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Par Abdeslam Kadiri
Amérique latine. À gauche, toute !
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Evo Morales, Bolivie (AFP)
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Avec Hugo Chavez, Lula Da Silva, Nestor Kirchner, puis Michelle Bachelet au Chili et Evo Morales en Bolivie, lAmérique latine a accentué son virage à gauche. Esquisse danalyse.
Comme des fruits devenus trop mûrs, les pays sud-américains sont en train de tomber un à un dans lescarcelle de dirigeants issus de mouvements de gauche ou se réclamant delle.
Le phénomène a commencé à la fin des années 90 au Vénézuela avec lélection de Hugo Chavez, puis avec le candidat socialiste, Ricardo |
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Lagos, élu président au Chili, poste auquel lui a succédé la socialiste Michelle Bachelet. Sy ajoutent Lula au Brésil en 2002, Nestor Kirchner en Argentine en 2003, Tabaré Vasquez à la tête du Front ample en Uruguay, en 2004, puis lex-syndicaliste Evo Morales en Bolivie.
Dautres pourraient bien rejoindre le groupe en 2006, avec des élections prévues notamment au Costa-Rica, au Pérou, au Mexique et au Nicaragua. Cette poussée sest aussi traduite au niveau local : de grandes villes comme Mexico, Bogota, Montevideo ou El Salvador sont passées à gauche ou ont été dirigées par elle : Sao Paulo ou Porto Alegre, entre autres. Quest-ce qui explique cet effet-domino soudain ?
Dynamique des nations
En Amérique latine, au cours des dernières décennies, plusieurs vagues se sont succédé : dictatures militaires et guérillas au cours des années 1970, périodes de transition démocratique dans les années 1980, modèles néo-libéraux avec leurs plans dajustements structurels dans les années 1990 et enfin, ce glissement régional vers la gauche.
Cette contagion du continent arrive au moment où tous les indicateurs sociaux sont au rouge. Effets négatifs des programmes de libéralisation économique et accroissement des inégalités, ont favorisé le succès des propositions dune politique plus sociale. En 2003, 40% des Latino-Américains disposaient de moins de 2 dollars par jour, seuil de lextrême pauvreté et 70% vivaient avec moins de 5 dollars par jour. Ce virage à gauche fait partie de la dynamique des nations, explique à TelQuel, Renée Frégosi de lInstitut des hautes études sur lAmérique latine. Il se justifie par une conjonction de problèmes : une situation partagée par lensemble des pays sur le plan économique et social, le désir dune intégration régionale de plus en plus grande à travers le Mercosur (marché commun dAmérique du Sud), instrument essentiel pour développer des politiques sociales, mais aussi une insertion dans la mondialisation par des problématiques transnationales.
Par ailleurs, lAmérique latine a peut-être profité de la lutte antiterroriste américaine pour se recentrer sur elle-même. La réponse des Etats-Unis aux attentats du 11 septembre a fait que leur attention sest tournée vers dautres régions du monde : Afghanistan, Irak, Syrie, laissant une liberté politique bien plus grande au sous-continent pour régler ses problèmes internes. Est-ce vraiment un hasard que la multiplication des candidatures de gauche en Amérique latine et leurs succès aient lieu alors que les Etats-Unis sont empêtrés, par leur politique, au Proche-Orient, bien loin des préoccupations des sociétés sud-américaines ? Enfin, les altermondialistes ont aussi constitué un petit élément, difficilement estimable dans la visibilité médiatique du basculement.
Le puzzle de la gauche
Ce bref panorama ne doit pas masquer la diversité de cette gauche sud-américaine. Car quy a-t-il de commun entre les diatribes anti-impérialistes dun Chavez et les discours modérés dune Bachelet ? Entre le péronisme, même teinté de gauche, dun Kirchner et le pragmatisme dun Lula, éclaboussé par des scandales de corruption ?
