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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Débat animé par Mehdi Sekkouri Alaoui

Débat.
L’islamiste, le liberal... et l’hésitant. "Elles et nous"


(AIC PRESS)

Ils ont presque le même âge et ne sont pas encore mariés mais leur vision de la femme est loin d'être la même. Ils nous en parlent.


ça vous dit quelque chose, le 8 mars ?
Tarek. Si ma mémoire est bonne, c'est la Journée de la femme, non ? Personnellement ça ne représente pas grand-chose pour moi : je considère qu'il ne faut pas attendre cette date pour fêter nos femmes, il faut le faire tous les jours.

Mohamed. J'ai entendu parler de cette commémoration que je ne reconnais pas d'ailleurs pour la simple raison que Dieu ne nous a jamais demandé de le faire. Si c'était réellement pour le bien des musulmans, le Coran en aurait parlé.

Karim. C'est avant tout un hommage à notre deuxième moitié mais aussi une nécessité qui s'impose en vue du long chemin à parcourir pour permettre à la femme d'être sur le même pied d'égalité que l'homme. Dans le même registre, je trouve que la date du 14 février, jour de la Saint Valentin est tout aussi importante que le 8 mars.

Comment qualifieriez-vous vos rapports avec les femmes ?
Tarek. Normaux. Elles font partie du décor autant que nous, alors on se supporte mutuellement, avec des hauts et des bas comme dans toute relation. Ce qui est sûr c'est qu'il nous est impossible d'évoluer sans elles.

Mohamed. Mis à part le contact que j'ai au sein de la famille, mes rapports avec les femmes sont très restreints. Et c'est tant mieux ainsi. Je n'ai pas à avoir ou à développer de relations avec les femmes que je croise dans la rue, dans le bus ou ailleurs. Même au travail il ne faut pas que ça dépasse certaines limites. Tout ce qui va au-delà ne m'intéresse pas.

Karim. Je dirai que nos rapports sont assez passionnels. D'autant plus que j'aime la femme avec un grand F et que j'ai beaucoup à apprendre d'elle que ce soit en terme de sensibilité, d'intelligence ou de courage. Mais à mon grand regret, elle a une place dans cette société qui n'est pas suffisamment représentative.

Iriez-vous jusqu'à la considérer comme votre égale ?
Karim. Absolument. La question ne se pose même pas.

Tarek. On peut dire que je suis d'accord. Mais il ne faut pas oublier, qu'en plus d'être inférieure à nous physiquement, ce qui de nos jours a perdu en importance, la femme se distingue par sa sensibilité, ce qui l'affaiblit considérablement dans de nombreuses circonstances.

Mohamed. Les capacités de la femme sont évidemment honorables et peuvent même dépasser celles de l'homme. Je pense entre autres à toutes ces scientifiques qui se sont distinguées. Mais en fin de compte, la charia est très claire là-dessus, l'homme dépasse toujours la femme : “Arijalou kawamoune ala nissaa”. La parole divine reste le dernier mot.

Karim. Ce discours est en soi une des raisons fondamentales pour continuer à célébrer ce 8 mars et à user de tout notre poids pour octroyer enfin à la femme ce qu'elle mérite. Depuis trop longtemps, elle est restée sous tutelle, confinée exclusivement à des fonctions inférieures. La religion, avec le poids qu'on lui connaît, continue à convaincre un grand nombre de croyants quant à la nécessité de ne pas faire évoluer tout cela. Heureusement, il existe aujourd'hui des courants modernistes pour y faire face.

C'est quoi, pour vous, la Moudawana ?
Tarek. Je ne m’y retrouve pas du tout. Ce que certains considèrent comme révolutionnaire a eu pour effet d’affaiblir les hommes sans qu’ils y aient été préparés.
Je suis peut-être d'accord sur le fait que ça va protéger les femmes de certains abus, surtout par rapport au divorce, mais je peux difficilement accepter que cela remette en question les lois divines octroyées aux hommes.

Karim. Pour l'anecdote j'ai une amie qui m'a avoué qu'avec l'arrivée de la Moudawana il est devenu plus difficile de se marier. Je crois qu'elle ne se rend pas compte de ce qu'elle avance. Les femmes dans ce pays ont vécu des situations dramatiques, que ce soit en matière de divorce, garde des enfants ou séparation de biens, et il était temps que ça cesse. La Moudawana, que je trouve être une avancée considérable pour la société marocaine, est une lueur d'espoir pour toutes ces femmes.

