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Par Nadia Benkacem
Parcours. Pour le Polisario, contre l'Algérie
La vie révolutionnaire et politique du fondateur du Polisario, Mustapha El Ouali a été intense et courte. Elle révèle un personnage intègre qui voulait plus servir la cause sahraouie que trahir son pays. Il en est mort, d'ailleurs.
9 Juin 1976, une colonne de fumée s'élève au-dessus d'un arbre, des corps à demi-calcinés jonchent cette portion du désert mauritanien. Parmi les cadavres, El Ouali Ould Mustapha Ould Sayed, fondateur et leader incontesté du front Polisario. Avec sa mort prématurée, c'est l'idée même d'un Polisario, mouvement souverain, qui semble, sur le |
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moment, tuée dans l'uf.
Le leader meurt carbonisé en Mauritanie
Peu de temps auparavant, c'est à la tête de deux colonnes du Polisario que At touiyer (l'oiseau), a quitté Tindouf pour marcher sur Nouakchott à plus de 2000 km de là. L'objectif est clair, il faut prendre Nouakchott, ou du moins infliger des pertes sévères à l'armée. La Mauritanie, félonne aux yeux d'El Ouali, a fait volte-face en signant l'accord tripartite qui prévoit le partage du Sahara Occidental entre elle et le Maroc dès le départ des troupes franquistes. Seuls 200 hommes, insuffisamment équipés, constituent la troupe menée par El Ouali, raconte l'un de ses compagnons de lutte. La modicité des moyens ne semble pas être pour lui un motif d inquiétude. Témérité, confiance absolue en sa suprématie face à une armée mauritanienne inexpérimentée, ou alors dénouement ultime connu de lui seul ? En tout cas, se souvient un ex-polisarien, El Ouali stationne à Ben Nchab à près de 80 km de Nouakchott, garde prés de lui 30 hommes alors que le gros de la troupe s'en va frapper la capitale mauritanienne avant d'opérer un repli dans le désert. C'est à ce moment-là qu'un avion de reconnaissance mauritanien appuyant la poursuite des polisariens par l'armée avise un attroupement autour de la source de Ben Nchab. La troupe au sol laisse alors les assaillants s'enfuir et se dirige vers El Ouali et ses hommes. La bataille qui s'ensuit est acharnée mais, rapidement, les soldats mauritaniens, largement supérieurs en nombre, prennent le dessus. El Ouali et les siens sont décimés. Des photos de l'armée mauritanienne témoignent de la violence du combat. Elles montrent El Ouali carbonisé. Seul son long visage émacié, qui lui vaut le surnom de l'oiseau, est épargné. C'est ainsi que s'achève l'épopée, courte mais intense de El Ouali Ould Mustapha Ould Sayed. La légende peut alors commencer.
Le fils de résistant pense à la révolution
Fils de résistant, issu de la tribu des Thallat, le futur leader sahraoui grandit à Tan Tan, entre à l'école tardivement et obtient son baccalauréat, dans les écoles de Mohammed V à Rabat, avec un surprenant 18/20. Il bénéficie un temps d'un emploi à l'Entraide nationale. Mais il ne peut se suffire de cette vie médiocre et oisive et s'inscrit en faculté de droit à Rabat. C'est là que sa conscience politique se forme. Ce brillant étudiant, au discours résolument progressiste, grand admirateur des thèses du professeur communiste, Aziz Blal, ne laisse personne indifférent. Ses enseignants saluent ce pur idéaliste dont l'adversité ne semble pas dévoyer la cause sahraouie. Ses camarades apprécient cet esprit libre qui ne souffre aucun sectarisme.
C'est là, dans ce Rabat des années 70, qu'il décide d'agir concrètement sur le devenir d'un peuple. De Libye, le fougueux Kadhafi vient d'accéder au pouvoir et appelle ouvertement au renversement de toutes ces monarchies dépassées et incongrues. La lutte des peuples et la lutte des classes alimentent la logorrhée révolutionnaire. El Ouali ne peut plus se contenter de rêver à un monde meilleur auprès de ses amis gauchistes qui, entre répression et clandestinité, attendent l'avènement de la république. Dans son petit appartement de la place Bourgogne à Rabat, il passe, aux côtés de ses compagnons idéologiques du Sahara, de longues soirées à refaire le monde. Dans le lot, on retrouve le cercle d'enfants de résistants qui, plus tard, formeront le noyau dur du Polisario : son frère Bachir, Omar El Hadrami, Mohamed Sidati Ould Ahmed, Ahmed Mahmoud Ould Lilly, Fadel Ismael, Hamdi Ismael, Sidati Ould Abdallah Ould Tmime, Ahmedtou Ould El Khalil Ould Mohamed Al Bachir plus connu sous le surnom de Mohamed Abdelaziz El Marrakchi et tant d'autres encore.
