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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Mœurs.
Agadir, Happy end, envers et contre tous


(AFP)

Le scandale du CD pornographique d'Agadir, qui a longtemps alimenté la chronique, a connu au moins un dénouement heureux : Samiha, l'une des victimes de Servaty et Hamid viennent de se marier après avoir traversé bien des épreuves.


Le mariage a été célébré, il y a deux semaines, dans la plus grande discrétion, à Agadir. Il n'y a pas eu de fête à proprement parler, juste quelques amis sûrs et discrets, réunis autour de ce nouveau couple. Hamid qui roule en cyclomoteur, est fonctionnaire à Agadir ; Samiha, qui porte le voile, vient de boucler une formation dans un salon de
coiffure. Le journaliste qu'ils s'apprêtent à recevoir est le premier “étranger” qui leur rend visite depuis leur union. Il tombe un peu mal puisque la jeune mariée célèbre, le soir même, son 26ème anniversaire. “Attention, prévient le marié, on ne veut pas de photos, pas de noms, rien qui puisse indiquer qui nous sommes vraiment”. Le couple a été longuement briefé et soutenu par les militants de l'association Anaruz (solidarité en berbère) qui milite contre l'intolérance sociale mais le premier rendez-vous a été, malgré tout, long à se dessiner. Le couple hésite à se livrer. Peut-être parce qu'il sait, comme nous le confiera plus tard Abderrahmane Elyazidi, le président d'Anaruz, qu'il a remporté la première manche mais qu'il lui en restera encore d'autres avant de tourner définitivement la page. Les jeunes mariés s'apprêtent en effet à subir un véritable examen de passage dans les jours qui viennent, à l'occasion de la deuxième cérémonie de mariage, réservée à deux familles qui ne se sont jamais encore rencontrées...

Une histoire… d'amour !
L'histoire de ce couple peu banal a commencé en décembre 2004 à Al Massira, un quartier middle class d'Agadir. Hamid et Samiha font connaissance et il n'y a strictement rien à signaler jusqu'à ce que, quelque cinq mois plus tard, des amis de quartier viennent trouver le jeune homme. “Hamid, il faut qu'on te montre quelque chose”. Le jeune amoureux découvre, halluciné, le CD qui fait déjà le tour de la ville et dont les photos pornographiques, plus d'une centaine, animent les forums de discussion sur le Net. Samiha figure bien dessus. Quand il la convoque d'urgence à le rejoindre dans un café de la ville, elle commence pourtant par nier l'évidence. “Ce n'est pas moi, ce n'est pas possible”. Mais la machine policière s'emballe déjà, les arrestations se suivent et se ressemblent : des jeunes filles d'Agadir tombées sous le charme d'un touriste belge qui n'a jamais caché son identité, Philippe Servaty, journaliste au quotidien le Soir. Dans l'immédiat et sous le coup de la colère mais aussi de la pression conjuguée de la famille et des amis, Hamid prend ses distances. “C'est ce que tout le monde m'a conseillé de faire, sans exception. Mais j'ai bien réfléchi tout seul, dans mon coin, et, une fois le choc encaissé, je me suis rendu compte que j'aimais réellement cette fille, et que l'on avait partagé trop de belles choses pour tout balayer à cause d'un accident de parcours, qui a eu lieu bien avant notre rencontre”. (ndlr : les photos de Servaty ont été réalisées pour la plupart entre 2003 et 2004.) Pendant plusieurs semaines et alors que les premières condamnations tombent déjà, Hamid qui vit chez sa sœur aînée, élit pratiquement domicile dans la famille de Samiha, contre l'avis de tous les siens. Le jeune homme gère les sarcasmes des amis, des collègues, des copains de quartier, de Monsieur Tout-le-monde, avec une devise très simple : “Ce qui compte, c'est être à l'écoute de soi-même. Des amis bien introduits m'ont assuré que l'affaire allait être classée, qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter outre mesure et que les arrestations étaient terminées”.

