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N° 213
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Lors de la m’tayfa, ZB évalue la qualité des insultes proférées et compte les points.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, présentement attablé à la terrasse d'un café, observe d'un œil fatigué l'activité de sa rue casablancaise. Le spectacle classique avec comme personnages principaux, par ordre d'apparition à l'écran : un gardien de voitures en bleu qui essaie de justifier son maigre salaire en proposant une valeur ajoutée encore plus maigre, un vendeur de montres reconverti dans le business de la ceinture qui harcèle sans succès tous ceux qui portent fièrement l'oreillette bluetooth, quelques demoiselles flamboyantes qui ont l'air de s'être échappées de Rotana et, petite surprise de la journée, un rat gros comme un chat qui se balade sur le trottoir comme s'il était chez lui. Tout ce beau monde vaque à ses occupations dans une belle harmonie, laissant penser pendant quelques secondes que, oui, nous vivons bien dans le plus beau pays du monde. Au moins pour le rat. Cette tranquillité presque bouddhiste est brutalement interrompue par ce qu'on appelle en français une bagarre, m'tayfa, en version originale – avouez que ça sonne mieux. Sur un coin de trottoir, deux hommes s'insultent à pleins poumons. Zakaria Boualem ne les voit pas puisqu'ils sont entourés d'une masse de passants qui tentent de les séparer. C'est la cohue. Notons au passage qu'il existe des pays où les passants se contentent de passer. Chez nous, les passants ne passent pas. On dirait qu'ils tournent en rond à la recherche d'une activité. Citons les plus courantes :

1. L'accident de voiture. Le passant marocain peut, à tout moment,
se transformer en expert automobile et médical et ainsi proposer une évaluation complète des dommages et intérêts - et ce pour n'importe quel type d'accident.

2. La m'tayfa. Dans ce cas, le passant marocain peut se transformer en Casque bleu et proposer une solution pacifique aux deux protagonistes. Le fait qu'il ne connaisse ni la nature du problème ni la nature des personnes concernées ne le limite pas dans son intervention. Le passant marocain est plein de bonne volonté.

Zakaria Boualem, lui, n'intervient pas. Il regarde de loin, évalue la qualité des insultes proférées. Il compte les points. Pour le moment, on est dans le registre classique, avec comme thèmes principaux la sexualité et les parents, voire la sexualité des parents. Zakaria Boualem n'intervient pas parce qu'il sait que ça ne sert à rien. Il sait que plus il y a de monde autour des bagarreurs, plus ils vont se bagarrer. Il sait que si le public disparaît, le spectacle disparaît aussi. Si on mettait les excités face à face, il ne se passerait rien du tout. Avec une douzaine de Casques bleus entre eux, ils prennent courage et se mettent à balancer des coups de poing au hasard, au-dessus de la mêlée, pour avoir l'air vaillant. Au pire, si un coup fait mouche, l'agresseur va accrocher, c'est-à-dire détaler comme un rat dans un pays civilisé. Autrement dit, l'objectif n'est pas de casser la gueule de l'adversaire mais d'impressionner les spectateurs. C'est peut-être mieux comme ça, d'ailleurs. ça fait moins de dégâts et ça occupe plus de monde.

Zakaria Boualem se désintéresse aussitôt de cette affaire qui n'en 'est pas une pour se replonger dans son journal. Ce qu'il lit le laisse sans voix. Une histoire comme seul notre pays peut en proposer. Une maman a inscrit son fils dans une excellente école pour non-voyants, sponsorisée non pas par l'Etat mais par une association reconnue (on s'en doutait en lisant “excellente”). L'école apprend aux enfants le braille et leur propose un enseignement adapté à leur handicap. Tout va bien, sauf que le gamin n'est pas aveugle du tout. La maman, qui lui a demandé de simuler, a expliqué son geste en déclarant que, de toute façon, il n'avait aucun avenir dans l'enseignement classique. Elle a dû évidemment soudoyer quelques médecins pour faire admettre le gamin contraint de simuler une fausse cécité, en attendant de développer une vraie folie.

Zakaria Boualem n'a pas le moindre commentaire à faire. Ah, si : bonne nuit à tout le monde, et merci !

 
 
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