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Par Abdeslam Kadiri
États-Unis.
Guantanamo. LONU accuse
Dans un rapport de l'ONU, des juristes accusent les Etats-Unis de torturer et de garder arbitrairement des détenus à la prison de Guantanamo, basée à Cuba. La commission recommande la fermeture du bagne hors-la-loi. Lecture d'un rapport révélateur.
Le tabou est levé. Cette fois, c'est l'existence même de Guantanamo Bay qui est remise en cause. Jeudi 16 février, une commission d'experts de l'ONU a rendu un rapport incendiaire sur cette prison américaine extra-territoriale, basée à Cuba, où sont enfermés quelques 520 présumés terroristes, soupçonnés de liens avec Al Qaïda.
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Ce rapport de 54 pages, disponible sur Internet, est divisé en cinq parties, il rappelle d'abord le cadre de la légalité, puis dissèque la détention arbitraire et l'indépendance des juges, la torture et les traitements inhumains et enfin l'intolérance religieuse subis par les détenus. Le dernier chapitre est consacré aux recommandations.
Dans le préambule, la commission raconte que, par souci de crédibilité, elle a demandé aux autorités américaines de s'entretenir directement avec les détenus, en tête-à-tête. Requête refusée par Washington. Aigris, les inspecteurs de l'ONU ont alors refusé de visiter le bagne. Ce rapport est donc un savant dosage entre synthèses d'études, témoignages d'avocats et recommandations pressantes. Lecture de texte.
Interrogatoires spéciaux
L'étude déplore que le régime légal appliqué aux détenus ne tienne pas compte de la loi et des droits humains universellement reconnus, qui sont l'essence même des démocraties . A savoir le droit de contester la légalité de la détention et de recourir à un tribunal compétent et indépendant.
Toutes les pratiques subies par les détenus ont été cautionnées par Washington. Le texte les énumère une par une, tout en montrant la gradation dans leur usage et dans le temps (entre 2002 et 2003). Petit florilège : jouer avec la peur des détenus (chiens etc.), les soumettre à des températures extrêmes, des musiques intenses, les priver d'habits, de sommeil, de lumière, du confort élementaire (se raser etc.), les violenter pendant des interrogatoires de parfois 20 heures, les isoler des autres...
Les experts dénoncent en particulier une frontière floue entre certaines techniques d'interrogatoire et des actes de torture. Toutes les techniques spéciales d'interrogatoire autorisées par le département de la Défense devraient être révoquées immédiatement, préconise le texte qui vise également certaines techniques d'interrogatoire fondées sur une discrimination religieuse et visant à offenser les sentiments religieux des détenus.
350 actes d'auto-mutilation
Les juristes onusiens estiment qu'aucune loi relative aux droits de l'homme n'est appliquée aux prisonniers dont certains ont été enfermés sans procès, sans avoir d'avocat et sans perspective de libération. Même dans des situations de conflit armé, ce droit s'applique. Pourquoi pas à Guantanamo ? Le leitmotiv brandi par l'administration Bush de war on terrorism a fait long feu. Le Patriot Act ne justifie pas non plus l'injustifiable. Les recours juridiques offerts aux prisonniers manquent de bases légales adéquates, déplore la commission. Et d'enfoncer le clou : l'exécutif américain opère à la fois en tant que juge, procureur et avocat de la défense.
Le rapport met en garde contre la pusillanimité de Washington, qui s'abstient de mener une enquête impartiale sur les allégations de torture, les techniques d'interrogatoire et la détérioration de la santé mentale des détenus. Cela s'est traduit, en 2003, par 350 actes de blessures auto-infligées, des tentatives de suicide de masse et individuelles et des grèves de la faim prolongées. Récemment encore, le New York Times révélait que des grévistes de la faim à Gitmo (diminutif de Guantanamo) étaient nourris de force. Les autorités craignent qu'ils ne cherchent à se suicider pour protester contre leur enfermement.
