarque est juste. Le bonus devra affecter les trois compartiments essentiels de la production d'un film : le développement (écriture, repérages, casting), la durée et les conditions de tournage (salaires de l'équipe technique, régie, etc), et la post-production (développement au laboratoire, montages, affiches), sans oublier le marketing promotionnel qui accompagne la sortie en salle.
Le CCM a une idée encore plus précise de la “production value” en question. “Il est important, remarque Noureddine Saïl, que le Maroc installe une sorte de star-system, qui passe par une revalorisation des cachets de nos acteurs. Cela participe à la magie du cinéma, à l'image de ce qui se passait à Hollywood ou dans l'égypte des années 1940-50, et cela reste indispensable au développement d'une véritable industrie du cinéma”. Dans un cinéma, hier encore artisanal, la politique des salaires a longtemps été rebelle à toute logique. Les acteurs en sont les premières victimes puisque, aujourd'hui encore, l'expression “minimum syndical” n'a toujours pas de signification. “C'est au coup par coup, explique encore Ahmed Boulane, qui a souvent assumé le rôle de directeur de casting. Un acteur qui a la cote, et qui porte un film sur ses épaules, peut prétendre à un cachet de 100 000 dh, autrement il est souvent payé sur la base de 2000 dh par jour, qui est le salaire moyen d'un acteur de théâtre. Mais il n'y a pas de règle absolue, sans oublier que les heures sup ne sont presque jamais payées…”. Les acteurs devraient prendre exemple sur les techniciens de cinéma, dont l'organisation va de mieux en mieux (une moyenne de 5.000 DH par semaine pour un assistant-réalisateur, jusqu'à 2 à 3 fois plus pour un chef-opérateur). Un chantier qui pourrait être activé dans le sillage de la nouvelle manne financière, avec la mise en place, pour commencer, d'un smig journalier pour les “apparitions”, les “figurations” des comparses sur un plateau de tournage.

Des promesses et des zones d'ombre
Au cinéma comme ailleurs, l'argent est le nerf de la guerre. Et l'état a misé double puisque, en parallèle au fonds d'aide, il a imposé dans les cahiers des charges des deux principales chaînes de télévision, l'obligation de s'impliquer dans la coproduction : une moyenne annuelle de 20 films par an pour TVM et 10 films pour 2M. Alors imaginons un peu le tableau dans une projection de deux années à peine : en 2008, le Maroc risque de devenir l'un des premiers producteurs mondiaux en matière de cinéma avec, au bas mot, une moyenne annuelle de 54 films ! A ce rythme, seuls la France et l'indécrottable tandem Hollywood - Bollywood peuvent prétendre à mieux en terme de quantité…
Aujourd'hui déjà, TVM et 2M ont mis la main à la pâte via la production de téléfilms. 2M, la plus dynamique en la matière, a ainsi produit une soixantaine de films de télévision depuis 2001, ce qui répond à son nouveau cahier des charges qui l'oblige à en produire un minimum de 15 par an. Un investissement de taille, quand on sait que le coût moyen d'un téléfilm va de 500 000 DH (film produit en interne) à un million de dirhams. Mais le résultat est probant : un téléfilm emploie en moyenne une soixantaine de personnes, réalise de bons scores d'audience (qui se traduisent par un retour d'investissement publicitaire) et permet, au passage, au réalisateur de “garder la main” et de survivre, avec un salaire moyen de 60.000 dh pour 6 à 8 semaines réparties entre tournage et post-production.
L'effort de la télévision devra s'étendre, cette fois-ci, au grand écran, à l'image de ce qui se fait en France où plus aucun projet conséquent ne peut être monté sans le concours de Canal plus, à l'image aussi de la Grande-Bretagne et de l'Italie, pays où la télévision est depuis longtemps le premier producteur de films de cinéma. Là encore, 2M fait figure de précurseur : “Sur les 21 films présentés au dernier Festival du film marocain, observe Najib Refaif, directeur de l'unité fiction (lecture et sélection des projets à soutenir) à la deuxième chaîne, 2M en a coproduit 18”. Après avoir oscillé entre 400 000 et 800 000 dh, la fourchette plafonne aujourd'hui à hauteur de 1 million de dh par film soutenu. La mission de “service public” s'est même étendue, depuis quelques années, à des pays tiers, notamment du Sud. 2M figure, en effet, parmi les producteurs de cinéastes aussi prestigieux que Elia Sleiman (le magnifique Intervention divine), Sembène Ousmane, Youssef Chahine ou Nouri Bouzid. “Même si les films de ces auteurs réalisent de moins bons scores d'audience, note toutefois Najib Refaif, ils apportent à la chaîne, et au pays en général, une plus value en matière d'image et d'ouverture sur le monde”. Aujourd'hui, ce sont les cinéastes marocains, longtemps ignorés dans le monde, qui récoltent les lauriers de cette politique, grâce à une bonne exposition dans les grands festivals de cinéma internationaux (Cannes, Venise, Berlin, Carthage, Ouagadougou). En attendant, demain, que le film marocain s'assure une présence permanente à l'étranger, via une distribution commerciale et une diffusion par les chaînes de télévision arabes et africaines, ce qui est encore loin d'être le cas.

