Occasion manquée
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Ahmed Réda Benshemsi
(Sebastien Micke / Paris Match)
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À la question : Pensez-vous que lexpérience marocaine de lIER va réussir ?, 62% des spectateurs dAl Jazira ont répondu non, contre 31% oui.
Mardi dernier, al ittijah al mouâkis (la direction opposée), lémission de débat culte dAl Jazira, a été consacrée à lexpérience marocaine de lInstance équité et réconciliation (IER). Dans le coin gauche, le Marocain Chaouki Benyoub, membre de lIER. Après avoir été torturé et emprisonné sous lère Hassan II, il fait aujourdhui partie de ces militants qui, comme Driss Benzekri, ont choisi à lavènement de |
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Mohammed VI de négocier avec la monarchie plutôt que de continuer à laffronter, sur le pénible dossier des années de plomb. Dans le coin droit, Yahia Abou Zakaria, Algérien, présenté comme un chercheur spécialisé dans le Maghreb. Natif du Moyen-Orient, il y a passé la majeure partie de sa vie avant doccuper, au début des années 90, la fonction de rédacteur en chef du journal Al Maouqif (La position), porte-parole officiel du Front islamique du salut. Depuis, il sest rasé la barbe, sest réfugié en Suède, et écrit dans divers journaux panarabes.
Pour du débat, cétait du débat ! Jamais sur la télévision marocaine, on nen a vu un daussi polarisé, tranchant, limite sanglant. Abou Zakaria a attaqué bille en tête. En gros : lIER nest quune grossière mascarade destinée à redorer limage dune tyrannie déguisée en monarchie constitutionnelle. Dailleurs, Mohammed VI est aussi tyrannique que létait Hassan II, parce que la torture et la répression continuent, aujourdhui comme hier dans limpunité la plus totale. Tous les dirigeants des pays arabes, Maroc compris, devraient être traînés dans la rue pour être giflés, puis démis par le peuple, avant que les chars américains narrivent pour nettoyer toute cette pourriture. Benyoub, en réaction, a intelligemment repositionné le débat, et sest montré aussi offensif quil le pouvait.
En résumé : Le processus de démocratisation du Maroc est réel, et sinscrit dans le long terme. Cela ne va pas sans difficultés ni concessions, mais quel autre régime arabe peut se targuer den avoir fait autant, davoir été aussi loin que nous lavons fait avec lIER ? Nous, au moins, on essaye.
Personnellement, jabhorre toute forme de populisme et cet Abou Yahia est un populiste-né. En regardant (avec passion) cette émission, jai vraiment eu envie de défendre le brave Benyoub. Et quand je dis brave, ça na rien de péjoratif. Au contraire. Il en fallait, de la bravoure, pour tenir sur un tel ring. Mais cest en défendant bec et ongles la mémoire de Hassan II (âme immaculée, selon son fils), et en refusant dadmettre des réalités cruelles comme le retour de la torture et limpunité des tortionnaires passés et présents que Benyoub a été le plus brave
et le moins convaincant. Quel dommage, tout de même, que Mohammed VI nait pas été au bout de sa logique. Quel dommage, que des hommes de bien comme Benyoub, Benzekri et beaucoup dautres, soient obligés de sautocensurer et davaler autant de couleuvres pour parvenir à une demi-victoire
là où des excuses royales et des représailles contre les tortionnaires auraient permis de vraiment tourner la page, et avec panache.
Résultat : aussi héroïque quil ait été, le Marocain na pas fait le poids contre lAlgérien, face à des dizaines de millions de téléspectateurs guère portés sur les nuances. Le sondage dAl Jazira, présenté à la fin de lémission, était sans appel. À la question : Pensez-vous que lexpérience marocaine de lIER va réussir ?, 62% ont voté non, contre 31% de oui. Nen voulons pas au courageux Benyoub, il a vraiment fait tout ce quil a pu. Mais quon ne men veuille pas, pour ma part, de pousser un gros soupir de lassitude... |