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Par Chadwane Bensalmia
Mémoire. La rue des grands musiciens
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A Jamaâ Chlouh,
les boutiques de musique
ont pour leur majorité fermé.
Seuls s'accrochent encore
quelques têtus nostlagiques.
(C.B / TelQuel)
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À Bab Marrakech, derrière les gros étalages de légumes et d'épices et le vacarme commerçant, se tient la grande rue des musiciens. Jamaâ Chlouh et ses boutiques de musique ont vu naître et mourir les plus grands. Depuis, le temps s'y est arrêté.
Installé sur un tabouret de fortune, une derbouka posée face contre sol et recouverte d'une housse épaisse, Hakim Tijani, la quarantaine pointant à l'horizon, se remémore les quelques souvenirs qui lui restent de l'âge d'or de son commerce. Une petite échoppe de 20 mètres carrés où on loue, répare et vend des instruments de musique depuis |
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trois générations : J'étais encore un enfant. C'est mon père qui tenait le magasin, mais j'étais souvent dans ses pattes. Le week-end surtout, car le spectacle était fascinant. Les musiciens arrivaient par dizaines, tous habillés de la même manière, costume et nud papillon. Ils inondaient carrément la rue traînant derrière eux, des hondas ou de simples charrettes pour transporter le matériel. Ils se connaissaient tous. C'était la fête tout le temps, ça parlait dans tous les sens, ça chantait, ça racontait des blagues
Ah, si cette rue pouvait parler, elle en aurait eu, des choses à raconter. Tout ça, c'est fini maintenant.
Fini, voilà un mot qui décrit parfaitement ce qu'est devenue la grande rue des musiciens de Casablanca, la rue Jamaâ Chlouh. Dans l'ancienne médina casablancaise, en entrant par Bab Marrakech, derrière l'interminable rue de Salé où cohabitent aujourd'hui encore, marchands de légumes, de volaille, d'épices et de pain maison, la mosquée de Jamaâ Choulh, loin des bruits marchands, marque l'entrée de la rue des fêtes, une ruelle sinueuse, presque toujours silencieuse, bordée de quelques vieilles bâtisses délabrées. Les étrangers au quartier s'y aventurent rarement. Ici, depuis toujours, la vie commence et s'arrête au rythme des ouvertures et fermetures des magasins de musique. Le matin vers 10 heures, les premiers rideaux sont levés, les chaises installées devant les boutiques et le thé servi. On démarre en douceur même si la soirée de la veille a été courte car les quelques clients de ces commerces sont des noctambules. En attendant, les plus matinaux de ces marchands de musique, des anciens du métier, s'évertuent chaque jour à ressusciter le passé, trop effrayés à l'idée de tomber, à leur tour, dans l'oubli.
Ahmed Lakhel est l'un de ces lève-tôt nostalgiques. Il a vu évoluer, grandir puis mourir nombre de grands musiciens. Des noms comme Ahmed El Bidaoui, Abderrahmane Kadmiri, Salim Halali, Botbol, Lhaj Fennane ou encore Aziz El Alami. Luthiste de profession et retraité depuis une demi-douzaine d'années, Lakhel n'a plus que ses souvenirs pour survivre. Alors, tous les matins, il se rend à la boutique de son ami Saïd Lahlou pour fuir l'ennui. Et même s'il a la certitude qu'aucun client ne se pointera de la journée, il reste là, parmi les violons, les luths, les tam-tams et les bendirs, parce qu'il se sent chez lui. Ici, on se souvient de lui. Certains jours, quand des musiciens de sa génération passent par la rue, il les invite à la boutique. A trois ou quatre, ils s'installent autour de la théière du café du coin, sortent leurs vieux instruments et se dérouillent les doigts. On se raconte de vieilles anecdotes, on joue quelques morceaux, on se donne des nouvelles des autres. Aujourd'hui, c'est tout ce qu'il nous reste car on ne peut même plus jouer dans les fêtes. Si Lakhel ne joue plus en public, c'est parce qu'il fait partie de cette génération has been à laquelle les jeunes ne font plus appel. Ils les ont échangés comme ils ont échangé les instruments de l'époque, fabriqués à l'artisanale, contre les produits industriels de métal et de plastique. Les musiciens d'aujourd'hui n'ont pas le temps de chauffer les bendirs sur le kanoune (brasero), de faire fabriquer un violon. Et puis, les goûts musicaux ont changé. Aujourd'hui, on chante de l'oriental, du khaliji. Je n'ai plus ma place parmi eux conclut Lakhel, s'efforçant de dissimuler son amertume.