L'activiste fait du lobbying politique
Le choc vient de Laâyoune. Une manifestation y oppose en juin 1970 de jeunes Sahraouis à l'armée franquiste. Elle est sévèrement réprimée et son leader Mohamed Bassiri, qui milite depuis le milieu des années 60 pour le retrait de l'Espagne, est vraisemblablement tué. Son corps n'a jamais été retrouvé. A Rabat, El Ouali et une trentaine de jeunes étudiants sahraouis veulent faire de la décolonisation du Sahara une priorité au sein de l'UNEM, mais celle-ci, attaquée de toute part, pense d'abord à sa survie. El Ouali, l'un des rares à bénéficier d'un passeport est alors encore aux prémices de son parcours idéologique. Il profite des vacances d'été pour aller régulièrement aux Pays-Bas exercer les petits boulots qui lui permettent de tenir le reste de l'année. La misérable bourse versée par l'éducation nationale ne permet pas de survivre décemment. A son retour, il retrouve la constellation de camarades qui cherchent à influer sur le cours des choses. Mais pour le moment il s'agit seulement pour eux de sensibiliser à leur cause le pouvoir et, accessoirement, les partis politiques (la notion d'opinion publique est, en ces temps de dirigisme stalinien, inexistante). Leur mot d'ordre, réitéré devant tous leurs interlocuteurs : Il faut bouter le colonisateur hors du Sahara.
À ce stade, et n'ayant pas encore directement tâté de la rudesse de l'appareil policier marocain, El Ouali n'envisage pas l'indépendance, bien au contraire. Ces dignes héritiers de l'ALN veulent parachever ce qui n'a pas été permis à leurs aînés, réparer cette frustration, encore cruellement vivace, d'avoir été empêchés de pénétrer au Sahara armes à la main, se rappelle un militant de gauche, qui les a côtoyés. Ils feront, El Ouali à leur tête, le tour de ceux qui comptent à Rabat et qui voudront bien accorder un peu de leur temps à ces originaux aux regards enfiévrés. Il faut dire que l'équipée n'a pas vraiment fière allure, ces jeunes étudiants dégingandés, au discours passionné, ne répondent pas franchement aux canons esthétiques de la bienséance de cette époque. C'est à El Ouali que revient, presque naturellement, la tâche de faire partager à leurs différents interlocuteurs la thèse de la décolonisation qu'ils passaient des nuits entières à développer dans l'appartement de la place Bourgogne. Le premier à les recevoir n'est autre que Driss Basri (déjà ?), alors jeune commissaire aux RG. La rencontre a lieu tard dans la nuit, autour d'un plat de boulettes de viande hachée à la tomate préparé par ses soins, au domicile de son alter ego de l'époque, Mohamed Oufkir, raconte cet ex-polisarien qui y a pris part. Bizarrement, la fameuse perspicacité de Basri ne joue pas ce soir-là. Ils ne leur prêteront, son redoutable chef et lui, qu'une oreille distraite. Rien de probant non plus du côté des politiques qui ne voient pas encore comment utiliser ces jeunes, pétris d'idéaux égalitaires.
Entre-temps, El Ouali voyage, commence par l'Algérie où Bensaïd Aït Ider lui apporte son appui, jusqu'au jour où il lui fait état de ses projets sécessionnistes. La révolution au Maroc, oui, mais la scission du territoire, non, lui réplique ce nationaliste chevronné. El Ouali se rend également en Libye où l'intercession d'un Fkih Basri, moins scrupuleux, lui permet d'entamer des contacts avec de jeunes cadres de la révolution de septembre. Il passe quelque temps en France où nombre de ses camarades d'Ilal Amam ont trouvé refuge, avant de retourner au Maroc. Mais la rupture est proche, elle aura pour cadre le moussem du Mouggar à Tan Tan en 1972. Appelant à manifester contre l'occupation espagnole, El Ouali et ses compagnons sont sévèrement réprimés par la police du général Oufkir et pour certains jetés en prison.
