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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Militantisme. Que sont devenues nos féministes ?

Mohammed VI reçoit 35 députées,
en octobre 2002 (AFP)

Pendant longtemps elles se sont battues pour la réforme du code de la famille. Le mouvement féministe doit maintenant trouver un second souffle, définir de nouvelles priorités. Etat des lieux.


Les féministes marocaines ont-t-elles perdu leurs illusions ? A les entendre parler, non, leur disparition de la scène politique ne serait qu'apparente, elle s'expliquerait plutôt par un désintérêt évident des médias pour leur travail que par un essoufflement du mouvement. À la question, que sont devenus les féministes aujourd'hui ? Elles mettent
en avant la permanence et la continuité de la lutte du mouvement féministe. Les acquis dus à la promulgation de la Moudawana capitalisés, on s'aperçoit que beaucoup de militantes n'ont pas renoncé à se battre pour élargir le champ d'application du nouveau code de la famille. Pour Fatima Mrini, la présidente de l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), si la réforme du code de la famille est un aboutissement, c'est son application qui pose aujourd'hui problème et c'est justement ce qui lui permet d'affirmer que le combat féministe ne fait que commencer : “On livre bataille pour que l'application de loi se fasse dans l'esprit de la réforme. Plusieurs décennies de combats féministes ont apporté aux femmes des droits nouveaux ; elles sont devenues, au moins dans les textes, les égales des hommes mais l'évolution des mentalités qui devrait en découler semble prendre encore du temps. Pourtant tout le monde devrait comprendre qu'en gagnant leur liberté, les femmes contribuent forcément à la libération de la collectivité”.

Le premier combat
Si on veut comprendre la genèse du mouvement et son évolution actuelle, il faut revenir aux années 80. En effet, au Maroc, c'est autour de la bataille sur le Code de la famille qu'est né le mouvement féministe. La plupart des associations créées à l'époque s'étaient lancées dans un combat sans merci contre toute forme d'injustice exercée à l'encontre des femmes notamment au niveau du mariage, de la garde des enfants ou encore de la tutelle. Conscient que toute réforme ne peut inscrire ses revendications pour les droits des femmes en dehors de la spécificité culturelle et religieuse de la société marocaine, le mouvement féministe marocain a réussi ainsi à faire accepter par le législateur une relecture de la religion musulmane. Et c'est en s'appuyant sur cette relecture que cette réforme de la Moudawana a été proclamée en 2003. Au menu notamment, le passage de l'âge légal du mariage pour les filles de 15 à 18 ans, le droit, pour les femmes en instance de mariage, de ne pas recourir à un tuteur matrimonial ; l'abrogation de la répudiation et l'introduction d'un divorce judiciaire, la possibilité pour une femme divorcée de se remarier sans perdre la garde de ses enfants ; la suppression de la polygamie. Une fois leurs revendications majeures prises en compte dans le nouveau code de la famille, les féministes ont donné l'impression d'avoir abandonné le terrain en quittant les feux de la rampe. Mais Kamal Lahbib (Dirigeant du mouvement altermondialiste au Maroc) n'est pas d'accord avec cette analyse. Il pense qu'il n'y a pas d'essoufflement mais juste un changement de cap. Pour lui, “maintenant que la Moudawana est sur les rails, les militants et militantes féministes se sont tournés vers d'autres combats comme la violence à l'égard des femmes, le code de la nationalité ou encore la discrimination à l'embauche. Ce qui est remarquable, c'est que le mouvement qui était élitiste au départ a fait tâche d'huile puisqu'on retrouve des associations de défense des droits de la femme particulièrement actives aussi bien à Casablanca qu'à Zagora ou encore à Al Hoceima”. Siham Benchekroun, médecin, écrivain et militante féministe farouche qui abonde dans le même sens, précise que “non seulement il y a de plus en plus de femmes (et d'hommes) qui s'investissent dans le combat pour l'égalité entre les sexes mais qu'en outre, il y a une prise de conscience féministe collective qui semble se dessiner pour crier le ras-le-bol général à l'encontre de la violence contre les femmes pour ne citer que ce volet. De plus, la plupart des militantes investissent de plus en plus le terrain politique”.