Sils se réfèrent subitement à Castro, ces missionnaires de gauche nont aucunement l intention dimiter le modèle cubain. Certains dentre eux se définissent, certes, comme anti-impérialistes mais dautres comme Lula, Kirchner ou Bachelet soutenue par la démocratie chrétienne, cherchent simplement à renégocier le libéralisme et entretiennent dassez bonnes relations avec ladministration Bush. Le virage à gauche de lAmérique latine ne remet pas en cause son économie de marché. Cest fini le bolchevisme ! Mais économie de marché nest pas synonyme déconomie libérale ou capitaliste, relève Renée Frégosi. Cette diversité traditionnelle explique que le sous-continent a du mal à sunir, même sous la forme du Mercosur. Si la gauche y est dominante, cest une gauche plurielle.
Un dénominateur commun cependant : lhostilité aux Etats-Unis et aux institutions financières qui ont corseté le continent (FMI, Banque mondiale
). Presque partout, le modèle néo-libéral américain, les privatisations des services sociaux, lorthodoxie financière ont été dénoncés par Vasquez, Chavez, Kirchner
Autre point commun : tous ces nouveaux-venus représentent un certain renouvellement de la classe politique. Ce sont des outsiders (femmes, ex-syndicalistes, cultivateurs de coca
), pas des barons de partis. Ils bâtissent leur légitimité sur une autre manière de faire la politique, lidée dune autre répartition des revenus, dune autre relation gouvernants-gouvernés. Ils ont entendu les avertissements lancés par les zapatistes au Mexique en 1994 et les morts-de-faim argentins en 2001.
Défis à relever.
Selon Renée Frégosi, cette gauche, pour désunie quelle soit, va mener des actions communes. Elle pourra se lier avec la gauche plus radicale pour lutter contre la pauvreté. Pour renforcer lintégration régionale, ces deux gauches ne peuvent pas signorer.
Au premier rang des défis transversaux, la question sociale. Comment réduire labîme qui sépare les maxi-riches et les méga-pauvres ?
Ces défis gigantesques ont besoin de politiques communes mais celles-ci doivent répondre aux réalités concrètes de chaque pays. LAmérique latine nest pas un continent uni dans son basculement vers une même gauche, mais est constituée de plusieurs pays qui tentent des initiatives alternatives, par le biais de plusieurs gauches, divisées entre elles.
Tout cela nest pas vu dun très bon il par Washington. Certes, les Etats-Unis, momentanément en échec dans leur prétention à imposer la Zone de libre échange des Amériques (ALCA en espagnol), ne manquent pas de régimes-clients en Amérique centrale ou du Sud, ni de projets de militarisation comme le plan Colombie, encore moins de bases militaires pour exercer leur chantage. Mais Renée Frégosi pense que : Le temps de la guerre froide est révolu. Les Etats-Unis sont devenus très pragmatiques. Ils ne sont pas obnubilés par cette nouvelle donne. Vu dAmérique latine, ce nest visiblement pas une utopie. |
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Chronologie. Les dates de leur ascension au pouvoir
Décembre 1998 : Hugo Chavez est élu président du Vénézuela, soutenu par les forces de gauche et les déshérités. Sa révolution pacifique inquiète les propagandistes de la mondialisation.
Octobre 2002 : Lula Da Silva, à la tête du Parti des Travailleurs et avec 53 millions de voix, devient président du Brésil.
Mai 2003 : Gouverneur de la province de Santa Cruz, le péroniste de centre gauche Nestor Kirchner, 53 ans, est proclamé président de lArgentine pour quatre ans.
Novembre 2004 : Tabaré Vasquez, leader du Frente Amplio, est élu président de lUruguay dès le premier tour.
Novembre 2005 : Manuel Zelaya gagne la présidentielle au Honduras.
Décembre 2005 : Don Evo Morales, dirigeant du MAS et leader charismatique des planteurs de coca, devient le premier président indien de Bolivie. Au Chili, cest Michelle Bachelet qui simpose.
Onze élections présidentielles (Costa Rica, Mexique, Pérou, Equateur
) vont encore se dérouler jusquen décembre 2006, date à laquelle le Vénézuela décidera ou non de continuer à soutenir Chavez. La fièvre gauchiste risque de sétendre. |
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