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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Clandestins. Et vogue la galère…

Le commandant de bord,
Jabboua El Mostapha (DR)

C'est l'histoire de trois clandestins algériens, découverts à bord d'un navire marocain, refoulés par les Pays-Bas et indésirables au Maroc. Du coup, ils vivent dans le bateau. TelQuel les a rencontrés lors d’une escale à Casablanca.


Le soleil s'est déjà couché sur le nouveau terminal du port de Casablanca, ce samedi 21 janvier. Alors que les matelots s'affairent sur le pont du Kenza, le commandant de bord marocain se prête avec complaisance au jeu des questions-réponses de la police. Objet de l'interrogatoire, les clandestins algériens qu'il transporte à bord. En bas,
dans une chambre gardée nuit et jour, les passagers hautement indésirables attendent impatiemment d'être fixés sur leur sort. Le second capitaine du navire recommande la prudence : “Vous savez, une personne qui a bravé la mort à plusieurs reprises, est toujours prête à tout !” C'est que les trois Algériens, ballottés depuis plusieurs mois entre différents ports sont à bout de nerfs. Aziz Kharbane, le plus prolixe de la bande, entonne d'une voix où pointe la colère : “Pourquoi est-ce qu'on a dit au consul de mon pays que j'avais demandé l'asile politique ? Vous savez ce que l'on risque si on est refoulé en Algérie ?” Provocation ? Non, vérification faite, les trois pauvres bougres, qui ont eu le malheur de demander l'asile politique à Rotterdam, risquent effectivement plus de dix ans de prison une fois de retour en Algérie.

Tanger, le rêve algérien
“Nous, on a fait ça pour les papiers, pour régulariser notre situation en Europe mais là-bas, on fera vite de nous accuser de haute trahison”, explique-t-il. Avant d'ajouter qu'ils ne sont pas des criminels, qu'ils sont plutôt victimes d'une forme de ségrégation par le statut social, que leur seul crime, c'est d'avoir tenté d'échapper aux griffes de la misère qui sévit chez eux. Comme tous les clandestins, d'ailleurs. La trentaine à peine, ils sont tous les trois issus de milieux pauvres et résident au quartier Bab Zouare à Alger et à Derb Takgonit à Tizi Ouzou. Aziz et ses copains ont trouvé leur devise chez Cioran : “Donnez-moi un autre monde, ou je suffoque”.

Des plateaux arides de Tizi Ouzou à Barcelone, Paris ou Amsterdam ou ailleurs, peu importe, il n'y a qu'une mer dont les trois Algériens ont eu tôt fait de tenter la traversée. “Vous ne pouvez pas savoir ce que représente Tanger dans notre imaginaire, à nous autres Algériens !” Une fois dans la ville blanche, l'automne dernier, ils ont vite fait de claquer dans le Tanger by night, les maigres économies qui étaient censées leur payer un ticket de passage sur une patera. “Il ne nous restait plus que l'option de nous faufiler à bord d'un bateau de marchandises en partance pour l'Europe. On croyait que le navire marocain Kenza allait rejoindre l'Espagne”, soupire Abderrahman Bolchan, le colosse de la bande, à la mine patibulaire.

Rotterdam, le port infranchissable
Finalement, le navire fait une halte à Rotterdam. “Apparemment et d'après leurs déclarations à la police néerlandaise, ils se seraient faufilés à l'intérieur du bâtiment en escaladant les amarres, le 19 novembre, au cours d'une brève escale du navire à Tanger”, précise le commandant de bord, Jabboua El Mostafa. Pour lui et ses pairs, “la rade de Tanger reste la bête noire des armateurs en raison de la proximité de la jetée où campent des milliers de candidats à l'immigration clandestine”. En fait, le navire qui appartient à la société IMTC, a pris la mer le 23 novembre 2005 à destination de Rotterdam. Les trois clandestins algériens, qui ont définitivement bouleversé la vie au sein du bateau de l'IMTC, ont été repérés quatre jours plus tard, date à laquelle l'un d'entre eux a été découvert à moitié mort, tremblant de froid et de faim sous la grue arrière du bateau.

