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Par Sawsane Yata
Société. Histoires de bus
Si vous prenez le bus tous les jours, sautez ce reportage, il ne vous apprendra rien. Si, en revanche, vous avez une moto, une voiture, que vous prenez le taxi
bref, que vous n'avez du bus que des souvenirs lointains, alors (re)découvrez, avec TelQuel, ce condensé si vivant de notre société
Iqamat Eddoha, banlieue de Casablanca, 7h du matin. Agglutinée à l'entrée du bus numéro 47, la foule se presse, jouant du coude et de la voix, espérant sans doute avoir le privilège de trouver une place assise à l'intérieur. Malgré cette belle démonstration de grande activité |
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matinale, la moitié restera debout, cahotée de-ci de- là par les secousses d'un bus qui, vu son état de délabrement, date très certainement de la deuxième Guerre mondiale.
Entre les usagers se faufile un homme, d'âge indéfinissable, qui tient un certain nombre de tickets à la main : c'est le receveur, une sorte de vendeur de coupons de bus, à mi- chemin entre un contrôleur et un vigile qui s'assurerait du bon déroulement du trajet.
Le bus et ses usagers sont son lot quotidien depuis bientôt cinq ans et ce n'est pas toujours une sinécure : Je vois de tout et tous les jours que Dieu fait : des insultes au contrôleur ou à mon encontre, aux disputes et bagarres entre clients, tout ce à quoi l'on peut penser arrive. Chaque trajet est spécial.
Boulevard El fida, 7h55. Tout ce que le bus compte de jeunes de moins de dix-huit ans se rue à l'extérieur. Plusieurs jeunes filles, les unes voilées, les autres en jupes courtes sous leurs tabliers font de grands signes de la main à un groupe de garçons dont la plupart ont des écouteurs vissés à l'oreille. Après leur départ, c'est dans un silence quasi-absolu que se déroule pour les travailleurs et autres fonctionnaires le reste du trajet. Les femmes regardent dans le vide, perdues dans leurs pensées et les hommes au visage harassé clignent, les yeux rouges et larmoyants à force de vouloir rester ouverts à tout prix.
Bachkou, 8h10. Un drôle de manège se produit au fond du bus. Une jeune femme, peut-être un peu trop maquillée pour une heure aussi matinale, pousse un petit cri et se lève en marmonnant. Elle regarde autour d'elle, personne ne réagit. Elle va alors se placer juste à côté du receveur, qui, à ce moment-là du parcours, n'a plus grand-chose à faire, si ce n'est de regarder défiler le paysage, fait de logements sociaux et de banques. Beaucoup de banques, neuves pour la plupart : comme quoi, avoir des moyens limités n'empêche pas d'être bancarisé. La jeune femme explique donc au receveur que l'individu assis près d'elle s'est montré un peu trop entreprenant et qu'il a les mains baladeuses. Pour ne pas créer de scandale et pour qu'il ne puisse continuer, elle a préféré se lever. Le receveur l'écoute, hoche la tête mais ne se déplace pas et ne fera aucune remarque à l'homme resté assis, tranquillement, comme si de rien n'était.
Derb Ghallef, 8h20. Deux contrôleurs montent et font le tour des clients pour vérifier s'ils ont bien leurs titres de transport. Cette fois-ci, rien d'anormal, tout le monde est en règle. Mais ça ne se passe pas toujours ainsi. D'après le receveur, il y a très souvent des personnes qui n'ont pas assez d'argent et il s'ensuit des insultes et des cris à n'en plus finir et même des coups quand le resquilleur ne veut pas sortir du bus. Quand j'ai de la chance, les contrôleurs qui sont là à l'aller ou au retour pour compter les tickets, débarquent opportunément et s'en chargent, confie-t-il, sinon, c'est moi qui donne et reçois les coups !. En fait s'ils arrivent parfois opportunément pour lui prêter main forte, les contrôleurs sont aussi là pour le surveiller : ils vérifient que le nombre de tickets vendus correspond bien à l'argent perçu.
Assis à deux rangées devant eux, indifférent à leur entretien, un homme en costume-cravate, se cure consciencieusement le nez, une manière comme une autre de passer le temps. Au même moment, un autre, un peu plus loin, crache par terre. A chacun son dérivatif.