La prison
L'été 2005, pourtant, Samiha est interpellée chez elle, le soir, alors qu'elle revient à peine d'un énième rendez-vous avec celui qui passe désormais pour son “fiancé”. Nouvelle épreuve pour le couple. La jeune fille est jetée, le mot n'est pas trop fort, à la prison d'Inzegane, en attendant son jugement. “Les conditions de détention étaient très dures” se souvient Samiha qui, à 25 ans, découvre l'univers carcéral dans cette prison dont le surpeuplement rappelle celui de la fameuse prison noire de Laâyoune. Qu'à cela ne tienne, Hamid décide quand même de lui rendre régulièrement visite, une fois toutes les deux semaines en moyenne, comme un authentique membre de la famille. Et puis le jugement du Tribunal de première instance d'Agadir tombe comme un couperet, bientôt confirmé par la Cour d'appel : Samiha écope d'un an de prison ferme, comme la plupart des filles (quinze au total) qui ont été arrêtées. Elle est transférée à la prison d'Aït Melloul, sur la route de l'aéroport, dans des conditions heureusement plus humaines qu'Inezgane.

Solidarité (Anaruz)
Hamid accélère le rythme de ses visites, désormais hebdomadaires. Et il bouge énormément. Le jeune homme participe ainsi activement à la création de l'association Anaruz et en devient, un peu malgré lui, la plaque tournante, celui que toutes les familles des victimes sollicitent en premier. En un mot, il milite ouvertement pour la libération et la réhabilitation de toutes les filles, sans exception. C'est à partir de ce moment que sa sœur aînée qui l'héberge toujours chez elle (leurs parents résident loin d'Agadir), commence à le soutenir dans son combat. “Elle était bien la seule mais elle, au moins, a fini par comprendre mon profond attachement pour Samiha”. En août 2005, les filles, leurs familles et les militants d'Anaruz, se rendent à l'évidence : seul un geste “royal”, une grâce, peut encore délivrer les pensionnaires de la prison d'Aït Melloul. Une pétition est ainsi mise en chantier où les mots sont décortiqués, recomposés pour ne point trop en dire tout en allant droit à l'essentiel : libérer les filles en prison. L'appel des quelque 600 personnes qui signent la pétition ne sera finalement entendu que plus tard, en janvier 2006, quand le roi décide de gracier onze des victimes de Servaty. Deux filles ont en effet déjà purgé toute leur peine et recouvré la liberté, et deux autres, restées à Inezgane, n'ont pas bénéficié de la grâce royale sans aucune explication officielle.

Happy end
A sa sortie de prison, Samiha est accueillie par Hamid, son frère et sa belle-sœur. C'est que Hamid a réussi à convaincre la mère de ne pas être du rendez-vous, comme il a tenu à garder sa propre famille à l'écart de tout le processus. Quelques semaines plus tard, le couple convole en justes noces mais toujours sans la présence des deux familles… “On ne va pas refaire le monde, explique Hamid, les familles sont toujours les dernières à se rendre à l'évidence, alors on les ménage”. Le couple attend d'emménager dans un nouvel appartement mais ne tient absolument pas à quitter Agadir, malgré les conseils de quelques amis. “On n'a jamais cherché à fuir, hier comme aujourd'hui, on est ce qu'on est, les autres ce n'est pas notre problème”. A la question de savoir si leur histoire se serait terminée par un happy end (un mariage heureux) sans l'épisode du scandale pornographique, le couple n'a aucune réponse. A celle, par contre, de savoir ce que représente pour eux Philippe Servaty, Hamid et sa femme répondent sans hésitation : “Rien !”.



Dénouement. Et les autres ?

Toutes les victimes du scandale d'Agadir n'ont pas connu l'heureux dénouement de Samiha et Hamid. L'une d'elles croupit toujours en prison, à Inezgane. Une autre, graciée en janvier 2006, a même connu une véritable descente en enfer puisqu'elle a effectué tout son séjour en prison alors qu'elle était enceinte. Les autres essaient de recoller les morceaux d'une vie mise à mal par la parenthèse du CD pornographique de Philippe Servaty. Les victimes libérées ont toutes réintégré leur cellule familiale ce qui n'était pas forcément une mince affaire. Elles sont unanimes à ne pas comprendre que le Maroc n'ait jamais demandé l'extradition du touriste belge. Deux des quatorze filles libérées ont pu retrouver du travail, grâce à l'intermédiation de l'association Anaruz. Mais, comme nous l'explique le président de l'ONG : “Il y a un cas proprement scandaleux : celui de M, une jeune fille qui a perdu son travail (elle était ouvrière)… parce que sa sœur figurait dans le CD des photos pornographiques”. Sans commentaire.

 
 
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