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Par Karim Boukhari
Portrait.
Abdelkader Chaoui. Ma vie, ma plume
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Abdelkader Chaoui :
Marx est l'homme qui a repensé l'histoire moderne à partir
de l'Europe. (DR)
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Avant de devenir l'actuel numéro 2 de l'ambassade du Maroc en Espagne, Abdelkader Chaoui a connu l'engagement politique, la prison, la littérature, la maladie. Parcours.
Cest de Madrid, où il réside depuis cinq mois que Abdelkader Chaoui suit le comportement en librairie de son nouveau livre : Man qala ana (qui a dit moi ?) . Un ouvrage subtil, où l'auteur convoque quelques uns parmi ses meilleurs amis pour parler de lui, de sa vie, de ce qu'il est. Quelle idée tout de même de se raconter ainsi, par les autres. A la lecture du texte, le néophyte serait tenté de croire que le principal |
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thème, Chaoui lui-même, est un homme mort. L'auteur n'élude pas la question : Je sais, ce genre d'écrit se fait le plus souvent à titre posthume. J'avoue que l'idée elle-même n'est pas de moi, mais de mon éditrice (ndlr Leïla Chaouni, Le Fennec). Disons que j'ai adapté le concept, je l'ai organisé et le résultat est le livre que vous avez entre les mains. En fait, Abdelkader Chaoui a été gravement malade en juin 2004. Il a frôlé la mort, d'au moins aussi près que lors de ses longues années de détention (1974 - 1989). La maladie, comme la prison, ont laissé des traces, des marques, suffisamment pour qu'il éprouve le besoin, encore une fois, de se raconter. En un mot, Abdelkader Chaoui est un adepte du genre autobiographique, ce que confirme son ami et ancien compagnon de détention, le journaliste Abdelfettah Fakihani : Qu'il emploie je, tu ou vous, Abdelkader parle de lui-même et se raconte, c'est une constance chez l'écrivain qu'il est. Avant d'être écrivain, ce natif de Bab Taza (région de Chaouen) en 1950 a longtemps rêvé à un monde meilleur, égalitaire, fait d'une seule et même classe sociale. Comme tant d'autres, Abdelkader Chaoui a fait de la philosophie et il a longtemps été marxiste-léniniste. J'ai eu mon bac en juin 1968, un mois après la révolution de mai en France.
Une vocation née en prison
Enseignant et critique littéraire, le jeune Abdelkader, qui collabore notamment à la revue Souffles et fait déjà partie de l'Union des écrivains du Maroc, se fait arrêter en 1974. 23 ans à peine au compteur, et déjà plongé dans l'enfer des interrogatoires, de la torture, de l'enfermement. C'est en prison que le militant découvre sa vocation pour l'écriture puisque, en quinze années de détention, il rédige pas moins de six livres. C'est le deuxième, Kana wa akhawatouha (Le passé et tout le reste), qui le fait connaître. J'ai fait parvenir mon manuscrit à une amie avocate (Assia El Ouadie), dans la clandestinité la plus totale, après lui avoir signé une procuration pour qu'elle puisse me trouver un éditeur
. Mais les autorités découvrent l'astuce et rendent toute édition impossible. Ce n'est qu'à la deuxième tentative que le livre est finalement publié, en 1986, avant d'être rapidement interdit. Dans Kana wa akhawatouha , une parabole sur la torture, la désillusion politique, mais aussi sur les difficultés d'un groupe (les détenus politiques d'Ilal Amam et du mouvement du 23 mars) à vivre en commun, Abdelkader se livre avec beaucoup de courage. Comme le commente aujourd'hui l'un de ses anciens compagnons, Chaoui s'est fait un nom dehors grâce à Kana wa akhawatouha mais, à l'intérieur de la prison, il était mis en quarantaine par la plupart de ses camarades de lutte. Emprisonné et mal-aimé par les siens, le jeune auteur s'est éloigné, petit à petit, de l'engagement politique de ses débuts. La faute à ses amis peut-être, à la prison, mais certainement pas à Marx et Lénine. Attention, commente-t-il aujourd'hui, je continue à considérer Lénine comme un activiste clairvoyant qui nous a guidés dans notre jeunesse troublée, vers les chemins de la révolution, dans un pays traditionnel