Dans la partie Recommandations, les Nations-Unies demandent à Washington de transférer les détenus dans des prisons américaines et de leur assurer un procès rapide ou de les relâcher sans délai. En attendant la fermeture de cette prison de la honte, le gouvernement américain doit s'abstenir de tous traitements ou punitions cruels, dégradants et inhumains.
Goulag de notre époque
Au pied du mur, l'administration Bush semble faire la sourde oreille. Elle refuse la fermeture du camp. Pour Washington, l'ONU se discrédite dans un réchauffé d'allégations. Ce sont des ennemis combattants, de dangereux terroristes qui sont là-bas. Washington reproche à l'étude de ne pas se fonder sur la réalité des faits car les enquêteurs ne se sont pas rendus à la prison et car ils n'ont retenu que les faits négatifs d'une violation des droits de l'homme et ignorent d'autres faits qui montrent le contraire. Les choses vont-elles changer ? Les déboires judiciaires, l'histoire du Coran profané, les déboires judiciares à Gitmo, l'absence de terroristes prestigieux, les fuites des agents du FBI, finissent par ébranler la Maison Blanche.
Au même moment, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'existence de Gitmo, qualifié récemment par Amnesty International, de goulag de notre époque et de zone délibérée de non-droit. Le Parlement européen a voté, le même jour que la publication du rapport, une résolution demandant la fermeture de la prison. Tôt ou tard, ce centre devra fermer, a lâché, dépité, Kofi Annan. Même prises de position en Allemagne et en Irlande du Nord. Même Tony Blair, pourtant fidèle allié, s'est désolidarisé de Bush.
Le New York Times souligne, lui, que Gitmo n'est qu'un un maillon d'une chaîne de camps de détention fantômes, dont certains sont secrets. Le quotidien craint que ce qui a été conçu comme un antidote à l'islamisme radical ne se transforme en outil de recrutement de la plus haute efficacité pour les islamistes radicaux. Le serpent risque de se mordre la queue. |
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Documentaire. Le bagne, star à Berlin
Coïncidence. Mardi 14 février, deux jours avant la publication du rapport, le bagne a été au centre d'un film-documentaire projeté au célèbre festival de Berlin. A sa manière, Road to Guantanamo, de Michaël Winterbottom et Mat Whitecross, condamne l'existence de la prison. Ce film coup de poing, qui a remporté samedi l'Ours d'argent, raconte l'histoire vraie de deux Britanniques d'origine pakistanaise, Shafiq Rasul et Ruhel Ahmed. Mauvaise surprise, les deux acteurs incarnant les deux rôles (Rizwan Ahmed et Farhard Harun) ont été interceptés à leur retour à Londres par la police locale. Ils m'ont insulté et demandé si j'étais devenu acteur pour promouvoir la cause islamiste, rapporte R. Ahmed.
Le scénario : les deux hommes sont partis d'Angleterre pour le Pakistan en septembre 2001, assister au mariage de leur ami, Asif Iqbal. Une fois sur place, les trois amis décident de se rendre à Kandahar, en Afghanistan, pour aider les populations locales. Le voyage tourne au cauchemar. Arrêtés à Kunduz par les troupes de l'Alliance du Nord, ils sont soupçonnés d'appartenir à Al Qaïda puis emprisonnés et envoyés le 13 janvier 2002 dans la base de Guantanamo. Le film raconte leurs conditions de vie au camp X-Ray, dans des cellules en plein air, puis au camp Delta, la prison en dur de la base américaine. Le calvaire dure deux ans puis ils sont finalement relâchés. On essaie juste de dire que l'existence même de Guantanamo est choquante, explique le réalisateur Michael Winterbottom. Là-bas, vous n'avez pas de droits, vous n'avez aucun contact avec votre famille ou un avocat, vous ne savez pas combien de temps vous allez rester. |
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