De nouveaux objectifs
Quels sont donc les nouveaux combats féministes ? Les droits des femmes et l'égalité des sexes. Que dénoncent aujourd'hui les associations féministes ? Les discriminations et les violences à l'égard des femmes. Sur ces questions-là, les féministes s'engagent à présent essentiellement dans un combat pour un changement des mentalités. Pour Najat Ikhich, la présidente de la Ligue démocratique pour les droits des femmes, cette lutte pour faire changer les mentalités est extrêmement importante dans la mesure où il y a une véritable omerta qui pèse comme une chape de plomb sur la condition féminine. D'après son analyse, un silence programmé pervertit, non seulement les positions féminines mais donne en plus une image faussée de la condition féminine au Maroc. Najat Ikhich donne l'exemple de la proportion de femmes dans la population active : elle réfute le taux de 19 % officialisé par le dernier recensement, estimant que, dans la plupart des familles, même si c'est la femme qui prend en charge le foyer, par convention sociale, le mérite en revient toujours à un membre masculin de la famille. “Parce qu'il n'y a pas de combats plus urgents pour l'émancipation des femmes que celui de la lutte contre toutes les formes d'obscurantisme, nous voulons casser cette loi du silence qui fait subir à de trop nombreuses femmes des violences quotidiennes humiliantes. Nous ne devons pas oublier que sous la pression des intégrismes, la mixité gagnée par les luttes émancipatrices est attaquée aujourd'hui jusque dans la sphère publique”, martèle la militante. Même son de cloche chez la présidente de l'ADFM : “Ce qui nous préoccupe le plus maintenant, ce sont les politiques publiques. Nous n'avons pas un mécanisme de concertation entre le gouvernement et la société civile. A cet égard, on peut citer la dernière signature de la convention du Cedaw (Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes) dont le Maroc n'a pas ratifié certains articles comme l'article 16 relatif aux relations familiales. Pourtant, il s'agit là d'un article qui constitue un rempart utile contre des pratiques traditionnelles discriminatoires en favorisant notamment une culture évidente de l'égalité des sexes. Les idées universalistes ont changé radicalement la condition des femmes, parce que les principes de mixité qui en découlent sont les garants de l'égalité des sexes mais chez nous, le chemin vers une égalité effective est encore pavé d'embûches”.

La voie politique
Si ces questions ne sont pas neuves, elles se posent avec une force nouvelle, mais les féministes au Maroc sont-elles pour autant devenues des actrices politiques efficaces en vue “d'une paix durable entre hommes et femmes” ? “Pour nous, devenir actrices politiques signifie influencer l'opinion publique, qu'elle soit féminine ou masculine, et par la suite tenter de peser sur les décisions des pouvoirs publics dans la défense des objectifs que l'on s'est assignés dès le départ. Autrement dit œuvrer pour que femmes et hommes soient égaux en droits et en dignité, et pour que ces droits soient appliqués”, précise une députée de gauche. Elle ajoute qu' aujourd'hui, les femmes ont plus que jamais besoin de participation politique et qu'il va falloir veiller à ce que le gouvernement tienne sérieusement compte des attentes des féministes. Quel sens donner au militantisme féministe aujourd'hui ? De nombreux féministes new look qui appellent les femmes à participer activement à la transformation de la société ont choisi pour leur part d'inscrire leur combat dans la mouvance altermondialiste. La lutte contre la mondialisation néolibérale passe aussi par le contrôle social et politique des femmes. Pour les féministes qui ont choisi ce type d'approche, la crise de la représentation politique est due au fait que les partis politiques et les mouvements de gauche, malgré leur bonne foi, ne reconnaissent pas encore les valeurs portées par le féminisme. Or afficher les valeurs sur lesquelles repose le féminisme politique aujourd'hui dans les pratiques sociales quotidiennes est un enjeu capital du changement social. Il s'agit pour la plupart des militantes consultées, “d'instaurer une culture féministe comme une façon de percevoir le monde et de l'analyser, qui intègre les travaux et réflexions antérieurs pour construire une pensée qui soit de moins en moins influencée par les préjugés sexistes qui entretiennent, de fait, l'ordre de l'inégalité”.

