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Littérature. Ces écrivains qui nous bousculent
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N° 216
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Littérature. Ces écrivains qui nous bousculent

D'un salon à l'autre (Casablanca, Tanger, Paris...), les bonnes surprises se confirment. Des plumes talentueuses, venant parfois de la diaspora, perturbent aujourd'hui nos normes littéraires sclérosées - et c’est tant mieux. Portraits croisés.


(D.K / TelQuel)

Mohamed Leftah. Un esthète chante le vin et les femmes

Mohamed Leftah fait partie de ces écrivains inclassables. Son origine Settatie, sa formation de mathématicien, ses 20 années passées dans le business informatique, son passage éclair par la presse (Le Temps du Maroc)... Rien de tout cela ne détermine réellement la personnalité de cet écrivain fragile, cru et élégant à la fois. Grand et discret, il a le regard grave et le sourire facile. Il rit surtout de son destin littéraire. Son premier roman, Les demoiselles de Numidie (L'aube), sorti en 1992, est aujourd’hui introuvable. Il doit sa résurrection à l'infatigable Salim Jay, qui l'encense à juste titre dans son Dictionnaire des
écrivains marocains. Ce “chef d'œuvre à la langue splendide”, qui dépeint avec délicatesse “les putains, femmes fleurs à la merci de maquereaux sans foi”, est enfin réédité chez La Différence. En suinte un style fort, celui d’un esthète à la fois proche de ses personnages et rétif à la vulgarité. “Je cherche une certaine beauté dans la laideur”, reconnaît Leftah, dans un clin d'œil à Jean Genet, son écrivain préféré.
Roman de la même veine, écrit à la même époque, Au bonheur des limbes (La Différence) a dormi pendant 13 ans à Paris, dans un tiroir de l'ex-femme de Leftah. Excédée de voir ignoré le talent de son père, c’est sa fille Nouzha qui a sauvé le manuscrit de l’oubli. Dorénavant disponible, l’intrigue a pour cadre le sous-sol d'un bar casablancais, “Le Don Quichotte”, rebaptisé “La fosse” pour mieux marquer les esprits. Le narrateur y déambule entre Warda la musulmane et Solange la juive. Il loue les coupes de vin que partagent sceptiques sincères et païens de bonne foi. Et invoque des passages de livres sacrés (ou secrets) qui enchantent l'esprit. Leftah, libertin ? “Oui, par opposition au rigorisme ambiant”, reconnaît l'auteur sans détours.
Cette vie de noctambule a été la sienne, des années durant. “Je côtoyais les prostituées, sans violer leur sexualité. Je savais inconsciemment que j'allais, un jour, écrire sur elles. Au bar, je buvais seul. Forcément, je passais mon temps à contempler et méditer”. Aujourd'hui installé au Caire chez sa sœur, il mène une vie quasi-monastique et écrit six heures par jour. Des textes, achevés et en instance de publication, Leftah en a à revendre (Ambre, Les métamorphoses de l'amour, L'enfant éponyme, Les jours de Vénus...). Longtemps échaudé par les remarques peu amènes de certains éditeurs, Leftah avait pris l’habitude de laisser moisir ses manuscrits dans les tiroirs. Aujourd'hui, à 60 ans, alors que les portes de l'édition s'ouvrent enfin devant lui, il en rit. “Je n'aurai peut- être pas le temps de les voir tous paraître. Mais c'est tout de même beau, de continuer à écrire à l'ombre de la mort”.


(D.K / TelQuel)

