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Portrait. "J'ai été élevé dans la honte"
N° 210
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Portrait. "J’ai été élevé dans la honte"

Abdellah Taïa, à droite,
en compagnie de Juan Goytisolo
(DR)

Derrière son air d'éternel ado, ses mots incertains et sa sincérité bouleversante, Abdellah Taïa est un écrivain issu du peuple qui chuchote à peine sa sensibilité.


C’est un jeune homme à la silhouette frêle, au sourire timide et au regard rêveur qui vous attend au Café de France, à Casablanca. Dans ce lieu qui lui était totalement étranger il y a encore quelques mois, Abdellah Taïa semble pourtant avoir trouvé ses marques. Le Café de France est devenu le repaire émotionnel du Slaoui Parisien, dans la grande ville, “car,confie le géniteur du Rouge du tarbouche, j'y ai vu
naître une histoire d'amour inespérée entre deux hommes.” De cette rencontre entre deux homosexuels, maudite par les déterminismes régnant dans la société marocaine, Abdellah garde le souvenir d'un coup de foudre. Et pendant un instant, l'écrivain et le trentenaire disparaissent pour laisser place à l'adolescent qu'il est toujours, plein d'entrain et de rêves. Ce même jeune homme, chétif et fragile, tenait à coucher ses incertitudes sur du papier, durant ses années de fac. Il y racontait, dans une langue qu'il maîtrisait à peine, son amour pour une mère dictatrice mais obligée de l'être pour survivre. Il dévoilait l'amertume de son père dont on avait contesté la légitimité de porter le nom de Taïa. Il décrivait la douleur et la misère de son quartier natal, Hay Salam, aujourd'hui repaire de criminalité. Il avouait son acharnement à parler un français aussi parfait que celui de ses camarades bourgeois.

Au-dessus de ces petites obsessions, planaient deux ombres : son rêve enfantin de faire du cinéma et une peur profonde de la réaction de sa famille quand elle percerait le secret de son homosexualité. C'est ce magma d'interrogations, d'incertitudes qui a donné naissance, une décennie plus tard, une fois loin, à Paris, au Rouge du tarbouche. Est-ce un témoignage, un testament, une thérapie ? Abdellah Taïa refuse toute étiquette : “C'est simplement la révélation d'une réalité de la société marocaine que je n'ai jamais croisée dans aucune littérature. Et puis d'ailleurs, insiste-t-il, je ne suis pas un écrivain et l'écriture est tout sauf une décision. Je ne me souviens pas d'un moment de ma vie où je me suis dit, je vais devenir écrivain”. Il persiste et clame, a contrario, son véritable grand amour, le cinéma. Aujourd'hui, en refusant de s'installer dans un travail à plein temps, trop prenant, il se paie le luxe de fouler le monde enchanteur du cinéma. Il apprend à filmer, enfin.

Cette fascination pour l'image date de ses premières séances de ciné qu'il payait en piquant un dirham ou deux de l'argent des courses que lui confiait sa mère, ou encore en hypothéquant ses revues auprès de moul l'hanout , un vieux cheulh (berbère) avide de revues sur le cinéma. L'image a conditionné toute la vie de Abdellah Taïa. Même en écrivant, il trouve le moyen d'en créer, en instaurant des rituels à chaque étape de l'écriture. Lorsqu'une idée lui vient à l'esprit, il prend une feuille blanche et commence par y inscrire un titre, “la tête de l'histoire” comme il aime à l'appeler. Et le soir venu, il installe la feuille à côté de son oreiller et se couche : “Je m'imagine qu'une fois endormi, quand seul mon inconscient veillera, un dialogue se fera entre la feuille et ma tête”. C'est ainsi qu'il a écrit Le rouge du tarbouche et c'est en suivant le même rituel qu'il a donné vie à sa nouvelle confession imaginaire, L'armée du salut, promise pour le mois de février, un roman construit sur trois évènements majeurs dans sa vie. Une nuit d'amour de ses parents, une semaine à Tanger où il découvre et tombe amoureux de son frère et enfin son séjour dans un abri de l'armée du salut. Du reste, aujourd'hui, et avec tout le chemin qu'il a fait, Abdellah Taïa avoue avoir encore cette peur d'être renié par les siens quand ils liront ce qu'il a écrit, parce que, conclut le “fils de son père” : “Au Maroc, on est éduqué dans la peur, le jugement et la honte”.

 
 
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