Mohamed. La Moudawana n'existe pas pour moi. Ceux qui sont derrière ce retour en arrière n'ont fait que ce qui leur chantait et les arrangeait. Ce qu'ils disent avoir élaboré est un affront à l'intelligence divine. En gros, ils sont venus nous déposer d'un côté le Coran et de l'autre la Moudawana en nous disant que la dernière est plus importante.

Les droits accordés récemment aux femmes ont-ils une incidence sur votre perception du mariage ?
Mohamed. Moudawana ou pas, le mariage reste à mes yeux une bonne chose tant que la femme que j'aurai à épouser est aussi pratiquante que moi.

Karim. Moi personnellement, ça ne m'a pas donné ou enlevé l'envie de me marier. Si Mohamed cherche une femme qui l'aide dans sa pratique de l'islam, moi je dirai qu'il me faut une femme qui m'aide tout court. Et puis il faut arrêter de voir tout ça sous un éclairage exclusivement religieux, la religion n'étant qu'une partie de la vie.

Tarek. Moi je ne vous cacherai pas que dorénavant madame Moudawana me poussera à réfléchir à deux fois avant que je me décide à faire le grand saut. Cette histoire de partage des biens, à elle seule, me fout la trouille (rires).

Que pensez-vous du fait qu'une femme puisse se marier sans l'accord de ses parents ?
Karim. Je suis un fervent défenseur du principe d'égalité entre l'homme et la femme et donc je ne conçois pas le besoin que mon destin et celui de la femme que j'aime soient liés à la volonté de ses parents. Quand tu aimes une personne, il faut la laisser vivre. Si elle revient vers toi, c'est bon pour toi, sinon ce n'est plus de l'amour, mais de la crainte.

Tarek. Je pense que la liberté a des limites. Et à ce rythme-là ta femme risque de se ramener un jour à la maison avec un autre homme. C'est ça ce que tu appelles “ liberté”, toi ?

Karim. J'estime que la liberté s'arrête là où elle empiète sur celle d'autrui. Et c'est justement dans ce respect des libertés mutuelles qu'hommes et femmes doivent coexister.

Tarek. Tu as en quelque sorte raison. De toutes les manières, la femme arrive toujours à ses fins. Elle peut soit te rendre l'homme le plus heureux soit te transformer en serpillière si elle veut.

Mohamed. Pour moi c'est une aberration. Je ne vais pas m'amuser à mettre au monde une fille, l'élever, l'éduquer pour la voir se marier plus tard sans mon accord. Pas un seul musulman, que ce soit au Maroc, en France ou aux Etats-Unis, ne l'accepterait. Jamais il ne la laissera faire et s'il le faut il la réprimera. En fin de compte le législateur qui est derrière tout ça, ne semble pas se soucier de la volonté de la Oumma.

C'est le commandeur des croyants, à ce que je sais...
Mohamed. Heu… Je continue à dire que le législateur ne fait que ce qui l’arrange sans trop prendre en considération l'avis du peuple. Vous allez pouvoir, dans deux ou trois ans, mesurer l'ampleur de cette décision désastreuse.

Comment voyez-vous votre future femme ?
Tarek. Je veux qu'elle soit jolie ce qui est, à mon sens, tout à fait normal. Mais si Dieu m'a destiné une femme pas très belle, je m'en contenterai. Il faudra non seulement qu'elle ait “un bon fond” mais aussi qu'elle respecte l'homme que je suis et se consacre à notre foyer en prenant soin de son mari et en élevant ses enfants.

Mohamed. Moi je ne veux même pas entendre parler d'une femme qui n'est pas pratiquante à cent pour cent.

Karim. Contrairement à beaucoup de jeunes Marocains, pour moi le mariage n'est pas un objectif en soi. Je ne me marierai que si réellement j'en éprouve le besoin. Pour l'instant ce n'est pas le cas. Quant à la femme que je prendrai pour épouse, elle sera certainement une femme libre d'esprit, qui aura autant de droits que moi, sera intelligente et nous partagerons les mêmes valeurs et les mêmes principes .

Epouseriez-vous une femme dépucelée ou divorcée ?
Karim. Bien entendu. ça n'a aucune importance à mes yeux.

Mohamed. Je choisirai de préférence une femme vierge, mais je dis bien de préférence. Mais s'il est écrit que je dois prendre une femme dépucelée, il en sera ainsi. C'est un secret que l'on gardera évidemment entre elle et moi. Encore une fois, la volonté divine fait force de loi.

Tarek. S'il faut même que je la prenne âgée de 60 ans, pourquoi pas ! L'âge ne compte pas. Il m'est même arrivé de sortir pendant un an avec une femme de huit ans plus âgée que moi et ça n'a jamais posé problème.

