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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fatiha Boucetta

Société. Les bonnes ont la parole

(DR)

C'est sans doute le métier le plus pratiqué par les Marocaines. Mais dans quelles conditions ! TelleQuelle donne la parole à ces anonymes qu'on voit sans jamais les regarder vraiment.


Sept heures du matin, gare de Casa-Voyageurs. Une jeune femme s'approche du guichet ; elle est suivie par une petite fille de cinq à six ans, affublée d'une méchante robe et d'un foulard attestant de son statut de “bonne”. La petite porte dans ses bras un bébé âgé, à vue de nez, d'un an. Elle a peine à le porter car le bébé est bien portant, très gros même, plus gros qu'elle. La femme n'a pas un regard pour
l'enfant, hormis pour surveiller son bébé, et poursuit ses courses, suivie de sa domestique avec son lourd fardeau. Casablanca, toujours, mais nous sommes cette fois dans une maison de la moyenne bourgeoisie. La bonne est une jeune fille d'environ quinze ans. Elle a passé la matinée à courir partout, débordée entre le ménage des chambres, la serpillière, sans perdre de vue la marmite sur le feu. A l'heure du déjeuner, la maîtresse de maison fait déjeuner sa petite famille, avec interdiction à la bonne de toucher aux mets. Elle lui tend une pièce en disant : “Va t'acheter du fromage à l'épicerie du coin”. Des exemples pareils, il y en a légion, tous plus poignants les uns que les autres. Et ces cas ne sont - malheureusement - pas isolés dans notre Maroc en émergence. Nous avons rencontré plusieurs domestiques qui ne demandaient qu'à s'épancher.

“J'en veux toujours à mes parents”
Najia (25 ans), petite, boulotte, de grands yeux noisette, raconte un long calvaire, qui ne s'annonçait pourtant pas au début de sa vie de domestique. Elle a été “donnée” par ses parents à l'âge de quatre ans, à un couple qui n'avait que deux garçons et souhaitait élever une petite fille. Elle n'en garde que des souvenirs agréables. Le couple lui manifestait de la bonté, elle mangeait à sa faim, dormait bien, était bien habillée. On l'avait également initiée aux tâches du ménage, “essentielles aux filles marocaines”, dit-elle. Pas d'école, mais c'était déjà un début de vie. Elle a passé six ans avec eux et un jour, alors qu'ils revenaient au douar dont ils étaient originaires (le même qu'elle), ils lui ont présenté ses parents biologiques qu'elle n'a pas reconnus. Et là, drame. Le père biologique demande, pour prix des années de service de sa fille, de l'argent au “père adoptif” qui s'offusque : “Nous ne l'avons jamais considérée comme une domestique, mais comme notre propre fille. Comment oses-tu me demander de l'argent ?”. Le ton monte, puis c'est le clash. Alors que la petite fille pensait rentrer “chez elle” après ces courtes vacances à la campagne, la voilà “récupérée” par ses parents biologiques, contre son gré. Najia pleure toutes les larmes de son corps, en attendant que ses parents biologiques la placent dans un emploi “rentable” (pour son père, évidemment). S'en suit une longue chaîne de places, plus ou moins agréables.

Najia est aujourd'hui pleine de rancune. Elle avoue en vouloir encore à ses parents de l'avoir vouée à ce sort. Quand on lui objecte qu'ils n'avaient pas de quoi les nourrir, elle et ses frères et sœurs, elle s'écrie : “Ils n'avaient qu'à ne pas nous mettre au monde !” Et d'ajouter : “A l'époque (il y a quinze ans) j'avais tellement la haine que j'avais juré, si je savais un jour écrire, de faire un livre sur ma condition”. Mais à 25 ans, elle ne sait toujours pas écrire et estime qu'il est “trop tard”…

“Qui se préoccupe de ma santé à moi ?!”
Amina, belle plante, grande, la trentaine posée, reconnaît être bien traitée chez ses employeurs actuels, depuis plus de quinze ans. Mais elle a des choses à raconter sur les bonnes des voisins. “Nous entendons souvent des cris venant d'à côté. Une nuit, leur bonne a sonné chez nous, me suppliant de la cacher, car elle s'était enfuie. On lui faisait tout subir, des coups aux sévices sexuels, en passant par les privations et les humiliations. Elle tremblait de froid, à peine couverte d'un petit T-shirt. J'aurais bien voulu la garder, au moins pour la nuit, mais mes patrons ont refusé, ne voulant pas d'ennuis avec les voisins. Je lui a donné deux ou trois pulls et lui ai conseillé d'aller porter plainte au commissariat”.

