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Par Nadia Lamlili
Religion. Imam Academy
Ils sont jeunes, cool et à la page. La première promotion des imams nouvelle génération rejoindra les mosquées dans quelques mois. Leur mission : combattre l'intégrisme en mettant en application les nouvelles lectures du Coran.
Knive, naika, scoud
Non, nous ne sommes pas dans un quartier populaire de Casablanca ou au milieu d'une horde de Djeun's parlant en R'nB, mais dans un centre de formation des imams au coeur de la médina de Rabat. Et oui ! Dans ce centre, on exhorte les imams à parler le langage de la rue. Sortez ! Parlez avec les gens, comprenez |
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leurs douleurs, leurs bonheurs, ce qui les fait vibrer
Casablanca ne se limite pas au Twin center, tonne le professeur Ahmed Abbadi au milieu d'une salle médusée. Les étudiants éclatent de rire en entendant leur professeur, élégamment drapé dun burnous, la barbe taillée à la Tarek Ramadan, débiter les termes crus de la rue. Réalisant le contraste entre son image et son langage, le professeur n'en démord pas. Il prend un malin plaisir à expliquer chaque expression: Knive veut dire couteau, naika renvoie à Balafre et scoud veut dire joint ou pétard. Chers frères et surs, si vous n'arrivez pas à comprendre ce langage, c'est que vous êtes out, c'est-à-dire déconnectés de la réalité, sermonne-t-il.
Au conseil des oulémas de Rabat, on a compris qu'il faut secouer les étudiants pour les sensibiliser à la lourdeur de la tâche qui les attend. Les nouveaux imams auront pour mission de débarrasser la profession de quelques substrats culturels indécrottables cumulés sur plusieurs siècles, de l'image du vieux fqih, des interprétations fermées, du charlatanisme
Bref, en faire une profession adaptée à la réalité marocaine et à l'évolution des murs. D'ailleurs, dans l'académie des imams, on n'enseigne pas uniquement les sciences de la religion mais aussi la Moudawana, la sociologie, la psychologie, la communication, l'histoire des religions, l'art, la gestion administrative, les langues, et même l'histoire du mouvement féministe. Il ne manque plus que la médecine et les sciences exactes pour faire de ces étudiants des Ibnou Sina et des Ibnou Rochd !
Les bons et les méchants
Le véritable enjeu, les superviseurs de cette formation l'expliquent sans détour : contrecarrer la montée de l'extrémisme religieux dans les mosquées, phénomène qui a nourri une schizophrénie sociétale. La religion n'est plus enseignée avec neutralité comme autrefois. Elle est entrée dans un cercle de polémiques qui l'a vidée de l'intérieur et a dénaturé ses messages, explique le même Abbadi, également directeur au Ministère des Affaires Islamiques. Cette vision, quelque peu nostalgique, stipule que l'imamat a été récupéré par une bande d'extrémistes qui lui ont ôté ses lettres de noblesse: la liberté, la justesse et l'esprit d'équité. Du coup, n'importe qui peut s'ériger en imam et dicter sa vision de la religion. Je crois que s'arrêter à ce niveau d'interprétation serait ignorer le contrôle politique que l'Etat cherche à exercer sur le champ religieux, constate le politologue Mohamed Darif. Avant la révolution iranienne, l'imam était une personne libre et responsable certes. Mais c'est parce qu'il n'intervenait pas dans la politique, soutient l'expert. Or, actuellement, malgré le discours sur la dépolitisation des mosquées, l'Etat cherche à dicter à cet imam ses propres choix politiques en lui demandant d'être progressiste et libéral. Darif en déduit donc que cette formation n'est ni plus ni moins qu'une tentative de domestication de l'imamat.
Récapitulons : la vision du pouvoir est qu'autrefois, les imams étaient bons et justes. Maintenant, beaucoup sont devenus méchants et intégristes. Donc, il faut les combattre en durcissant le contrôle. Cette conception, jugée étriquée, s'insère dans le projet d'un verrouillage religieux dont le but est de faire face à la prolifération des canaux intégristes poreux. En plus clair, l'Etat veut des hommes de religion éclairés qui puissent tenir tête à Abou Katada et Abou Hamza.