Et les jeunes ?
Au niveau des troupes et plus particulièrement au niveau de la jeunesse, le discours féministe peine à trouver des oreilles attentives. Au regard des résultats, on peut douter de la capacité des féministes à rassembler les foules au niveau des lycées et autres universités. Et c'est peut-être là le véritable talon d'Achille des féministes : leur impuissance à renouveler les troupes est réelle même si les responsables des associations féministes mettent en avant la participation effective des jeunes à leurs combats. Il semble plutôt que leurs efforts pour assurer une relève, en sensibilisant les jeunes aux revendications féministes, se heurtent à une perception différente des priorités et même de la manière de militer. Puisqu'il est clairement établi que le rapport au féminisme n'est pas le même selon les générations. Celui-ci est perçu et compris différemment selon l'âge des individus. Comme le souligne Salima Ahmadou, étudiante et membre du mouvement Action jeunesse, les jeunes filles connaissent très peu le féminisme et ne veulent plus se battre pour la reconnaissance de leurs droits comme elles ont vu leurs aînées le faire. L'étudiante en journalisme qui admet que la lutte pour les droits de l'homme inclut forcément la dimension féminine, ajoute : “Le féminisme ne reflète pas la réalité des jeunes filles et le mouvement ne répond pas spécifiquement à leurs besoins. Je crois même avoir décelé une certaine opposition au féminisme chez de nombreuses jeunes femmes”. Le radicalisme qui accompagne parfois les revendications féministes peut être d'ailleurs agaçant pour de nombreuses jeunes filles qui ne se reconnaissent pas forcément dans ce mouvement.

En réalité, l'actualité montre que des pratiques féministes alternatives tentent de prendre le pas sur le féminisme classique : à titre d'exemple, on peut citer les mobilisations dans le cadre du Forum social (malgré ses limites à intégrer réellement et dans une proportion équilibrée la parité entre hommes et femmes). S'y dessine une multitude de sensibilités sous couvert d'une même aspiration : la lutte collective des femmes pour l'égalité des sexes. Ces nouvelles formes de lutte confirment qu'une renaissance du mouvement est possible, sauf qu'aujourd'hui, le féminisme qui a provoqué de considérables évolutions dans les mœurs doit nécessairement s'autocritiquer pour se redéfinir.



Presse . Féminine ou féministe ?

Alors que les mouvements féministes donnent réellement l'impression de s'essouffler, la presse féminine que d'aucuns n'hésitent pas à assimiler à une presse féministe connaît un engouement certain. Dans cette nouvelle presse, les sujets dont il est question sont en apparence très futiles, comparativement à ceux des autres magazines généralistes, mais des dossiers plus sérieux sur la violence à l'égard des femmes, le patriarcat, la tutelle, accompagnent les femmes depuis une décennie, dans leur processus d'émancipation. C'est ce territoire à mi-chemin entre le ludique et l'informatif que les magazines essayent d'inscrire leur ligne éditoriale. Femmes du Maroc, jadis à la pointe du combat féministe a été ainsi rattrapé par d'autres magazines féminins qui vont de plus en plus loin dans un engagement qui tranche réellement avec des sujets considérés comme mineurs sur la santé, les régimes ou la mode. Pour de nombreuses journalistes, la presse féminine illustre d'ailleurs les orientations générales du combat des féministes même si cela n'est pas clairement revendiqué.

 
 
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