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N° 209
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Presse. Embargo sur l’image royale

(Match du Monde)

Après la polémique sur la “vie privée de la famille royale”, les officiels invoquent aujourd’hui un dahir poussiéreux, qui soumet à autorisation la publication de toute photo du roi et de sa famille… Mais comment les journalistes peuvent-ils travailler dans de telles conditions ?


22 décembre 2005. Le directeur de l'hebdomadaire Al Ayyam, Noureddine Miftah et la journaliste Maria Moukrim sont inculpés pour “publication de photos de membres de la famille royale sans autorisation”. Pièces à conviction : une série de clichés inédits de Lalla Latifa et Lalla Abla, respectivement mère et grand-mère du roi. Pour dresser le chef d'inculpation, le parquet fait référence à un vieux dahir datant du 19 décembre 1956 et dont personne n'avait jamais entendu
parler jusque là. Le dahir en question réglemente : “La reproduction des traits de Sa Majesté le roi et de leurs altesses royales” et la soumet à l’autorisation du cabinet royal. La semaine dernière, la presse a longuement évoqué la convocation du photographe Mohamed Maradji par la préfecture de police de Casablanca. Pour avoir, écrivent certains, remis les photos en question à Al Ayyam, le photographe préféré de Hassan II aurait été sommé de restituer au Palais toutes les photos de la famille royale qu'il avait en sa possession. Mais Maradji dément catégoriquement toute convocation et nie avoir subi une quelconque pression pour faire ce qu'il a toujours fait depuis le début de sa carrière : mettre à disposition du Palais, de bonne grâce et à chaque fois qu'on le lui demande, les photos de la famille royale qu'il réalise. Ce qu'il a encore fait, admet-il volontiers, pas plus tard qu'il y a deux semaines. En même temps qu'éclatait l'affaire Al Ayyam. Croyons sur parole M. Maradji, un vétéran de la profession. Mais, tout de même, une question demeure : pourquoi devoir remettre aujourd'hui des clichés pris il y a 20 ans ? Et si la publication de telles photographies est une atteinte à la vie privée de la famille royale, pourquoi ladite famille a-t-elle attendu aussi longtemps pour l'exprimer ?

Genèse d'une ambiguïté
Dès 1999, c'est Mohammed VI lui-même qui ouvre la porte de sa vie privée à la presse nationale, en bénissant la circulation puis la publication de dizaines de photos intimistes, taguiya marrakchie sur la tête, en jeans, ou chevauchant un jet-ski. C'est lui-même qui a ensuite “désacralisé” le concept d'épouse du roi en autorisant la publication des photographies de Lalla Salma. Par ailleurs, depuis son intronisation, des magazines internationaux comme Time, Le Figaro ou Paris Match ont régulièrement (surtout pour le deuxième) eu accès à son intimité. Ce traitement de faveur réservé à la presse étrangère a évidemment éveillé les rancoeurs légitimes des journalistes et éditeurs marocains. La discrimination est d'autant plus difficile à digérer que l'image du roi (et/ou de sa femme) en couverture est un argument de vente imparable, chiffres à l'appui. Lorsqu'en avril 2005, les ventes d'Al Jarida Al Oukhra bondissent après avoir traité, en Une, de la vie intime de “la première dame”, la réaction officielle fuse. Abdelhak Lemrini, directeur du protocole et de la chancellerie, transmet le “mécontentement officiel” du Palais au directeur de l'hebdomadaire, l'informant que “toute information ou nouvelle concernant la vie privée des membres de la famille royale chérifienne entre strictement dans les compétences du protocole royal”. Le très urbain Lemrini finit même sa lettre par une menace à peine voilée sur les “conséquences néfastes” du traitement de tels sujets.
Pour résumer : d'un côté, une presse nationale à l'affût de “sujets” sur le roi et sa famille, mais qui est interdite d'en parler et maintenant, d'en publier des photos. De l'autre, une presse étrangère essentiellement “people” (Paris Match, toujours), à qui on ouvre périodiquement les portes du palais, sans gêne aucune. Résultat de cette flagrante politique du “deux poids deux mesures”, les journalistes marocains avancent à l'aveuglette, sur le fil du rasoir. Surtout depuis que ce fameux dahir de 1956 a été exhumé pour légitimer les poursuites contre Al Ayyam. Un dahir, d'ailleurs, qui pose problème, puisqu'il soumet à autorisation la publication de photos non seulement de la famille royale, mais du roi lui-même - personnage public numéro 1, s'il en est. La subtilité (non écrite, évidemment) serait dans le distinguo à effectuer entre les photos qui relèvent de la vie publique de Mohammed VI et celles qui relèvent de sa vie privée. Comment faire la différence ? Par la tenue vestimentaire ? Apparemment, cela ne suffit pas. Le Journal Hebdomadaire a été très critiqué, ces dernières semaines, pour avoir publié en couverture une photo du roi, certes en costume cravate, mais passablement enlaidi par un tic facial, saisi en une fraction de seconde par le reflexe d’un photographe. On s'éloigne à grands pas du diptyque vie privée-vie publique…