Les temps changent et les gens avec. Alors qu'autrefois, Lakhel et avant lui, Moulay Ali Fetouak et Bachir Tijani faisaient la vie sous ces cieux, aujourd'hui, ils ne sont plus que des antiquités, tout comme leurs vieux instruments. Pourtant, c'est avec eux et parmi eux que sont nés les grands noms de la profession. C'est ici, à Jamaâ Chlouh qu'a vu le jour le tout premier orchestre de Casablanca. Dirigé par Mokhtar Medkouri, l'orchestre Kawakib a compté parmi ses musiciens des Brahim El Alami et des Maâti El Bidaoui. C'est encore ici que des Salim Halali, Ahmed Al Bidaoui ou encore Abderrahmane Kadmiri passaient le plus clair de leur temps.
Aujourd'hui, Jamaâ Chlouh n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était. Ses vétérans sont morts et ses visiteurs l'ont désertée. Depuis une quinzaine d'années, au lendemain de la première guerre du Golfe, le sens de la fête s'est évanoui chez les Marocains, rajoute dans un dernier élan, Ahmed Lakhel. Et les musiciens restants évoluent, chacun dans sa petite bulle. Dans le temps, quand tous les prétextes étaient bons pour faire la fête, tous les jours c'était une dizaine de demandes minimum qui atterrissaient aux comptoirs de ces boutiques. Les groupes se faisaient et défaisaient, se remplaçaient les uns les autres, et se prêtaient les musiciens durant la haute saison. Personne ne chômait. Jamaâ Chlouh était le Boulevard Mohamed Ali des Marocains. Et une fois par an, à la Fête du trône, quand tous les musiciens et tous les instruments avaient quitté les boutiques pour les festivités, la ruelle se transformait en une grande ménagerie où l'on dépoussiérait les étalages, frottait les murs et le sol et parfumait l'air des échoppes. Le lendemain, quand les instruments retrouvaient leurs étagères, on buvait son thé en se racontant les histoires de la veille et on gaspillait ce qu'on avait gagné parce que la seule devise que connaissait cette faune bohème était le carpe diem. Aujourd'hui, regrettent ces marchands de musique, on peut passer l'année entière derrière nos instruments sans voir arriver un seul client.
Le passé ne reviendra jamais, au temps de mon père, dans chaque maison, on retrouvait au minimum un instrument de musique. Aujourd'hui, grâce à la société de consommation, la musique est considérée comme un luxe. Les gens ont trop de dettes à payer pour se permettre d'acheter un luth pour le simple plaisir d'en avoir un, ironise Hakim. Propriétaire de deux boutiques dans la ruelle, il ne sait que trop bien de quoi il parle. On serait tenté de croire qu'il ne garde ses boutiques que pour les souvenirs qu'elles abritent, pour leur charge émotionnelle, car le reste du temps, c'est un grossiste ambulant qui tente de rentabiliser sa Renault Express. Et puis, la musique n'est pas vraiment sa vocation. Il n'a pas hérité du talent de son père. Mais Hakim n'a pas l'intention de fermer boutique car il espère toujours un sursaut de vie. Un jour, peut-être quand l'ancienne médina sera réhabilitée et qu'on prendra enfin conscience de ce que représente Jamaâ Chlouh. Un jour peut-être, quand son neveu, Redouane, la vingtaine, revenu dans sa médina natale après avoir raté son émigration clandestine et à qui Hakim a confié un de ces deux magasins, apprendra à jouer du luth. Ce jour-là, peut-être, une nouvelle génération rendra à Jamaâ Chlouh ses lettres de noblesse. |
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Aux origines. Un bohème soussi
La rue Jamaâ Chlouh doit son nom à sa mosquée construite en 1899 par Mohamed Senhaji. Un voyageur intrépide d'origine soussie que les juifs de l'ancienne médina décrivaient romantiquement dans leur dicton no decho ni haha ni melaha, entendez celui qui n'a pas laissé endroit qu'il n'a visité. Senhaji mort, la rue et ses habitants (des descendants des Hahas et des juifs du Mellah) ont fini par emprunter au fondateur ses passions de bohème : musique, poésie et fêtes à longueur de journée. Depuis, ils ont élu la rue, repaire des musiciens. Des générations entières de musiciens sont passées par là pour réparer ou acheter un instrument, chercher un compagnon de fête ou simplement soumettre ses textes et ses compositions à l'oreille connaisseuse des confrères. |
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