Plus d'argent, plus de contrôle
Avant d'être économique, le miracle du cinéma marocain est d'abord politique. Il n'est pas exactement le fruit d'une revendication partisane ou parlementaire, mais des efforts des professionnels du secteur et, selon la formule consacrée, de la “volonté royale”. Evidemment. Mohamed Bakrim, qui dirige le département promotion et coopération au CCM, explique : “L'embellie remonte à 2001, année où le festival de Marrakech a été lancé. Mais si le cinéma est devenu la meilleure vitrine du Maroc, il reste à l'image du pays, en transition, avec des éléments prometteurs et des zones d'ombre”.
Depuis l'arrivée du festival international de Marrakech (“un cadeau royal” selon la formule d'un cinéphile) près de 20 premiers films ont été réalisés. On est loin, très loin, de 1992-1995 où aucun premier film n'a été tourné. En septembre 2005, par exemple, le CCM a lancé un concours du court métrage pour lequel il a reçu 75 projets ! C'est un doux euphémisme que de rappeler le nouvel intérêt du public pour le cinéma. Mais tous les nouveaux-venus ne sont pas des génies en herbe, comme ont pu le constater les observateurs qui ont suivi les derniers courts-métrages présentés, en décembre 2005, à Tanger. Pour Noureddine Saïl, “la décantation se fera d'elle-même et seuls les meilleurs resteront”. Mais en attendant la sélection naturelle, les candidats au premier film se bousculent, tant au niveau du Fonds d'aide, qu'aux deux chaînes de télévision. “Il est important, relève Mohamed Bakrim, de savoir ce qu'on veut. Car trop d'argent, cela peut nuire. Et il est inutile, voire dangereux, de s'installer dans une stricte logique de productivité sans réfléchir aux types de cinéma que l'on veut aider”. Bakrim, en cinéphile averti, sait que le bât blesse, en amont, au niveau de l'écriture, le plus souvent réduite à sa simple expression, quand elle n'est pas baillonnée par une pudibonderie exagérée. “Oui, confirme le cinéphile, la société et le public ont aussi leur rôle à jouer pour développer le cinéma de ce pays. En se rendant bien sûr dans les salles de cinéma, mais aussi en laissant les auteurs exprimer leur monde intérieur, sans tabous ni censure morale, à l'image de la campagne de haine que certains ont orchestrée contre le film Marock”.
Le miracle du cinéma n'a en effet pas affecté les vieux standards des valeurs “familiales”. Il n'a pas affecté non plus la fréquentation des salles obscures : 4 millions d'entrées en 2005, contre 6 millions en 2004 et 30 millions en 1995. La tendance est catastrophique. “Cela s'explique d'abord par la réduction du nombre de salles, explique Noureddine Saïl, et par la vétusté d'une partie du parc existant. Mais les meilleures salles marchent bien et puis, demain, des complexes de qualité ouvriront à Agadir, Rabat, etc.”. Deux zones d'ombre risquent encore d'assombrir le tableau : les rapports conflictuels entre le CCM et son ministère de tutelle, désormais un secret de polichinelle, et l'épineuse question du cinéma amazigh dont personne n'a exactement dessiné les contours malgré la nomination de Ahmed Boukous, déjà recteur de l'IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) à la tête de la nouvelle commission du fonds d'aide.



Aide. Plus de transparence, moins d'intrus

Le centre cinématographique marocain a diffusé, en date du 9 janvier, une nouvelle circulaire sur l'utilisation du fonds d'aide rebaptisé, à l'exemple du modèle français, “Avance sur recettes”. L'accent y est mis sur le principe du remboursement, au moins en partie, des fonds débloqués, et sur le contrôle de la comptabilité des films, selon une philosophie bien simple : quand on a 3 ou 4 millions de dirhams pour monter un film, on peut en défalquer 10.000 pour le compte d'une fiduciaire qui veillerait à la transparence des comptes. “étant donné que l'avance sur recettes est remboursable au prorata des apports du fonds d'aide et des autres apports du producteur, toutes les sommes destinées à la production du film doivent être déposées dans un seul compte bancaire ouvert au nom du film ayant bénéficié de l'avance sur recettes”, stipule notamment le nouveau texte. La note ne précise pas les montants et les modalités de remboursement, mais elle reste une première mesure concrète dans une série de “contraintes positives” qui devrait barrer la route aux derniers intrus (sociétés de production, cinéastes) du cinéma marocain.

 
 
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