|
Propos recueillis par Chadwane Bensalmia
Interview vérité. Je chante pour défendre les femmes
Une carrière, des dates
1981. Elle chante J'en ai marre dans un mariage, à titre totalement officieux. Quelques jours plus tard, elle découvre qu'elle a été enregistrée à son insu.
1984. Choufi ghirou, son deuxième album, est un succès spectaculaire. Elle se produit à l'Olympia, à Paris. Ce concert marque un grand tournant dans sa carrière, désormais internationale.
1999. Elle enregistre Never too late avec Neneh Cherry.
2002. Elle est sélectionnée pour le festival Womex en Allemagne et son concert est classé premier sur les 40 programmés.
2005. Les Chemical Brothers reprennent en remix Hadi Kedba Bayna. Najat Aâtabou porte plainte devant le tribunal de la Haye et gagne le procès. |
|
Votre carrière a commencé par une fugue de chez vos parents
Je n'ai jamais voulu ni demandé à devenir chanteuse. Toute ma jeunesse, j'ai rêvé de devenir avocate. Au collège, pendant mes heures creuses, je me rendais au tribunal pour suivre les affaires, les plaidoiries des avocats. J'étais passionnée par ce métier. Pour ce qui est du chant, c'était un simple hobby. Je chantais pour mes amies à l'école, à la fête du collège
Un jour, une de mes amies (enfin, je croyais que c'était une amie) s'est mise d'accord avec un distributeur de cassettes, à mon insu. Elle m'a ensuite suppliée de chanter au mariage de sa tante, à Khémisset, où je vivais avec ma famille à l'époque. Au départ, j'ai refusé parce que je savais que mes parents |
|
n'accepteraient jamais. Mais à force d'insister, j'ai fini par accepter - en mentant à mes parents, bien sûr. En fait, elle avait convenu avec le distributeur d'enregistrer ma voix pendant que je chantais, toujours à mon insu.
Quelques jours tard (c'était en 1981), je me souviens que je me rendais avec ma mère et mon frère chez ma grand-mère. En marchant dans la rue, j'ai entendu ma voix. Je l'ai bien sûr reconnue. Mon frère a dit : Ecoute un peu cette voix, c'est une nouvelle chanteuse. J'ai prétendu un mal de ventre et j'ai dit à ma mère que je rentrais à la maison. Dès que ma mère et mon frère sont repartis, j'ai rebroussé chemin. Je suis allée voir le distributeur en question. Je l'ai agrippé par le col et j'ai menacé de le tabasser. J'étais hystérique. Il a eu peur et m'a tout avoué. Il m'a dit qu'il avait même payée ma prétendue amie. Le comble, c'est qu'ils avaient mis la photo d'une autre fille sur la pochette de la cassette ! Je suis ensuite allée voir ma prétendue amie qui m'a avoué qu'elle avait fait ça pour se venger de moi. Elle disait que tout le monde me regardait comme une petite sainte alors qu'on lui reprochait, à elle, toutes les tares. Trois jours plus tard, je suis tombée malade. J'ai perdu l'usage de la parole pendant deux semaines. Je voyais toute ma vie et mes rêves s'écrouler, ma famille qui allait me renier
Mes frères ont appris la nouvelle. Les gens venaient à la maison pour que j'anime leurs mariages. J'ai eu beau expliquer à ma famille, ils ne voulaient rien savoir. Ça a duré comme ça jusqu'au jour où j'ai entendu mes frères parler de m'égorger. Lun deux est entré dans ma chambre avec un poignard. A cette époque, je faisais du karaté, là encore en cachette de ma famille. J'ai frappé mon frère, lui ai arraché son poignard et je me suis enfuie. Je n'avais encore jamais voyagé seule. Et puis, j'avais 16 ans à peine
Mon premier réflexe a été de me rendre chez le distributeur en question. Je lui ai dit : Tu peux être fier de toi, me voilà à la rue, maintenant. Pendant que je parlais, un homme, le patron de la boîte de production de cassettes Al Hassania, est entré dans la boutique. Il venait de Casablanca pour rechercher la fameuse voix qu'il avait entendue sur cassette, la mienne. Quand il m'a vue dans cet état, il m'a demandé de lui faire confiance, et m'a proposé de l'accompagner à Casablanca jusqu'à ce que les choses s'arrangent. C'est ce que j'ai fait. Il m'a loué et meublé un appartement. Je n'oublierai jamais ce que cet homme a fait pour moi. C'était un ange tombé du ciel. Je suis restée à Casablanca trois ans. Et les rumeurs ont commencé à fuser à Khémisset. Il y en avait qui disaient qu'on m'avait égorgée et enterrée dans la maison familiale. Chacun est allé de sa version. Je suis donc restée à Casa. Et c'est là que j'ai enregistré, avec Al Hassania toujours, l'mmima ach dert ana, choufi ghiroupuis mes autres albums. Al Hassania a ensuite tenté de me réconcilier avec mes parents. J'ai fini par les revoir, mais ils n'acceptaient toujours pas mon nouveau statut de chanteuse. Ils voulaient que je laisse tout tomber, mais c'était trop tard. J'étais devenue célèbre, sans même l'avoir cherché. Tout le monde me connaissait. Je ne pouvais pas faire marche arrière, ça m'aurait collé à la peau toute ma vie. Je leur ai par contre promis que jamais je ne ferais quelque chose qui les déshonorerait. Je l'ai juré à mon père.