Vie privée, vie publique
Il est temps de poser clairement la question : en tant que personnage public surmédiatisé (à raison, vu l'étendue de son pouvoir), le chef de l'Etat a-t-il le droit de contrôler la circulation de ses photos, quitte à perturber sérieusement la liberté de la presse ? Et de manière générale, le chef de l'Etat, même si sa fonction fait de lui le sujet de curiosité numéro 1 du peuple, a-t-il le droit d'imposer un embargo sur sa vie privée ? Même dans les plus grandes démocraties, le débat n'est pas tranché. Aux états-Unis, aucun journaliste ne s'était posé de questions déontologiques quand l'aventure extraconjugale de Bill Clinton avec Monica Lewinsky avait été révélée. Contre-exemple : en France, pas plus tard que fin 2005, le prince Albert de Monaco a intenté puis remporté une action en justice contre Paris Match (tiens, tiens…) parce que la magazine avait révélé sa paternité secrète. En Grande-Bretagne, les paparazzis pourchassent les membres de la famille royale depuis toujours. Et la presse à scandale est un genre parfaitement admis et intégré. Chaque pays a trouvé son propre compromis entre “le droit à l'image” constituante fondamentale de la liberté d'information, et “le droit de l'image”, qui protège la vie privée de tout un chacun, qu'il soit monarque ou simple citoyen.
Au Maroc, l'image du roi a été “démocratisée” par Mohammed VI lui-même. Aujourd'hui, il recule et revendique le droit de la contrôler. Quelle attitude les autorités devront-elles adopter ? S'accrocher à ce dahir poussiéreux et obsolète de 1956 ? Faire un pas en arrière quand tous les discours du roi sont tournés vers l'avenir ? Ou traiter au cas par cas les diffusions non autorisées des photos royales, en fonction de l'usage qui en est fait ? Réponse de Younès Moujahid, secrétaire général du Syndicat national de la presse marocaine : “il faut commencer par définir les principes de base : la déontologie, l'éthique. Ensuite, ouvrir un débat national sur la presse, la déontologie, la liberté et définir expressément les limites entre le droit à l'image et l'atteinte à la déontologie. Enfin, mettre en place des textes qui soient adaptés aux usages du pays”. Soit, mais cela risque de prendre un temps fou. D'ici là, quotidiens et hebdomadaires continueront à paraître et le roi à être le roi.



À propos…
Et les photos de Majidi ?

A.R.B

On parle beaucoup, ces derniers jours, de la photothèque de Mohamed Maradji. Mais il y en a une dont on ne parle jamais : celle de la compagnie d'affichage FC Com, autrefois gérée par Mounir Majidi,
aujourd'hui secrétaire particulier de Mohammed VI. à chaque anniversaire du roi, tous les panneaux FC Com du Maroc se retrouvent couverts (et tant pis pour les annonceurs qui ont des contrats annuels) de portraits de Mohammed VI. Et quels portraits ! Que des bons profils, des prises de vues judicieuses, par dizaines, voire par centaines, du roi dans toutes les tenues possibles : costume, jellaba, rezza berbère, debout, assis, penché… D'expérience, sélectionner une “bonne” photo du roi, parmi celles qui circulent chez les agences de presse et les photographes indépendants, n'est pas chose aisée. Rarement le bon angle, le bon profil… Bref, des photos généralement désavantageuses pour Mohammed VI. Pour tout éditeur de presse, la “photothèque Majidi” est une mine d'or. Nombreux sont ceux qui s'y abonneraient, si c'était possible. On ne parle que de contrôler, d'interdire, mais jamais d'aider la presse… Mettre en circulation les photos avantageuses de FC Com y contribuerait.

 
 
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