et un Etat despotique. Notre aspiration à la révolution léniniste a peut-être échoué, mais la répression ne dévalorise ni notre itinéraire ni celui de notre maître. De ses lectures de Marx, Chaoui a d'abord gardé l'image d'un homme qui a repensé l'histoire moderne à partir de l'Europe. On est loin, très loin du reniement. Chaoui, comme Marx et Lénine mais aussi comme des milliers d'anonymes, a dû longuement repenser l'histoire du Maroc et, plus encore, la sienne. La remise en cause est d'autant plus douloureuse que le détenu vit souvent en reclus en cette triste prison centrale de Kénitra. Les détenus, se souvient un ancien prisonnier politique, se regroupaient dans la cour, autour d'une pierre taillée à la forme carrée. De ces brèves rencontres est né le mythe de Lalla Chafia. Lalla Chafia, ou le rempart (de liberté ? de grandeur déchue ?) de détenus d'opinion, pour la plupart jeunes et très imprégnés idéologiquement. Le nom n'existait pas, ce sont les prisonniers qui l'ont trouvé, peut-être en hommage à la source de Moulay Yacoub. Driss Bouissef Rekkab, un autre détenu, s'inspire du monument pour rédiger à son tour une autobiographie carcérale, A l'ombre de Lalla Chafia , et c'est Abdelkader Chaoui, jamais à court d'encre, qui s'empressera de la traduire en arabe. Un classique.
La liberté, enfin !
C'est un homme nouveau qui émerge en 1989 à la faveur d'une grâce royale. Un homme, explique le chroniqueur Najib Refaïf, qui a délaissé l'engagement politique au profit du culturel, parce qu'il a compris qu'il pouvait être le plus efficace. Abdelkader Chaoui réfléchit sur lui-même, repense son histoire, il est alors, comme le décrit le même Refaif, cet écrivain érudit qui puise dans un imaginaire réel et qui choisit d'écouter pour ne pas donner l'impression de tout savoir. Les rêves de révolution marxiste-léniniste sont rangés au placard, à côté des souvenirs de prison ou de cette enfance que Chaoui qualifie de figée, avec trois frères et surs et un père aide-vétérinaire. Une autre vie. Chaoui devient journaliste et lance plusieurs titres culturels qui feront long feu, dont un sympathique Alal-Akal (ne serait-ce que ça !). Comme d'autres gauchistes, Chaoui se range et collabore dans des institutions proches de l'Etat. Il intègre ainsi le ministère des Droits de l'homme et plus tard celui de la Justice. Aujourd'hui, il est conseiller à l'ambassade du Maroc en Espagne. Cette nouvelle carrière professionnelle, politique, l'homme la doit beaucoup à Omar Azziman, haut commis de l'Etat, plusieurs fois ministre et aujourd'hui diplomate. Pour moi, dit de lui Chaoui, il est d'abord un homme de Tétouan, ma deuxième ville, celle qui m'a vu grandir. C'est aussi un homme discret et qui milite pour la promotion des droits de l'homme et, d'une certaine manière, celle du Maroc. Un peu comme Abdelkader Chaoui, qui revient du Maroc où il a effectué un nouveau contrôle de santé, et profité de ces jours de congé forcé pour refaire le tour de ses anciens amis. |
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Florilège. Le moi repensé
La prison. Elle conditionne la vie de l'individu et influence sa mémoire.
L'engagement. C'est une conviction illusoire de ce qu'on croit souvent être la vérité ou la réalité. Avec l'âge on prend conscience que l'engagement n'est autre que la vision critique acquise après une longue expérience dans la vie.
La fidélité. C'est une habitude inculquée de force par la société machiste, elle est une fixation, un ancrage et non pas une vocation.
L'écriture. C'est la faculté personnelle d'établir les rapports entre la langue et la réalité, entre le conçu et le vécu.
La remise en cause personnelle. C'est le transfert des convictions vers le champ de la négation. Moi je ne fais pas partie, tout au moins pour le moment, de ceux qui ont transféré leurs convictions politiques ou autres vers d'autres champs. Et ce n'est pas parce que je suis toujours fidèle à une expérience politique qui m'a transformé mais parce que je suis devenu plus libre que jamais dans ma vie. |
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