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N° 213
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed Réda Benshemsi

La marche de trop

Ahmed Réda Benshemsi
(Sebastien Micke / Paris Match)
Que pensaient les ministres et les députés en voyant le drapeau danois brûler sous leurs yeux ?


Que le royaume du Maroc, “Etat musulman” de par sa Constitution, se sente obligé de condamner les caricatures du prophète, soit. Que le Conseil supérieur des oulémas fasse de même, il est dans son rôle. Que le Premier ministre Driss Jettou dénonce “ce qui a été publié sous le prétexte de la liberté”, passe encore, même si on ne peut s’empêcher de grincer des dents devant la formule…

Mais il y a eu une autre réaction officielle, parfaitement irresponsable, celle-là : cette incroyable marche “en défense du prophète” tenue vendredi 10 février au centre-ville de Rabat. D’après le ministère de l’Intérieur, elle était organisée “à la suite de nombreuses demandes d’autorisations de manifester émanant de partis, syndicats et ONG”. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Etat l’a largement encouragée. À la tête de la manifestation, on trouvait en effet des officiels de tout premier rang, comme le ministre des Affaires islamiques Ahmed Toufiq (non partisan, rappelons-le), ou encore le Président du parlement Abdelwahed Radi (censé incarner la représentativité populaire, en dehors des clivages politiques). Il y avait aussi les états-majors des partis représentés au gouvernement (Istiqlal et USFP en tête). Et parmi les 25.000 manifestants (c’est le chiffre avancé par la police, alors que l’AFP les a estimés à 10.000), on trouvait beaucoup de ruraux, de toute évidence transportés là par cars et chapeautés par des agents de l’administration. Selon un photographe présent sur place, “les moqaddems et les chioukhs encadraient visiblement leurs ouailles, réparties en fonction du découpage administratif”…

Où est le problème, direz-vous ? Le problème, c’est qu’au cours de cette manifestation quasi-officielle, le drapeau du Danemark a été brûlé sous les “Allahou Akbar” de la foule. Le problème, c’est que la Norvège et d’autres pays d’Europe ont été voués à la damnation par des milliers de gens sous les fenêtres du Parlement. Le problème, c’est qu’un manifestant a craché au visage d’une occidentale qui passait par là, et que ça a été dûment rapporté par la presse internationale. Le problème, c’est que tout au long de cette manif, la foule a scandé des slogans aussi inquiétants que “Avec notre âme, avec notre sang, nous te vengerons, ô prophète”, ou encore “Tremblez, ô juifs, l’armée de Mohamed est de retour”…

Ahmed Toufiq représente l’islam officiel, les ministres représentent le gouvernement et les députés, le peuple. Ces gens-là n’ont pas à cautionner par leur présence des actes, des paroles et des comportements outranciers. Ils ont été pris de court ? Alors il fallait dénoncer et regretter, après coup. Personne, évidemment, n’en a rien fait.

Que pensaient Messieurs les ministres et Messieurs les députés, en voyant le drapeau danois brûler sous leurs yeux ? Eux qui ont “l’image du Maroc” tant à cœur, n’ont-ils pas contribué à la noircir ce jour-là ? N’ont-ils pas transmis au monde la vision d’un peuple et d’un gouvernement incapables de discernement, de pondération, de raison ? “L’Etat se devait d’encourager, même en sous-main, une telle marche, pour démontrer que les intégristes n’avaient pas le monopole de la défense de l’islam”, répond un officiel. Piètre calcul que voilà. La seule chose que l’Etat a démontré, c’est qu’il a peur des islamistes… au point de les doubler sur leur propre terrain, celui de l’excitation et de la démesure ! Promouvoir une marche pacifique en défense du prophète est légitime. Cautionner la fureur, l’amalgame et l’outrance ne l’est pas. Ça s’appelle même jouer avec le feu. Et c’est dangereux, très dangereux.

 
 
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