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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“Tous les hommes ne sont pas des monstres”

Antécédents
Hanane, Prostituée
(AIC PRESS)

1980. Naissance à Fès.
1997. Quitte sa famille pour travailler à Casablanca.
2005. Naissance de sa fille.
Smyet Bak ?
Vous ne vous attendez quand même pas à ce que je vous réponde… Mettez ce que vous voulez.

Je passe sur les deux autres questions rituelles. Qui êtes-vous ?
Je suis mère d’une petite fille qui a huit mois maintenant. Je suis une femme que la vie a poussé à se vendre pour vivre loin de sa famille, 28 jours à peine après la naissance de sa fille. Ma famille vit loin d’ici et croit que je suis nurse chez un parlementaire.

Ils savent pour votre fille ?
Les femmes de la famille le savent. Pas les hommes, ils me tueraient.

Cela arrive-t-il que vos clients vous traitent d’abord comme une femme ?
Cela peut arriver. Tous les hommes ne sont pas des monstres, vous savez. Pas plus tard qu’hier, un jeune commercial a passé toute la nuit à m’écouter parler de ma vie, et moi à écouter la sienne. Evidemment, il y a aussi les brutes qui veulent déverser toutes leurs frustrations sur la première venue…

Comment ça se passe, dans ce cas ?
Je ne ressens rien, sinon du mépris vis-à-vis de moi-même. Mais ça ne dure que quelques instants. A la limite, ce n’est même pas ça qui me dérange. C’est un commerce. Ce qui me fait mal, ce sont les insultes. Je me dis pourquoi est-ce qu’un être humain, comme moi, se permet d’insulter mes parents et ma famille. De quel droit ? Il ne paie pas pour ça aussi. C’est pire que de la hogra, c’est du Ihtiqar (mépris).

Vous trouvez que la société est injuste avec vous ?
On ne connaît pas la société, on connaît les clients des bars où on travaille. Une grande majorité d’entre eux veut passer un bon moment, veulent peut-être échapper à quelque chose. Ils se font leur film et nous sommes les actrices. Le lendemain ou l’heure d’après, on joue un autre rôle. Je crois que vous êtes trop injustes avec les hommes. Celles qui nous méprisent le plus sont les femmes. Il ne faut pas se tromper. Elles croient que c’est à cause de nous que leurs hommes sont dehors.

Vous avez déjà été amoureuse ?
Et comment ! Le premier et dernier amour de ma vie. C’est le père de ma fille. Nous nous sommes connus comme tout le monde, nous nous sommes fréquentés, je ne manquais de rien avec lui. Il m’a même payé une lourde hospitalisation. Puis quand il a appris ma grossesse, il m’a quittée.
Depuis, je suis incapable d’aimer. Plusieurs hommes m’ont proposé leur amitié ou même de me prendre entièrement en charge. J’ai refusé. J’ai aimé une fois, j’en paie le prix encore aujourd’hui. La vérité, c’est que j’ai la chance d’avoir autour de moi des gens qui ont pitié de moi. Tenez, un de mes anciens patrons par exemple. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne m’appelle. Juste pour avoir des nouvelles. Sans contrepartie.

Pourquoi avez-vous accepté de me parler aujourd’hui ?
Parce que les occasions d’être écoutée sont rares, parce que je n’apparais pas, parce que je parle pour les autres. Généralement, c’est nous qui devons écouter, sourire, compatir. J’aimerais tellement que les gens qui lisent mon histoire me trouvent un emploi pour me tirer de là.

Et vous accepteriez d’avoir un revenu trois fois moindre que celui d’aujourd’hui ?
Je sais que ce n’est pas évident de gagner 2000 DH alors que je peux avoir jusqu’à 7000 DH par mois. Mais on dit qu’on a la baraka de Dieu quand on est dans le halal.

C’est important, pour vous, de croire en Dieu ?
Qui ai-je dans cette vie sinon ma famille et Dieu ? Je sais que je fais quelque chose qui n’est pas bien mais j’espère que Dieu me pardonne parce lui au moins sait ce qui est au fond de moi.

Vous avez un objectif dans la vie ?
L’idéal serait de trouver un Ould Lahlal (un mari) qui accepte ma fille et d’avoir une douce existence sinon, trouver un contrat de travail aux Emirats ou en Espagne. Parce que si je reste ici, je m’épuiserai, je n’aurai plus ni santé ni force.

Vous n’avez jamais pensé au Hrig ?
Non. Parce que je pense sans cesse à cet instant où on m’appellerait pour me dire que ma mère est morte. Je veux alors être là.

 
 
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