Boulevard Abdelmoumen, 8h30. Le bus vire brusquement vers la droite, sans raison apparente : aucun arrêt n'est signalé. Mais cinq mètres plus loin, deux femmes en jellabas lui font signe en plein milieu de la rue ; le conducteur, docilement, s'arrête et les prend à son bord. Tout le monde les regarde monter. Ici la distraction principale consiste à regarder ce qui se passe chez son voisin, tout le monde s'épie. Ce ne sont pas, contrairement à ce que l'on peut voir dans les bus européens, les journaux et les livres qui constituent le passe-temps favori de cette tranche de la population casablancaise mais bien le fait d'observer très attentivement son prochain, voire de discuter un brin et parfois avec chaleur et convivialité, même quand on ne se connaît pas. C'est le cas de ces quatre femmes assises côte à côte et qui parlent de leur progéniture, la doyenne donnant des conseils pleins de sagesse aux plus jeunes.
Maârif, 9h. Terminus. Les derniers usagers qui se pressent vers la sortie sont tirés à quatre épingles, costume-cravate et allure soignée alors que, phénomène paradoxal, ils sont tous montés à la hauteur d'un bidonville
Cruelle constatation : on peut exercer une fonction qui exige une certaine présentation et ne pas avoir les moyens de se loger correctement !
Boulevard Hassan II, 18h. Autre bus, autre ambiance. Il règne dans celui-ci une odeur difficilement identifiable mais assez écurante malgré tout. A cette heure de la soirée, ce sont les fonctionnaires et assimilés qui rentrent chez eux. Les mines sont lasses, les traits sont tirés et les têtes basses comme si leur poids était trop lourd à porter. La vie a indéniablement laissé sa marque sur ces visages fatigués. Il y a aussi des lycéens qui arrivent en faisant un boucan d'enfer et perturbent par la même occasion la douce rêverie de ceux qui n'ont ni leur âge ni leur vitalité débordante. Ce sont les jeunes qui font le plus de bêtises : ils arrivent en hurlant et font exprès de se bagarrer, ce qui engendre une grande agitation dans le bus, dans le but bien précis de peloter les filles tout à leur aise, raconte le receveur avec un sourire entendu. Ils n'ont pas de 'aaql' mais c'est la jeunesse, continue-t-il, assez philosophiquement. Deux personnes âgées fendent la foule des jeunes turbulents, faisant en sorte de ne pas croiser le regard du préposé aux tickets mais ce dernier les a vues et les laisse s'asseoir sans rien leur demander : Je ne le ferais pas s'ils étaient plus jeunes mais là, je ne dis rien, par respect pour leur âge
Hay Hassani, 18h30. Le bus n'est plus rempli qu'à moitié et c'est ce moment-là que choisissent trois étudiantes, qui laissent dans leur sillage une forte odeur de cigarettes et se vantent d'avoir séché les cours sans se faire prendre, pour esquisser un pas de danse en suivant le rythme d'une des dernières musiques à la mode outre Atlantique. Merci radio 2M !
Quartier Nassim, 18h50. Terminus. Il ne reste plus que quelques passagers, qui se hâtent, sans doute pour retrouver leurs familles. Ils traversent une immense place placardée de panneaux publicitaires annonçant des taux d'intérêt à 4% pour des logements sociaux dans les environs. Le bus ne fait pas le tour pour faire le trajet en sens inverse, il va directement au dépôt. Quant au receveur, il se dirige vers un arrêt : Je peux attendre comme ça une bonne demi-heure avant que le bus arrive, on n'a malheureusement pas la notion du temps ici ; je suis logé à la même enseigne que les particuliers, aucun traitement de faveur.
Une chose est certaine : le sort des receveurs n'est pas à envier, quel que soit le bus. Une preuve supplémentaire ? La phrase d'une dame courroucée, à l'égard de l'un d'entre eux : Tu es vraiment payé à ne rien faire ! A quoi sers-tu si tu ne te déplaces même pas pour nous donner nos billets, ce n'est pas à moi de me déranger et de faire ton travail ! |
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