Contrairement à la France, qui cherche à mettre à niveau le personnel existant en lui inculquant les valeurs républicaines, le Maroc a opté pour une formation des formateurs. Dans une première étape, 220 étudiants seront formés à l'imamat. Ils seront par la suite affectés aux mosquées, dont le nombre officiel dépasse les 33 000. Là-bas, ils se chargeront de transmettre leur savoir aux imams existants. Ces jeunes sont tous des diplômés universitaires en études islamiques ou lauréats d'Al Qarawiyine, mais ils proviennent aussi d'autres branches scientifiques, économiques et juridiques. Un métissage qui vise à reconnecter la religion avec les autres disciplines. Sur les bancs de cette école, il y a aussi une soixantaine de jeunes femmes, qui officieront en tant que morchidates, c'est-à-dire des animatrices dans les mosquées et les associations.
Guider les gens, pas les sermonner !
Qu'est-ce qui pousse le pouvoir à recourir à une formation spéciale pour les imams? combler les lacunes d'un système d'enseignement défaillant? Véhiculer de nouvelles conceptions religieuses ? C'est tout cela à la fois, répond en substance Souad Achtib, chargée du programme de formation. La dame qui enseigne une matière spécialement dédiée aux femmes, fiqh Annissae (pourquoi pas les hommes ?), considère que l'apport de cette formation par rapport aux imams existants réside dans l'ouverture sur les disciplines nouvelles et les sciences humaines. Dans le fond, nous n'avons pas de divergences avec les imams classiques. Mais nous accordons beaucoup d'importance à la manière de véhiculer notre message. Mais si voyons! Un verset comme Wali Rijali Alaiyhina daraja qui peut-être traduit littéralement les hommes ont un degré de plus sur les femmes, est souvent utilisé pour démontrer la supériorité des hommes. C'est faux. Il doit être interprété en fonction du contexte d'origine et non d'une façon isolée, soutient l'enseignante. Cette position, qui plairait bien à Rachid Benzine et aux adeptes de la lecture textuelle du Coran, constitue en réalité le fil conducteur de toute la philosophie de formation. Enseignants et étudiants s'accordent sur la nécessité de revoir les interprétations scélérosées du Coran et de la Sunna en exploitant de nouveaux instruments d'analyse.
De temps à autre, raconte Leila, future morchida, je donne des leçons dans les mosquées. Souvent l'imam me demande de baisser la voix ou de changer de place parce que je suis une femme. Mais que voulez-vous que je réponde ? Ce sont des substrats culturels qui n'ont rien à voir avec la religion, répond-t-elle, en haussant les épaules. Notre morchida nous apprend ainsi qu'à l'origine, les femmes faisaient la prière directement derrière les hommes et sans paravent. Pour autant, cela ne sert à rien de s'attaquer directement à cet imam. Le changement se fera en douceur, convient notre morchida.
Sa collègue Khadija, diplômée en sciences économiques, enchaîne : notre mission n'est pas de faire la morale aux gens en décrétant ce qui est hallal (licite) et ce qui est haram (illicite), mais de les comprendre en leur montrant doucement la voie comme le font si brillamment Amr Khaled et Tarek Ramadan. Une admiratrice de plus se rajoute au fan-club de ces deux prédicateurs. A la tête du hit parade des personnalités religieuses, ces deux personnages incarnent pour nos deux jeunes morchidates l'image d'hommes cool et à la page.