Sous le sceau du secret, Rachida, elle, raconte le martyre de celle qui l'a précédée dans une de ses places : “Elle avait huit ans, elle a cassé un bol. Pour la punir, sa patronne l'a enfermée dans un placard… et l'y a oubliée. La fille est morte étouffée. Paniquée, sa maîtresse l'a cachée, mais l'odeur du cadavre en décomposition a fini par attirer l'attention des voisins. Finalement, la police est venue chercher la patronne, qui est allée en prison”. Saïda soupire : “C'est vrai que ça, c'est un cas extrême. Mais même quand les patrons sont bien avec nous, nous avons besoin d'être protégées. Or, il n'y a aucune loi qui nous protège. Pourquoi on n'a pas de congés ? Pourquoi, si on part une semaine par an, on n'est pas payé ? Pourquoi on travaille-t-on toute la semaine, pourquoi ne nous font-ils pas nos papiers (protection sociale, soins, etc.) ? Pourquoi, quand on nous renvoie, ne nous indemnise-t-on pas ? Pourquoi n'a-t-on même pas de recommandation écrite ? On peut se faire renvoyer à n'importe quel moment, sans aucun sou pour voir venir. Alors, à plus forte raison si on part de soi-même, on ne nous paie même pas ce qu'on a travaillé. Il y a même des filles qui se font poursuivre par la police, à la demande des patrons, sous prétexte qu'elles ont volé quelque chose”.

Rachida rit à un souvenir : “Je travaillais chez une infirmière qui avait deux garçons, un bébé et la maladie de la propreté. Après utilisation, il fallait à chaque fois emballer les casseroles et les cocottes-minute dans leurs cartons, comme si on ne devait plus jamais les utiliser. Un jour, avant son retour du travail, une assiette m'a échappé des mains et s'est fracassée par terre. J'ai eu peur qu'elle me batte, parce qu'elle l'avait déjà fait bien que je sois grande - j'avais dans les dix- sept ans. Alors comme j'avais encore la serpillière à passer, j'ai renversé un seau d'eau dans la cuisine, j'ai laissé le bébé avec ses frères, et je me suis enfuie !”.

Des stratagèmes pour éviter les coups, chacune raconte le sien. Il est ainsi arrivé plusieurs fois à Saïda d'endormir, avec quelques gouttes de sirop, le bébé dont elle avait la charge. “Comme ça, je passais des nuits tranquilles”, explique-t-elle, même pas gênée. Et si les patrons s'en étaient aperçu ? Grand rire de Saïda : “Je ne faisais ça que quand il était en bonne santé. Quand il était malade, je savais bien que le médecin détecterait quelque chose dans ses analyses”. Et quand on tente de lui expliquer la gravité de son acte, qu'un sirop ne s'administre jamais à un bébé sans ordonnance, analyses ou pas, Saïda s'énerve. “Lui, on se préoccupe de sa santé, mais que moi, je me fasse battre s'il pleure, qui s'en soucie ?!”. Pas simple…

“On a droit au respect, nous aussi”
Amina tient tout de même à relativiser. “Le travail n'est pas une mauvaise chose en soi. Moi, j'ai voulu travailler de mon plein gré, je n'ai jamais été envoyée par mon père ou quelqu'un d'autre. Mais un élément essentiel, qu'on n'a pas, c'est le droit au respect”. Et d'enchaîner sur la hogra, l'humiliation, la déconsidération… “Quand j'étais petite, raconte Rachida, je ne savais pas pourquoi ma patronne m'habillait, me coiffait, me mettait même un peu de parfum sur le cou quand mon père venait me voir, tous les deux ou trois mois. Elle me faisait asseoir avec lui et me donnait un petit gâteau pendant qu'elle lui servait du thé. Je me collais à mon père, je m'accrochais à sa main pour qu'il m'emmène, mais il me disait que je vivais mieux avec eux. Je ne comprenais pas, je pleurais. Et quand il partait, elle m'enlevait les beaux habits et me remettait ma vieille robe déchirée. Et je retravaillais. Plus de gâteaux !”. Najia, elle, a du carrément changer de prénom. “Pendant deux ans, jusqu'à ma fuite de chez eux, on m'appelait Fatima, parce que leur fille s'appelait Najia, et que la bonne ne devait pas avoir le même prénom que la fille des maîtres. Et je ne parle même pas des restes qu'on me faisait manger tous les soirs… Quant à la viande, je la voyais toujours passer sous mon nez !”… “C'est pour ça qu'on rêve toutes de travailler à l'étranger, tranche Amina. Non seulement les n'sara paient mieux, mais en plus, ils ne nous traitent pas comme du bétail. Et je suis sûre que quand on est malade, on a une assurance. Il paraît que c'est obligatoire, là-bas”.