Après la prison, l'exil et la dissidence
À Rabat, l'information circule rapidement et les étudiants de l'université entament une grève sauvage en solidarité avec leurs camarades embastillés. Ces derniers sont transférés à Agadir où ils passent une vingtaine de jours en prison. Mais l'heure de vérité approche, ceux qui ne se sentent pas l'âme guerrière retournent à leurs chères études, pour les autres le vrai combat peut commencer. El Ouali et son groupe d'irréductibles quittent le Maroc et s'installent dans un premier temps en Mauritanie, où l'idée de l'indépendance du Sahara occidental trouve tout d'abord un écho favorable. Mais il lui faut plus, beaucoup plus que ce maigre soutien pour espérer un jour arriver à ses fins.
Le 10 Mai 1973 le front Polisario est créé à Zouerate en Mauritanie. Lors de ce premier congrès, l'entité sahraouie n'a encore ni hymne, ni drapeau. El Ouali multiplie les contacts avec les régimes panarabistes de l'époque. Le blanquiste Fkih Basri, toujours lui, est le premier à offrir sa collaboration en procurant au futur mouvement armes et argent. Les Libyens dès 1974 et les Algériens dès 1975, mettent rapidement à la disposition d'El Ouali tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, est susceptible de servir la cause séparatiste : leur appui sera dorénavant total. C'est une lutte d'influence feutrée qui se joue à ce moment-là pour un El Ouali tiraillé entre les deux puissances régionales. Mais il accepte difficilement la mainmise directe de l'Algérie sur les affaires polisariennes, comme il est contre l'intervention des troupes algériennes sur le théâtre des opérations, affirme l'un de ses lieutenants à l'époque. L'amitié qui se développe entre Kadhafi et lui vient couronner le tout. Le leader libyen voit en lui un vrai compagnon de lutte, il est littéralement subjugué par son phrasé romanesque et demeurera d'ailleurs longtemps inconsolable après sa disparition, rapporte un polisarien rallié au Maroc. Les successeurs d'El Ouali l'ayant bien compris, dépêcheront auprès de Kadhafi, son frère Baba Sayed, dont la ressemblance physique avec le défunt est saisissante. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Dès 1975, les contacts d'El Ouali avec certains généraux espagnols lui permettent de rêver à un état sahraoui indépendant. Le 17 Octobre, il rencontre même à Mahbes le général Salazar, gouverneur du Sahara espagnol et conclut avec lui un accord stipulant que l'indépendance du territoire serait accordée dans les six mois. Salazar enjoint même les leaders du Polisario à entrer dans les villes : c'est ainsi que Mahfoud Ali Beiba et Brahim Ghali se rendent à Laâyoune. La Marche verte, qui verra des milliers de Sahraouis fuir vers Tindouf, est pour lui une terrible épreuve. Voir les siens entassés dans des camps de fortune en territoire algérien est très loin du dessein qu'il avait nourri pour eux, raconte un de ses compagnons de route. Lors d'une de ses visites dans les camps, son quartier général étant basé à certaine distance, il déclare : Nous avons commis un crime contre notre peuple. Sa frustration n'en est que plus exacerbée lorsque, peu après, il s'estime trahi par cette Mauritanie qui lui plante un couteau dans le dos en s'alliant avec le Maroc. C'est là qu'abandonnant toute prudence, il prend la tête d'une expédition punitive pour aller frapper la Mauritanie au cur. Mais comment imaginer que cette homme, dont tout le monde s'accorde à reconnaître l'intelligence rare, ait pu se fourvoyer au point de se lancer dans ce qui ressemble fort à une opération suicide ? Le mystère, encore aujourd'hui, reste entier et les différentes thèses développées pèchent par l'absence de preuves. |
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Post mortem. Juste une stèle
Aujourd'hui nulle tombe n'est là pour témoigner du destin extraordinaire de ce fils du désert : une simple stèle érigée à Tindouf contribue à entretenir le souvenir. Une délégation du Polisario s'est bien rendue en 1979 à Nouakchott à bord d'un avion algérien pour tenter d'obtenir la restitution de sa dépouille, mais rentre bredouille à Tindouf. au bout de deux jours. Des membres de sa nombreuse fratrie, seule sa soeur Meriem vit aujourd'hui à Laâyoune aux côtés des filles et fils de ses frères Lbat et Brahim Ould Sayed. Au Maroc, tous ceux qui l'ont connu, quelle que soit leur position actuelle, continuent à nourrir pour lui une grande affection et gardent au fond d'eux-mêmes le sentiment d'un immense gâchis. |
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