Une fois arrivés à Rotterdam, le 29 novembre, les clandestins ont été récupérés par la police locale, histoire de vérifier leur identité et d'étudier la demande d'asile politique qu'ils ont formulée au dernier moment. Par la même occasion et selon la procédure d'usage, les autorités néerlandaises vont retenir le bâtiment. L'IMTC est contrainte alors de payer une garantie de 12 000 euros pour permettre au navire de quitter le port, en plus d'une lourde amende de 60 000 euros payée rubis sur ongle à cause de la présence des clandestins sur le navire. Après plusieurs allers-retours mouvementés du cargo entre les Pays-Bas et l'Allemagne, la police du port de Bremerhaven va remettre définitivement les trois Algériens au commandant, le 17 janvier 2006 avec interdiction expresse de se représenter avec eux une autre fois. Leur demande d'asile politique ayant été refusée, le Kenza doit les ramener au Maroc, pays d'où ils ont embarqué. Entre-temps, l'équipage du navire tente tant bien que mal de se débarrasser légalement des clandestins, mais il est soumis à une pression énorme tant par les autorités néerlandaises que par les marocaines.

À Casablanca, Algériens indésirables !
Une fois à Casablanca, la police marocaine ne veut pas entendre parler d'Algériens sur son territoire. “Nous ne sommes pas équipés pour cela” se défend un officier. Ni l'Office d'exploitation des ports, qui a pourtant mis en place de nouvelles normes de sécurité, ni la Direction du port ne veulent se mêler de cette affaire alors que la gestion de la sécurité à l'intérieur des ports est clairement définie, la police surveillant les terminaux et les quais, tandis que la gendarmerie s'occupe de contrôler le plan d'eau. Quant au consul d'Algérie, il exige dans un premier temps d'être saisi officiellement par les autorités du port marocain avant de se cacher ensuite derrière le classique : “On attend les instructions d'Alger” !

Le commandant du navire ne sait plus où donner de la tête. Surtout que les clandestins, qui font à contre-coeur partie du voyage, ne sont pas du tout commodes. “Vous ne pouvez imaginer le stress occasionné par la présence d'un seul clandestin sur un navire ! Non seulement, on est obligé de le surveiller 24 h sur 24 mais en plus, il faut le nourrir, l'habiller, lui permettre de se doucher et faire attention à ce qu'il ne se blesse pas”, soupire le commandant. Il raconte comment Bolchan a donné un violent coup de poing à un policier néerlandais qui venait de lui enlever les menottes.

“écoutez, IMTC est marocaine à 100%, elle bat bien pavillon marocain, alors pourquoi les autorités portuaires ou la police de Casablanca ne s'occupent-elles pas de faire descendre les clandestins en attendant qu'ils soient rapatriés ? De plus, cette situation ternit autant l'image des armateurs que celle de votre pays.”, s'indigne le commandant d'un navire battant pavillon allemand, en transit au port de Casablanca. Il évoque les textes (Convention de Bruxelles sur les passagers clandestins , l'article 279 du Dahir formant code du commerce maritime et 191 sur le traitement des passagers clandestins). Tous précisent que les autorités doivent apporter à l'armateur toute l'aide nécessaire au débarquement, traitement et rapatriement des clandestins. Rien à faire.

En “attendant Godot”, le navire a repris ses pérégrinations, ses invités-surprise à bord, avec tous les désagréments subis par les uns et les autres. Les autorités se contentent d'observer une nouvelle fois le théâtre tragique de ce énième face-à-face entre des candidats à l'immigration, les yeux constamment rivés sur l'Europe, et des armateurs, aussi généreux soient-ils, obligés de défendre leurs navires contre les assauts répétés de clandestins prêts à tout !



Dégâts collatéraux. Le transport maritime souffre

Tous les professionnels du secteur s'accordent à reconnaître que les assauts répétés des clandestins plombent sérieusement l'avenir du commerce maritime marocain. C'est que chaque clandestin découvert à bord d'un bateau marocain constitue une charge énorme pour l'armateur. Le code international pour la sûreté des navires et des installations portuaires (ISPS) prévoit de faire la chasse aux clandestins et de les déclarer aux autorités. L'armateur est alors contraint de subir les frais liés au débarquement, traitement et rapatriement des clandestins tout en s'acquittant d'une amende particulièrement salée (Dans l'affaire qui nous occupe par exemple : 12 000 euros de garantie et 60 000 euros d'amende !) Pourtant, depuis avril 2005, pour accoster sans risque, les armateurs ont accepté de payer une augmentation des droits de port de l'ordre de 5%. Ces mesures pénalisent les armateurs et ne freinent pas les ardeurs des candidats à l'Eldorado européen !

 
 
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