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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“Ils l’ont fait, ils ont rasé Tazmamart !”

Antécédents
Ahmed Marzouki
Ecrivain, ex-détenu à Tazmamart

1947. Naissance à Ghafsay.
1967. Entre à l’Académie militaire de Meknès.
1969. Sous-lieutenant, instructeur à l’école militaire d’Ahermoumou.
1971. Participe au coup d’Etat de Skhirat, incarcéré à Tazmamart.
1991. Libération.
1998. Mariage et licence en droit.
2000. Publie “Tazmamart, cellule 10”. Tarik Editions / Paris Méditerranée.
Smyet Bak ?
Ali ben Abdessalam ben Abdellah.

Smyet mok ?
Rahma bent Omar.

Nimirou d’la carte ?
C 66 27 47.

Ça vous dérange, ce genre de questions ?
Je suis habitué à répondre à ce genre de questions. Après ma libération, on me faisait subir des interrogatoires pour des choses futiles.

Plusieurs années après son père, Mohammed VI peut-il dire que Tazmamart n’existe pas ?
Je ne suis pas d’accord. Tazmamart existera toujours dans nos chairs et dans nos cœurs. Les faits sont là. Nier l’existence du bagne est une insulte à la mémoire des disparus et à l’Histoire.

Les faits sont peut-être là, plus les cellules ?
Je suis récemment retourné sur place avec l’équipe télé de Grand Angle et nous avons eu accès au site. Ils ont tout rasé. C’était dramatique, j’étais secoué de l’intérieur. Ils ont rasé les cellules sans nous prévenir alors que l’IER nous a promis le contraire. Aujourd’hui, Tazmamart, c’est tout juste 32 tombes.

Vous avez l’impression qu’ils ont rasé 20 ans de votre existence ?
C’est un choc terrible, on s’est senti trahis. Au sein de notre association, on a pesé de tout notre poids pour que les familles ne récupèrent pas les dépouilles des disparus. On voulait faire de Tazmamart un musée. On voulait que les gens viennent mesurer l’ampleur de l’horreur.

Finalement, comme dans un jeu d’échecs, le roi a toujours le dernier mot…
C’est toujours le peuple qui gagne. La vérité a éclaté, tout le monde sait ce qui s’est passé aujourd’hui. Tazmamart a peut-être été rasée, mais les écrits, les films et les témoignages existent. Demain, on pourra réaliser une réplique de Tazmamart, ou au moins d’une cellule. Les gens que j’ai rencontrés au douar de Tazmamart connaissent aussi beaucoup de secrets.
J’ai découvert qu’ils ont énormément souffert à cause de nous.

Pourquoi a-t-on fait ça à votre avis ?
Ils ont honte de l’Histoire. Si on avait laissé les cellules, et que les gens aient pu voir à quoi ça ressemble, ils auraient été scandalisés. Ils auraient mesuré l’ampleur de l’horreur. Ils ont préféré faire disparaître les traces du crime.

De quoi a-t-on peur lorsqu’on a fait Tazmamart ?
C’est très paradoxal. Il y a ceux qui, en recouvrant la liberté, s’y accrochent terriblement et ont peur de ne plus voir le ciel et les étoiles. Il y en a d’autres qui ne peuvent pas se taire, j’en fais partie. J’ai pensé aux camarades que j’ai laissés derrière moi : je pourrais être enterré à leurs côtés, ce que je vis est donc du fabour. Ecrire, c’est honorer leurs mémoires.

Comment faites-vous encore pour sourire ?
C’est un trait de caractère qui s’est renforcé après Tazmamart. On a profité de Tazmamart pour rire, c’était notre cure. D’ailleurs, la vie fait moins rire que Tazmamart. On rit moins quand on est pris dans l’engrenage de la vie. Mais là aussi, Tazmamart nous a appris à nous en moquer.

Après votre indemnisation, vous avez monté une affaire qui vous a ruiné. Vous croyez à la malédiction de Tazmamart ?
Nous avons passé 20 ans dans l’au-delà, puis on nous a lâchés dans une société que nous ne reconnaissions plus. On nous a arnaqués partout. Nous avons payé très cher notre sous-développement. L’essentiel est qu’on soit toujours debout.

Vous pardonnez à Hassan II ?
Je ne suis pas rancunier. Je ne veux pas être rongé par la vengeance. Dieu a voulu que je sois vivant encore aujourd’hui, je m’en remets à la justice divine.

Parce que c’est Dieu qui vous a enterré pendant 20 ans à Tazmamart ?
Non, là, ce n’est pas Dieu.

 
 
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