Tel est le sort, si ce n'est de la totalité, du moins de la grande majorité des employées de maison marocaines. Payées en dessous du SMIC (2000 DH), pas de congés hebdomadaires ou si peu, corvéables à merci vingt- quatre heures sur vingt-quatre, n'ayant le droit de fermer un œil que si les patrons ont tout ce qu'il leur faut, pas de loisirs, pas de télévision, sauf dans quelques ménages bourgeois qui leur offrent une petite télévision pour leur chambre (quand il y a une chambre de bonne dans le logement, sinon c'est un mince matelas en éponge qu'on déploie tous les soirs dans un coin)… Quelques (rares) employeurs accordent bien quelques “avantages”, tels des heures pour aller à l'école d'alphabétisation. D'autres les emmènent en voyage, pour les servir certes, mais leur autorisent des promenades et leur donnent de l'argent de poche en plus de leur salaire… Question de niveau de vie des employeurs ? Peut-être, mais cela ne donne pas le droit d'employer des êtres humains sans aucun autre droit que celui de dire “merci”.



Rien ne vous y oblige, mais…
Vous pouvez déclarer votre bonne !


Le nouveau Code du travail (opérationnel depuis 2004) prohibe l'absence de contrat, les salaires inférieurs au SMIC, l'absence de bulletin de paie, etc. - tout cela tombant, juridiquement, sous le coup de la “discrimination”. Problème : le statut d'“employé(e) de maison” ne figure nulle part dans la nomenclature du nouveau Code. Autrement dit, le vide juridique est total en la matière. Cela dit, rien n'empêche un employeur “progressiste” d'établir un contrat sous seing privé avec sa “bonne”. Pour qu'elle soit éligible à la CNSS (et pour que le contrat soit légal, d'ailleurs), il est impératif qu'elle soit payée au moins au SMIC (2000 DH par mois). Hors contrat, rien n'empêche une employée de maison, victime de mauvais traitements ou de sévices, de déposer une plainte à l'inspection du travail. Mais sa plainte ne sera prise en compte que si elle dispose d'un contrat. Vu l'implication “militante” nécessaire à un employeur pour dresser un tel contrat, il est difficile d'envisager que dans ces conditions, l'employé(e) soit mal traitée…



Exception. “J'ai épousé le cousin de ma patronne”

Histoire vécue. La fille aînée d'une famille de grands bourgeois de Casablanca, passant ses vacances à Agadir, voit un jour une toute petite fille de quatre ou cinq ans à peine, enfant d'une ancienne employée de la famille. La jeune fille, elle-même âgée de quatorze ans, tombe en arrêt devant Aïcha, adorable blondinette aux grands yeux verts. Elle lui propose de “devenir sa fille” et de venir avec elle à Casa. La proposition soulage la mère de Aïcha, qui peine déjà à nourrir ses quatre autres enfants. De plus, elle connaît déjà la “famille d'accueil” et se sent en confiance. Aïcha est ainsi emmenée à Casa, et immédiatement placée à l'école. Certes, elle ne est pas inscrite au cours privé très cher que fréquentent les enfants des “maîtres” (n'exagérons rien). Mais Aïcha vit une scolarité normale à l'école publique, obtient son bac, et finit par atterrir à la Faculté de droit. Là, plus de différences sociales ; la fac est la même pour tout le monde. Aïcha a été élevée avec les enfants de la maison. Elle ne prend pas ses repas avec les maîtres, mais à la cuisine avec les employées. Ces “conventions bourgeoises” respectées, c'est une jeune fille jolie, intelligente, accomplie. Lorsqu'elle décroche sa licence, cette famille la marie avec le cousin germain de sa patronne. Elle coule aujourd'hui des jours heureux et attend son premier enfant.

 
 
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