Avec le recul, vous ne vous dites pas que la trahison de votre amie était une bonne chose, finalement ?
Non. Une trahison reste une trahison.
Quels sont vos rapports avec votre famille, aujourd'hui ?
Excellents. Je les vois en permanence. Et j'ai la bénédiction de ma mère.
J'en ai marre, choufi ghirou, Hadi Kedba Bayna, les points sur les i toutes vos chansons sont tournées vers la femme. Pourquoi ?
Même devenue chanteuse, je n'avais pas vraiment renoncé à mon rêve d'avocate ; ou en tout cas, aux motivations de ce rêve. Je ne voulais pas chanter pour chanter. Alors j'ai fait de la femme mon cheval de bataille. Avec ce que je voyais autour de moi et ce que j'avais moi-même subi comme injustices parce que j'étais une femme, j'ai décidé que je chanterais pour défendre les femmes.
Les garçons ont le droit de sortir, de s'habiller comme ils veulent, d'être indépendants
Ils ne sont jamais jugés, alors que les filles subissent toutes les interdictions. C'est contre cette hogra que je me bats.
Choufi ghirou veut dire trouve-ten un autre. Quel est le message que vous avez voulu véhiculer à travers cette chanson ?
Les hommes pensent à tort que les femmes sont stupides, naïves. Quand une femme est cocue, elle le sait, elle le sent, mais elle choisit parfois de se taire. Parce qu'elle été éduquée pour se soumettre à la volonté de l'homme, pour tout lui pardonner. Même celles qui choisissent d'être libres subissent une énorme pression sociale. Tout cela n'est pas normal, et c'est ce que j'ai voulu dénoncer.
Etes-vous consciente que vos chansons ont contribué à redéfinir les rapports hommes-femmes au Maroc ?
Bien sûr ! Je suis consciente que j'ai joué un rôle dans la libération de la femme. La société considère que la femme doit être la propriété de l'homme, si ce n'est son objet. Je me suis toujours battue contre cette vision. Mais il faut aussi reconnaître que tous les hommes ne sont pas comme ça. Il y a des hommes qui acceptent que les femmes aient de la personnalité, une vision propre de la vie, et qui en discutent même avec elles. On dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Mais comment cette femme peut-elle pousser son homme à aller de l'avant si elle-même n'a aucune existence, aucun droit ? L'analphabétisme ne justifie rien. Les gens pensent encore à tort que seule une femme instruite peut aider un homme. Ça aussi, c'est faux. Ce n'est pas une question d'instruction et de culture, mais d'intelligence et de connaissance de la vie. La plupart de mes textes reflètent cette vision. D'ailleurs, dans mes chansons, je ne parle pas des femmes uniquement, mais surtout des couples, de cette chaîne qui lie l'homme à la femme.
Vous n'avez rien à reprocher aux femmes, alors ?
Bien sûr que si ! Les femmes ont aussi leurs défauts. Je vous donne un exemple qui vaut pour la majorité des femmes. Avant le mariage, elles se font tout le temps belles, fraîches, pimpantes. Et dès qu'elles se marient, elles se laissent aller. Bien sûr, quand un homme se retourne dans le lit et retrouve à ses côtés une femme avec du henné dans les cheveux, qui sent l'oignon et l'ail - d'accord, je caricature (rires) - il est normal qu'il soit tenté de voir ailleurs. Ça, c'est une erreur que beaucoup de femmes commettent, qu'elles soient analphabètes ou instruites, citadines ou rurales. La séduction, mesdames, est indispensable à la pérennité d'un couple.
Ça vous est déjà arrivé de vous battre avec des hommes - physiquement, je veux dire ?
Plein de fois ! A Khémisset, durant ma jeunesse, la ville comptait beaucoup de militaires. Et ils étaient tout sauf des gentlemen. Ils nous interceptaient aux portes des écoles, il y en a même qui avaient violé des filles. J'étais obligée d'apprendre un sport de combat pour me défendre. J'ai choisi le karaté, et je l'ai pas mal pratiqué (rires). Du coup, je me suis fait la réputation d'une bagarreuse. Alors, oui, j'ai dû me battre souvent, pour forcer les hommes à me respecter.