Comment verriez-vous une femme qui vous aborde ou qui vous drague ?
Karim. Je ne peux qu'apprécier. La femme doit pouvoir se sentir suffisamment libre et autant que les hommes, aborder qui elle veut. Pourquoi pas si tu lui plais ? C'est ce qu'on appelle l'égalité.

Mohamed. Pour moi, c'est une femme qui n'est pas dans son état normal et dont l'éducation laisse à désirer. Il est hors de question que je réponde à son interpellation pour la simple raison que ma mère, ma sœur, ma fille ou mon épouse peuvent se retrouver dans la même situation. Et je ne voudrais pas faire à d'autres ce que je ne veux pas qu'on fasse aux miens.

Tarek. C'est sûr que j'apprécierai moi aussi, surtout maintenant que les femmes ont autant de droits que nous. Mais il est tout aussi sûr que je ne la prendrai pas pour une femme sérieuse.

Pourquoi ?
Tarek. Je pense que la femme qui entreprend ce genre de démarches pourrait continuer à le faire tout en étant avec moi. Je n'aurais jamais confiance en elle.

Karim. Au contraire, la femme n'est jamais aussi proche de sa nature que quand elle essaie de séduire. Alors pourquoi l'en priver et en priver d'autres ? En plus je trouve que les Marocaines sont de plus en plus jolies et de plus en plus désirables.

Mohamed. Il faut qu'on arrête de voir ça sous un angle canadien ou américain, nous sommes avant tout des musulmans qui vivent dans un pays islamique. Et je trouve que les femmes de ce pays n'arrêtent pas de se pervertir. Il suffit de voir toutes ces filles à moitié nues dans les rues, leur façon de marcher, de parler, pour qu'on prenne conscience de la mauvaise direction que notre société est en train d'emprunter.

Que symbolise pour vous une femme voilée ?
Karim. Je dirai que c'est dommage de se priver soi-même et de priver les autres. Mais bon je respecte parfaitement, c'est un choix personnel et chacun est libre de vivre sa vie comme il l'entend.

Tarek. Pour moi être voilée n'a plus aucun sens. Surtout depuis que je connais des femmes qui se voilent chez elles à la maison ou dans leur quartier mais qui, une fois loin de la vue de ceux qui les connaissent, se transforment complètement. Quelle hypocrisie ! La beauté intérieure d'une femme demeure pour moi ce qu'il y a de plus significatif.

Mohamed. La femme doit absolument porter le voile. Notre religion le lui impose. Si elle veut être une bonne musulmane, elle doit s'y soumettre, c'est tout. Le hijab est évoqué dans le Coran et la Sunna. Mais il ne faut pas juger une femme seulement à partir de cela. Il faut également voir l'environnement dans lequel elle vit, surtout au sein de sa famille pour réellement savoir ce qu'elle vaut.

La personnalité féminine marocaine qui représente à vos yeux la femme idéale ?
Tarek. Incontestablement ma mère.

Mohamed. Y en a peut-être dans d'autres pays mais chez nous il n'y en a pas. Donc je vous dirai ma mère également.

Karim. Je voterai pour les Hakima Himmich, Zoulikha Nasri et compagnie. Toutes ces femmes qui sont arrivées à la force du poignet à se hisser là où elles sont aujourd'hui. Et pour cette raison, elles ont droit à tout mon respect et à mon admiration.



Comment est perçue la femme par sa virile moitié ? Ils sont trois jeunes célibataires au profil différent, représentant sans prétention l'homme marocain, à avoir accepté de se réunir autour d'une table pour répondre à cette question. Mohamed, 24 ans, est clairement un islamiste. Après un passage par la fac de lettres, il est aujourd'hui coursier à Casablanca. Il dit avoir été “un garçon comme les autres”, puis avoir eu “une révélation”, il y a deux ans. Depuis, la charia est omniprésente dans sa vie. Karim est son extrême opposé : à 33 ans, ayant fait une grande partie de ses études à l'étranger, c'est un libéral convaincu de l’égalité des sexes. Tarek, lui, a 28 ans. Talentueux footballeur, il a dû arrêter sa carrière à la suite d'une blessure et a suivi, durant deux ans, une formation technique pour se retrouver aujourd'hui… au chômage. Il fait partie de ces nombreux Marocains hésitant entre tradition et modernité. Son unique rêve aujourd'hui : “Quitter ce foutu pays”. Leurs rapports avec les femmes, la Moudawana, la virginité, le voile, l'égalité homme-femme, tout y est passé. Tout ça dans le respect de l'opinion de l’autre. Et c'est tant mieux.

 
 
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