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N° 215
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Pourquoi Najat

Ahmed R. Benshemsi
Comme au 8 mars de chaque année, TelQuel se féminise pendant une semaine – jusqu’à son titre – et consacre tout son sommaire aux femmes pour célébrer leur journée mondiale. Mais cette année, nous avons poussé notre démarche militante un peu plus loin. Nous avons proposé la rédaction en chef de “TelleQuelle” à une femme : la star internationale Najat Aâtabou, qui nous a fait l’honneur d’accepter notre invitation. Pourquoi elle ? Cet épisode vécu peut tenir lieu de réponse :
Nous sommes en 1981, Najat a 16 ans et elle vient d’enregistrer sa première chanson, “j’en ai marre”, dans des conditions rocambolesques (lisez son interview, page 16). Sa famille, très conservatrice, est violemment contre. Un soir, un de ses frères entre dans sa chambre
d’adolescente à Khémisset, poignard à la main, pour “laver l’honneur de la famille”. Najat, qui prend secrètement des cours de karaté, envoie son frère au tapis, lui arrache son arme et s’enfuit de la maison. Elle n’y reviendra plus pendant 3 ans. Rassurez-vous, ses rapports avec sa famille sont, aujourd’hui, excellents. Mais Najat reste claire : “J’encourage tous les parents à donner des cours de self-défense à leurs filles. Dans notre société, il y a des hommes qui ne comprennent que le langage de la violence. À ceux-là, il faut parler leur langage”. Voilà une forme de féminisme tout à fait concrète, et beaucoup plus adaptée au dur quotidien des Marocaines qu’une terminologie égalitariste sophistiquée dont elles ne comprennent pas un traître mot – nouvelle Moudawana ou pas.

La force de Najat Aâtabou, c’est son ancrage populaire profond, doublé d’une conscience féministe hyper développée. Pas besoin d’avoir un bac + 5 pour comprendre ses chansons. “Choufi ghirou” (trouve-t’en un autre), “sir souwel mok” (va demander à ta mère), “wa hadi kedba bayna” (tu mens, et ça se voit)…

Depuis plus de 20 ans, Najat défend les femmes en ridiculisant ceux qui cherchent à les humilier. Son message : pour se faire respecter des hommes, il faut avoir du caractère et ne pas hésiter à s’engager, s’il le faut, dans le rapport de forces. Autrement dit, retourner contre eux leurs propres armes. L’égalité des sexes ? Najat ne la revendique pas, elle la pratique. Et sa carrière parle pour elle : elle est l’une des très rares artistes arabes (avec Faïrouz et Oum Kaltoum) à s’être produite dans la mythique salle de l’Olympia, à Paris. Elle a aujourd’hui sa propre maison de production et donne des concerts dans le monde entier. Quand les Chemical Brothers, groupe de techno anglais, a repris une de ses chansons sans son autorisation, elle les a mis à genoux au tribunal européen de La Haye. Le jour où un de ses musiciens est monté ivre mort sur scène, et l’a insultée le lendemain en guise d’excuses, elle l’a envoyé à l’hôpital pour trois jours.

Mais n’allez surtout pas croire que Najat a renoncé à sa féminité… Epouse heureuse et mère comblée de trois enfants, elle peste contre ces femmes qui se négligent dès qu’elles ont mis le grappin sur un mari. La séduction, clame-t-elle, est indispensable à la pérennité d’un couple. Quant à l’amour, il est évidemment indispensable à toutes les femmes – comme à tous les hommes, d’ailleurs, même si beaucoup refusent de se l’avouer. Croyez-le ou pas, Najat est une femme sensible, qui peut pleurer d’émotion à la vue d’une injustice. Avant de s’acharner à la dénoncer par une chanson, un geste, ou tout simplement le don d’elle-même.

Voilà pourquoi nous avons choisi Najat Aâtabou comme rédactrice en chef de “TelleQuelle” : parce qu’elle s’est battue toute sa vie pour démontrer que la femme est non seulement l’égale de l’homme, mais même, s’il le faut, sa supérieure. Histoire de rétablir l’équilibre après des siècles d’asservissement. Chapeau bas !

 
 
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