Saïd El Haji. Un solitaire tutoie Dieu-le-père

Que retient Saïd El Haji de ses quatre premières années passées à Isoufien, au cœur du Rif maudit par Hassan II ? “Je me revois, marchant pieds nus, déversant le sel sur la peau des grenouilles pour les torturer”. En 1980, Saïd émigre aux Pays-Bas avec sa famille. “Je me sentais seul et incompris, raconte-t-il. Je pensais différemment de mes frères et sœurs”. Très vite, il se réfugie dans l'écriture - en néerlandais. Nouvelles, pièces de théâtre pour la radio, poèmes hip hop, il touche à tout. “L'écriture a été mon unique arme pour reconstituer le monde chaotique qui m'entourait”, confie-t-il. Quand il
commence à écrire Les jours de Shaytan (traduit en français en 2004 chez Gaïa Editions, et enfin disponible aujourd’hui au Maroc), il a à peine 22 ans. Et déjà, il franchit une nouvelle étape. “J'ai eu recours au savoir et à la rationalité, pour prendre ma revanche sur des traditions dont je ne m'accommodais pas”.
C’est par une parabole que Saïd El Haji inaugure ce texte, déjà traduit en cinq langues. Il y compare son père à Dieu, et sa vie à celle d'Adam et Eve, après qu’ils ont été chassés du Paradis par la faute du diable. Ce “Shaytan”, être insaisissable et sans moralité, il en fait d'emblée son porte-parole. C'est lui qui ose dire ce que le narrateur Hamid (13 ans), intimidé par ses aînés, est incapable de dire. C'est lui qui blasphème (allègrement) à sa place. Tout au long du roman, ce trublion ne cesse de douter de la magnificence d'Allah, de montrer que l'Homme n’est grand que par son savoir, de rappeler que tous les prophètes servent moins des principes sacrés que des intérêts plus profanes et historiques. Hamid, lui, se permet à peine (et secrètement, encore) de railler son père, qui “aime plus la charia que sa femme et ses enfants”. Quant à l'imam de la localité de Berkerode, l'auteur le diminue tellement (petit appartement, petites idées) qu'il lui fait perdre son statut symbolique de chef de la communauté. A travers cette myriade de personnages, El Haji se présente comme un auteur à part, qui ne perçoit chez les autres qu'une somme de paradoxes.
La question religieuse, le jeune auteur n'en a pas encore fait le tour. Dans son deuxième roman Chuchotements du diable divin (à paraître), il découvre que “lorsque l'on décide d'aller plus loin sans Dieu, le père devient plus important”. Ce souci d'honnêteté est constant chez lui : “Peu importe si j'ai raison ou tort, l'essentiel est de transcrire ce que je ressens personnellement”. Evoluant dans le monde libre des Pays-Bas, dont il porte la culture, El Haji est également éditeur du magazine littéraire Passionate. Pour sortir de sa coquille ? “En société, admet-il, j'ai constamment l'impression de jouer un rôle”. Alors il joue le jeu en public, puis se retire pour se réfugier dans l'écriture. De son père, mort en 2000, il a hérité son “côté protestant” : travailler, ne pas trop se reposer, ne pas trop dormir. Ajoutons-y la rigueur nordique, et le tour est joué. Un écrivain marocain sceptique est né.


(D.K / TelQuel)

Youssouf Amine Elalamy. Un romancier franchit le pas de la darija

“Quand j'écrivais mes premiers romans (Un Marocain à New York, Les clandestins), les mots étaient en français mais ma langue imaginaire était la darija”, affirme Youssouf Amine Elalamy. Cherche-t-il, par cette affirmation, à justifier son choix de réécrire son dernier livre, Miniatures, en arabe marocain, sous le titre évocateur de Tqarqib Annab (papotage) ? Il n'en a pas besoin : en darija, ses petits portraits jubilatoires (le riche, le guindé, le miséreux, le vénal...) se lisent avec une facilité déconcertante. Jeux de mots, expressions idiomatiques,
tout y est. Partout où son auteur l’a présenté, le texte a séduit, transcendant les barrières régionales. Le test est important, car il s'agit bien d'une première. “L'idée m'est venue, explique l'auteur, en écoutant les chanteurs de rap. Je me suis dit : c'est faisable”. Déjà, dans Paris mon bled, l'auteur avait écrit 15 chansons dont trois ont été, depuis, reprises en darija par le chanteur Barry, alors à ses débuts.
Aujourd'hui, un autre pas est franchi. Même graphiquement, le concept a changé. Elalamy a en effet remplacé les collages sophistiqués qu’on croisait dans Miniatures par d'autres, plus décodables par le lecteur lambda, réalisés à partir des cartes à jouer populaires.
Mais d'où donc cet universitaire doublé d’un professionnel en publicité tire-t-il son inspiration ? “Je déambule dans la Souiqa, la Joutia, je parle beaucoup avec les jeunes vendeurs de CD piratés qui travaillent à la limite de la légalité”. Aujourd'hui, Elalamy ne se contente pas de lancer dans la mare ce petit pavé en darija. Aux côtés de son éditrice Helena Printice (éditrice de Khbar B'ladna, à aujourd’hui unique journal en darija au Maroc), il lance un prix littéraire pour les écrivains de prose en darija. Et ouvre de nouvelles (et fabuleuses) perspectives...

 
 
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