Des imams fermés d'esprit
Mais revenons aux anomalies de l'apprentissage. En effet, on peut comprendre que Khadija, économiste à la base, puisse avoir besoin d'une formation religieuse, mais quid pour Leila, diplômée en sciences de la Chariâ ? Que ce soit à la faculté des études islamiques ou à Al Qarawiyine, l'enseignement adopte des méthodes très conservatrices et fermées, argumente Hassan El Ahmadi, professeur de sociologie au centre de formation de Rabat, également enseignant à l'Université Cadi Ayad de Marrakech. Sans rancune, ne dit-on pas que les lauréats de ces disciplines sont des êtres qui vivent dans les livres? L'enseignement dispensé dans ces institutions est plus versé dans le dogmatique que dans la vie courante du musulman. C'est ce qui a fait de certains imams des êtres fermés d'esprit, explique le professeur. On comprend maintenant mieux pourquoi Boubker, un des 220 étudiants du centre, apprécie les cours de communication et de Makassid Charia (les visées). Cela donne un aspect pratique à ma formation, témoigne-t-il.
Si le manque est patent, pourquoi l'Etat n'a-t-il pas inséré les matières sociales et scientifiques qu'il a programmées spécialement pour les imams dans leurs facultés et leurs mederssas de base ? Pour des raisons politiques, on a banni la philosophie de ces centres de formation, craignant qu'elle soit un outil de propagande du socialisme. Et on a construit un mur entre le conservatisme des siècles passés et les nouveaux instruments d'analyse, répond El Ahmadi. Le résultat a été fatal sur la pensée religieuse qui a marqué le point mort sur beaucoup de sujets. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi la relation avec les juifs et les chrétiens est toujours dominée dans l'esprit de beaucoup d'hommes de religion par le même rapport de force qui prévalait au commencement de l'Islam, analyse Darif. Pour preuve, jusqu'à maintenant dans les protestations populaires, on évoque la bataille de Khaybar qui a vu la défaite des juifs et la victoire de l'armée de Mohamed. Dire qu'on est au 21ème siècle... |
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Anachronismes. Battez vos femmes, vous avez le droit !
Le Coran autorise l'homme à battre sa femme. Quand l'imamat est accordé à des personnes irresponsables, cela aboutit à des monstruosités. Par cette phrase, qui prend l'allure d'une vérité indiscutable, l'imam algérien Abdelkader Bouziane a inscrit son nom dans l'histoire de la France, mais aussi
sur le registre des expulsés. Sa déclaration ayant entraîné une véritable onde de choc, l'imam fauteur a été sommé de quitter le territoire français illico presto. Au Maroc, des énormités pareilles ne choquent pas de la même façon. Le mari qui bat sa femme est toléré culturellement. Pire, certains masochistes vont chercher à légitimer leur acte barbare en citant des versets du Coran. De la même manière, le verset Ina kaidahouna Laâdim (qui veut dire littéralement : leur ruse est incommensurable) a été dénaturé et galvaudé, soutient Souad Achtib, responsable de la formation des imams. Ne retrouve-t-on pas là-dedans les substrats des croyances antiques ? Incarnation de Satan, du mal, de l'impureté, la femme continue à véhiculer une image dévalorisante. Mais elle constitue un des meilleurs exemples de mise à niveau religieuse. |
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Attitudes. Construis-moi une mosquée et va-t-en !
Fermer les mosquées en dehors des heures de prière ne suffit pas. Censurer les prêcheurs dérangeants non plus. Pour combattre les extrémistes sur leur territoire de prédilection, l'Etat cherche à faire de ces lieux de culte des centres de rayonnement culturel et d'encadrement des populations. Une batterie de textes législatifs est en cours de préparation à la direction des mosquées pour réglementer les nouvelles constructions et les animer. Cependant, le Ministère avance sur un terrain glissant. Car imposer des règles à des bienfaiteurs pourrait tout bonnement les faire fuir et priver les populations de lieux de culte potentiels. Quand un bienfaiteur construit une mosquée, il édifie à côté d'autres infrastructures (un marché, des commerces
) dont les loyers et les revenus servent à l'entretien de la bâtisse religieuse et au paiement du salaire de l'imam. Des charges en moins pour les finances publiques. Comme dans le domaine des uvres sociales, l'Etat traite donc ce sujet avec des pincettes. Sa devise: éviter de trop faire le chef, tout en gardant les acteurs à l'oeil. |
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