La dernière fois que vous vous êtes battue ?
Je suis toujours prête pour la bagarre (éclat de rires).
Vous encouragez les femmes à battre les hommes ?
Si c'est pour se défendre, oui. Dans notre société, il y a des hommes qui ne comprennent que le langage de la violence. A ceux-là, il faut parler leur langage. Et je conseille à tous les parents d'apprendre à leurs filles à se défendre. Qu'ils les inscrivent à un sport de combat, comme ça au moins elles auront les moyens de dire non à ceux qui ne veulent rien comprendre aux mots.
Qu'est-ce que vous attendez d'un homme ?
D'abord qu'il me respecte. Qu'il ne me considère jamais comme un objet sexuel ou un être inférieur, moins fort que lui. Qu'il n'envisage jamais le bras de fer avec moi.
Comment expliquez-vous votre statut de sex symbol, tous ces fantasmes que vous suscitez chez les hommes ?
Très simplement. Les hommes veulent des femmes fortes, autant physiquement que psychologiquement. Ils aiment les femmes imposantes, épanouies, ils aiment les rondeurs, il faut le dire. Alors non seulement je réponds à ces critères, mais en plus, je chante et je danse. Il se peut que ma façon de danser soit sexy, suggestive. C'est probablement ça qui les attire, mais je tiens à le dire parce qu'on m'a posé la question plusieurs fois : je n'ai jamais cherché à provoquer. Rien de ce que je fais n'est prémédité. Quand je monte sur scène, je ne suis plus moi-même, j'entre en transe.
Votre look bariolé, c'est du marketing ?
Alors là, certainement pas ! Je m'habille selon mes goûts. Après, que ça plaise ou non, je m'en contrefiche. Je n'ai jamais eu le souci du paraître. Mon public a le droit de critiquer mes textes, ma musique, ma capacité à lui offrir du spectacle. Mais mon look ne regarde que moi. C'est ma liberté, et je ne permettrai jamais à personne d'en décider à ma place.
Y a-t-il une tenue que vous ne porterez jamais ?
Le maillot, peut-être. Je ne peux pas en porter. Quelquefois, mon mari insiste, mais je ne tiens pas longtemps. A la mer ou à la piscine, je reste toujours habillée. A chaque fois que je vais à la piscine, je traîne une couverture avec moi
pour ma sieste (rires).
Revenons à votre carrière. Y a-t-il eu un tournant qui vous a permis de percer à l'international ?
Mon passage à l'Olympia en 1984, sans aucun doute. C'est mon manager de l'époque, Mustpaha Idbihi, qui en a eu l'idée. Il vivait à Paris et il avait parfaitement conscience de l'impact d'un passage à l'Olympia sur ma carrière. Il a donc fait des pieds et des mains pour m'obtenir une date. Le concert a été une parfaite réussite. J'ai eu des dizaines de demandes d'interview et j'en ai fait pas mal. Aujourd'hui, je peux prétendre que je suis reconnue mondialement. En 2002, 500 artistes postulaient pour se produire au festival Womex qui réunit tous les organisateurs de festivals du monde. 40 seulement ont été retenus, et j'étais la seule artiste arabe. En plus, mon spectacle a été classé premier, sur les 40 concerts programmés.
Aujourd'hui, toute votre carrière est tournée vers l'étranger. Pourquoi ?
Je ne l'ai pas choisi. J'aimerais tout autant me produire au Maroc, et aussi souvent que possible. Mais il se trouve qu'on ne fait pas appel à moi. D'ailleurs, pour ne retenir que l'évènement le plus récent, je ne comprends pas pourquoi on ne m'a pas invitée au festival de Casablanca, ni au festival des arts populaires de Marrakech.
Quel souvenir gardez-vous de votre duo avec Neneh Cherry ?
C'était une très belle expérience. Je me souviens qu'elle ne comprenait pas un mot de ce que je chantais, mais qu'elle pleurait dès que je commençais à chanter. Ça m'a bouleversée. Elle me disait : Je ne comprends rien à tes textes, mais je ressens ton émotion. C'est douloureux de réaliser que des étrangers à ta langue, à ta culture, puissent avoir cette sensibilité, ce respect pour ton travail et ton talent, alors que les tiens te tournent presque le dos. Et je ne parle pas que de moi. Il y a du talent et des voix inimaginables au Maroc mais personne ne leur permet de percer.
Pourquoi, à votre avis ?
