La politique, nous ? Jamais !
Tant quà faire de la politique, disent les politiciens, la presse doit en faire de la même manière queux : sans couleur, ni saveur, ni efficience.
Les journalistes indépendants font de la politique. Cette affirmation péremptoire a été avancée, mercredi dernier, en marge dun débat public sur le rôle de la presse, par un homme politique connu. Même fausse, lopinion de cet homme ne doit pas être ignorée, dans la mesure où elle est largement répandue dans lestablishment marocain. Rappelons donc, pour mieux la contrer, quelques principes de base : |
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Faire de la politique, cest détenir (ou chercher à détenir) le pouvoir. Et on parle ici de pouvoir concret : celui auquel on accède par les urnes (ou par les nominations royales), celui que confère la maîtrise des budgets publics, des agents de ladministration, ainsi que dune vaste palette de moyens de sanction et de promotion pour mieux contraindre ladministration à agir comme on veut quelle agisse. Bref : faire de la politique, cest détenir (ou chercher à détenir) des outils concrets dexercice du pouvoir.
Nous autres, journalistes indépendants, navons aucun outil concret entre les mains, si ce nest un clavier et un appareil photo. Alors non, cent fois non : nous ne faisons pas de politique. Nous exprimons des idées politiques, et cest fondamentalement différent. Contrairement aux véritables acteurs politiques, nous ne disposons daucun moyen pour concrétiser nos idées. Notre rôle se limite à les exprimer
et à espérer quun acteur politique (un vrai) en tiendra compte un jour. Cela ne va pas plus loin, cela ne peut pas aller plus loin faute de moyens daction, tout bêtement.
Mais creusons. Daprès notre homme (et tous ceux, nombreux, dont il reflète fidèlement la pensée), nous disposons bien dun moyen pour faire appliquer nos idées : lénorme influence que nous sommes censés avoir sur lélite, faiseuse de la chose politique et économique du royaume. Encore mieux : daprès notre homme, nous avons le pouvoir de façonner lopinion de cette élite. Un lecteur, surtout sil appartient à lélite, a-t-il aussi peu de jugement, de recul critique ? Son esprit est-il donc vide au point que nos modestes opinions aient le pouvoir de le façonner ? Cest lui prêter bien peu dintelligence que de le penser
Maintenant, un brin danalyse. Un des effets de la drôle de transition que vit le Maroc, cest que le premier pouvoir (lexécutif) et le quatrième (la presse indépendante) se retrouvent face à face, sans personne pour faire tampon. Le troisième pouvoir (la justice) ? Disqualifié, vu son étroite dépendance vis-à-vis du premier. Quant au second pouvoir (le législatif), il est vide de toute substance, et ce pour la raison suivante : il ny a pas de parti dopposition au Maroc (du moins, pas au Parlement). Car faire de lopposition, rappelons-le, consiste à prendre franchement le contre-pied du pouvoir exécutif. Ce dernier étant concentré entre les mains du roi et de nul autre, personne, évidemment, nose le critiquer. Du coup, sans opposition, pas de majorité non plus, puisque lune se définit nécessairement par rapport à lautre.
Conclusion : les politiciens marocains ne font pas de politique. Cest sans doute pour cela quils considèrent que la presse indépendante en fait à leur place
Daprès notre inspiré débatteur, les journalistes, en tant quacteurs politiques, doivent être tenus aux mêmes contraintes que tout acteur politique. Comprenez : lautocensure et lallégeance obligatoire (et paralysante) au trône. Autrement dit, son (leur) message est : Faites comme nous, ne faites rien. Ou pire, encore : Faites comme nous, ne pensez rien. Le nivellement par le bas, voilà donc la politique que veulent promouvoir nos politiciens. Quelle tristesse ! |