La marche de trop
|
Ahmed Réda Benshemsi
(Sebastien Micke / Paris Match)
|
Que pensaient les ministres et les députés en voyant le drapeau danois brûler sous leurs yeux ?
Que le royaume du Maroc, Etat musulman de par sa Constitution, se sente obligé de condamner les caricatures du prophète, soit. Que le Conseil supérieur des oulémas fasse de même, il est dans son rôle. Que le Premier ministre Driss Jettou dénonce ce qui a été publié sous le prétexte de la liberté, passe encore, même si on ne peut sempêcher de grincer des dents devant la formule
|
|
Mais il y a eu une autre réaction officielle, parfaitement irresponsable, celle-là : cette incroyable marche en défense du prophète tenue vendredi 10 février au centre-ville de Rabat. Daprès le ministère de lIntérieur, elle était organisée à la suite de nombreuses demandes dautorisations de manifester émanant de partis, syndicats et ONG. Mais le moins quon puisse dire, cest que lEtat la largement encouragée. À la tête de la manifestation, on trouvait en effet des officiels de tout premier rang, comme le ministre des Affaires islamiques Ahmed Toufiq (non partisan, rappelons-le), ou encore le Président du parlement Abdelwahed Radi (censé incarner la représentativité populaire, en dehors des clivages politiques). Il y avait aussi les états-majors des partis représentés au gouvernement (Istiqlal et USFP en tête). Et parmi les 25.000 manifestants (cest le chiffre avancé par la police, alors que lAFP les a estimés à 10.000), on trouvait beaucoup de ruraux, de toute évidence transportés là par cars et chapeautés par des agents de ladministration. Selon un photographe présent sur place, les moqaddems et les chioukhs encadraient visiblement leurs ouailles, réparties en fonction du découpage administratif
Où est le problème, direz-vous ? Le problème, cest quau cours de cette manifestation quasi-officielle, le drapeau du Danemark a été brûlé sous les Allahou Akbar de la foule. Le problème, cest que la Norvège et dautres pays dEurope ont été voués à la damnation par des milliers de gens sous les fenêtres du Parlement. Le problème, cest quun manifestant a craché au visage dune occidentale qui passait par là, et que ça a été dûment rapporté par la presse internationale. Le problème, cest que tout au long de cette manif, la foule a scandé des slogans aussi inquiétants que Avec notre âme, avec notre sang, nous te vengerons, ô prophète, ou encore Tremblez, ô juifs, larmée de Mohamed est de retour
Ahmed Toufiq représente lislam officiel, les ministres représentent le gouvernement et les députés, le peuple. Ces gens-là nont pas à cautionner par leur présence des actes, des paroles et des comportements outranciers. Ils ont été pris de court ? Alors il fallait dénoncer et regretter, après coup. Personne, évidemment, nen a rien fait.
Que pensaient Messieurs les ministres et Messieurs les députés, en voyant le drapeau danois brûler sous leurs yeux ? Eux qui ont limage du Maroc tant à cur, nont-ils pas contribué à la noircir ce jour-là ? Nont-ils pas transmis au monde la vision dun peuple et dun gouvernement incapables de discernement, de pondération, de raison ? LEtat se devait dencourager, même en sous-main, une telle marche, pour démontrer que les intégristes navaient pas le monopole de la défense de lislam, répond un officiel. Piètre calcul que voilà. La seule chose que lEtat a démontré, cest quil a peur des islamistes
au point de les doubler sur leur propre terrain, celui de lexcitation et de la démesure ! Promouvoir une marche pacifique en défense du prophète est légitime. Cautionner la fureur, lamalgame et loutrance ne lest pas. Ça sappelle même jouer avec le feu. Et cest dangereux, très dangereux. |