Dabord, il y a cette vérité à relever : le Maroc ne reconnaît aucune valeur, aucune utilité à l'art. A quoi doit-on ça ? Je n'en sais rien. Je me demande même par moments si ce n'est pas prémédité. Le ministre de la Culture doit juste faire son job, et nous garantir nos droits. Sinon, si les responsables ne veulent pas de nous, s'ils ne veulent pas de la culture, qu'ils le disent et qu'ils l'assument, qu'ils ferment le ministère de la Culture ! Qu'ils y vendent des épinards s'ils le veulent, mais qu'on sache au moins à quoi nous en tenir. Que fait Achaâri, dites-moi ? Rien. En tout cas, je n'ai rien vu.
Les Chemical Brothers ont fait un tube techno en reprenant votre morceau Hadi Kedba Bayna. Qu'en pensez-vous ?
Là, par contre, c'est du vol, purement et simplement. Les Chemical Brothers ont repris la chanson sans mon autorisation. Et en plus, ils se sont permis d'affirmer sur la pochette du CD qu'ils avaient eu mon accord. Ils ont dû penser que personne ne l'aurait relevé ou alors qu'on n'en ferait pas une montagne, qu'une petite chanteuse marocaine ne pouvait rien contre eux. Mais ils se sont trompés. Je les ai poursuivis en justice, j'ai même été jusqu'à déposer plainte au tribunal de La Haye, et j'ai gagné le procès grâce à un gros cabinet d'avocats spécialisé dans les conflits artistiques. D'ailleurs, à dire vrai, c'est eux qui m'ont contactée pour me proposer leurs services. Je ne savais pas que j'étais connue à ce point (rires).
On a longtemps dit de vous que vous étiez une célibataire endurcie. Aujourd'hui, vous êtes mariée. Quand avez-vous changé d'avis sur le mariage ?
Je n'ai jamais changé d'avis parce que je n'ai jamais rien décidé. Le mariage, tout comme la chanson, me sont tombés sur la tête (rires). Je voulais m'amuser et j'ai fini par avoir une bague au doigt. J'étais certaine que jamais je ne me marierais, à cause de mon métier. Je me disais qu'aucun homme n'accepterait cela, et je n'avais pas envie qu'un homme vienne changer ma vie.
Vous pensiez que vous pourriez vous passer d'amour ?
Pas du tout, je mentirais si je disais ça. On a tous besoin d'amour, d'avoir quelqu'un dans sa vie. J'ai connu quelques amourettes. Mon mari en faisait partie. Mais la vie a voulu que ça se termine autrement. D'ailleurs, nous nous sommes mariés quelques semaines après nous être rencontrés. Il est arrivé un jour pour me proposer le mariage. J'ai répondu : Pourquoi pas ?. Et je l'ai fait. Je n'y ai même pas réfléchi. On s'est donc marié en 1995 et en 1996, on a eu notre première fille. Finalement, le mariage est une fatalité. Bien sûr, on a eu notre lot de désaccords, de crises, de scènes
On s'est même séparé, mais on s'est remis ensemble à chaque fois. Et je ne regrette pas ma décision.
La rumeur la plus folle qui ait circulé à votre sujet ?
Que j'avais le sida, qu'on m'avait incinérée et que c'est Hassan II qui a répandu mes cendres (rires).
Un dernier mot ?
Je prie pour que les autorités, et à leur tête Sa Majesté, prennent en main la chanson marocaine. Je suis arrivée à la conclusion que nos décideurs attendent toujours que le roi donne des consignes pour agir. S'il ne parle pas, rien ne sera fait. C'est la triste vérité. |
 |
La femme derrière la rockeuse
Les Allemands l'ont surnommée la Madonna du Maroc, les Néerlandais, l'artiste rebelle, et les Français, la lionne de l'Atlas. La vérité, c'est que Najat Aâtabou est à la fois tout cela et bien plus que cela. C'est d'abord la plus grande (peut-être même la seule) rockeuse que le Maroc ait jamais eue. Une artiste qui s'est hissée au sommet, mondialement, par la seule force de sa volonté. Surtout, elle a forcé le respect des hommes, dans un milieu machiste à n'en plus pouvoir. Sa recette n'a pourtant rien de diabolique : retourner contre les hommes leurs propres armes : la force physique, et un caractère trempé. Une sorte de carapace qu'elle s'est fabriquée jeune, pour affirmer son individualité, mais qui ne reflète que très partiellement ce qu'elle est vraiment. Derrière sa réputation de femme fatale, calculatrice et violente à l'occasion, Najat Aâtabou est une femme douce, attentionnée, spontanée, avec un sens de l'humour inépuisable et une honnêteté admirable. Elle prend la vie comme elle vient et essaie d'en tirer le meilleur parce que, dit-elle La vie est souvent une fatalité, mais c'est d'abord un long, très long combat. |
|
|